« La France n’est pas un pays de football », entend-on souvent. Pourtant, le football a tissé une histoire commune avec l'histoire populaire de la France et celle du sport lui-même. En plus de cent vingt ans, une identité s'est construite autour de compétitions, d'événements mythiques, de rituels, de drames et d'enfants prodiges. François Da Rocha Carneiro, dans son ouvrage "Un peuple et son football", explore cette relation complexe et passionnante. Cet article se propose de plonger au cœur de cette histoire, en s'appuyant sur l'analyse de Da Rocha Carneiro et d'autres sources, pour comprendre comment le football est devenu un élément essentiel de la culture française.
Des Débuts Bourgeois à l'Ascension Populaire
Au commencement, ce sport né en Grande-Bretagne à la fin du 19ème siècle était réservé aux élites bourgeoises. Da Rocha Carneiro nous donne ainsi à comprendre qu'avant d'être devenu cet objet populaire qu'il est de bon ton de mépriser, le football a d'abord été réservé à une classe sociale privilégiée et ce, jusque dans les années trente et le début du professionnalisme. Qui en effet a l'envie d'aller jouer au foot au temps de Germinal, certainement pas Etienne Lantier harassé de fatigue au fonds de la mine !
Après ses premiers pas bourgeois en France au XIXe siècle, la pratique masculine du football en a fait le sport du peuple. L'auteur n'omet rien des conflits de classe que ces récits révèlent. Les footballeurs sont des personnalités publiques qui, encore aujourd'hui, se revendiquent du peuple, qu'on aime ou qu'on exècre.
L'Ère du Football Ouvrier et l'Implication Patronale
Si tous les clubs emblématiques se sont construits sur la ferveur de leurs supporters, certains d’entre eux - comme le FC Sochaux - ont aussi prospéré sous la coupe d’entreprises dont les patrons étaient désireux d’être associés à cette culture prolétaire. L'auteur n'omet rien des conflits de classe que ces récits révèlent.
Le premier est monté de toutes pièces (c’est le cas de le dire) par le constructeur automobile Peugeot, à la fin des années 1920. Mais à partir de 2008, la stratégie change : pour Peugeot, qui organise sa montée en gamme, le football n’est plus porteur. Le club est vendu à un groupe chinois en 2015, qui le revend à un autre en 2019, et la descente aux enfers commencent. A l’été 2023, avec 20 millions d’euros de dettes, le club est au bord du dépôt de bilan.
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Le Football, Miroir des Évolutions Sociales
L’auteur explore plus généralement comment le football, depuis son introduction en France à la fin du XIXe siècle, agit comme un miroir des évolutions sociales, politiques et culturelles du pays. Les premiers footballeurs issus du monde ouvrier ont pour nom Joseph Verlet, Edmond Novicki, Marcel Poblome, dont l’auteur exhume la biographie et les premiers ascenseurs sociaux créés par le football.
Dans chacun des ses ouvrages, François da Rocha Carneiro explore l’histoire du football français en y portant un regard singulier et parfois inattendu. L’auteur s’est attelé à la tâche pour répondre à une idée reçue plutôt tenace selon laquelle la France ne serait pas un pays de football.
Racisme et Homophobie : Les Ombres du Football
Il est difficile d’appréhender la dimension sociale du football sans évoquer le cas du racisme. Ce dernier s’est manifesté de différentes manières au fil du temps : ciblage des joueurs en raison de leurs origines, de leur couleur de peau ou de leur religion ; tensions racistes ravivées par l’arrivée massive de joueurs issus de l’immigration à partir des années 1980 ; instrumentalisation par des partis politiques d’extrême droite… Jean-Marie Le Pen, alors président du FN, regrettait en 1996 : « Desailly est né au Ghana ; Martins est binational portugais, ayant opté pour la nationalité française pour pouvoir faire partie de cette équipe ; Lamouchi est tunisien né en France ; Loko, congolais né en France ; Zidane, algérien né en France ; Madar, tunisien né en France ; Djorkaeff, arménien né en France. » Comprenez : ces gens ne représentent pas tout à fait la France, et d’ailleurs ne l’apprécient peut-être pas comme ils le devraient, comme en témoignerait selon M.
La défense aussi est solide. Rien n'est épargné : les magouilles de l'Olympique de Marseille pour gagner la Coupe aux grandes oreilles, le taux d'échec de la formation avec seulement un footballer professionnel sur mille postulants, le drame de l'effondrement de la tribune du stade Henri-Jooris en 1946 à Lille, le rôle des débits de boisson dans le quotidien du foot amateur, l'homophobie ou encore le racisme entretenu par certaines formations politiques, sans oublier l'ineffable Thierry Roland, ce fils de bourgeois devenu la référence populaire.
Le Football, un Spectacle Médiatisé
Ce n'est que dans les années 2000 que le football n'est plus filmé comme de la radio mais comme un spectacle avec l'arrivée de Canal+ : exit Thierry Roland !
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"Un peuple et son football" s’intéresse aussi à la figure du footballeur perçue à travers le prisme réducteur de l’ouvrier, ou associée au mythe du footballeur-artiste. À ce propos, François Da Rocha Carneiro rappelle que derrière le terrain et ses gestes spectaculaires se cache un véritable travail de fond, chronophage et harassant. L’auteur se penche aussi sur les dérives du star-system, citant les exemples de Zidane, Cantona ou Kopa, confrontés aux exigences d’exemplarité et à la critique permanente. La construction médiatique oscille en réalité entre le modèle du sportif exemplaire et celui du jeune homme volage et irresponsable. « La figure du séducteur perdure volontiers jusqu’à nos jours, surtout lorsque le joueur a un physique particulièrement avantageux. Il est vrai que la jeunesse et la musculature sportive peuvent constituer des armes de séduction massive, sans même parler des confortables salaires. L’image du footballeur s’inscrit alors dans l’archétype du jeune homme dont le succès avec les femmes est à la mesure de sa réussite professionnelle.
Le Football Amateur : Un Réseau Associatif Essentiel
L'auteur analyse le foot en tant que spectacle, plus qu'en tant de sport pratiqué par 2 millions de français dans des milliers de clubs et associations animées par des bénévoles amoureux du foot et de ses valeurs. J'aurais aimé en savoir plus sur le foot populaire tel qu'il est pratiqué dans un petit club comme l'US Ville d'Avray cité par erreur en page 70 à la place d'un club de ligue 1.
Ayant accompagné mon cadet sur tous les stades du 93 pendant plus d'une dizaine d'année, j'ai pu mesurer combien ce sport dont les valeurs sont tant décriées par certains était une véritable source de rayonnement ! L'entraineur multiplie les combinaisons de jeu et ce sont toutes ces histoires dans l'histoire, toutes ces anecdotes, tous ces récits qui font que ce sport se révèle comme un authentique vecteur de la culture française.
Le Mépris de Classe et la Réhabilitation du Football
Cet ensemble de courts essais d'un historien prend pour tache une réhabilitation du foot comme culture et objet d'étude .Il dénonce aussi le mépris dont ce sport fait l'objet auprès des « classes supérieures » (où se qualifiant comme telles) en particulier en France. Il aborde à la fois l'origine historique des clubs, leur insertion sociale (vraie ou imaginaire) , mais aussi les problèmes du racisme, du machisme et de l'exploitation qui font aussi partie de la réflexion à mener sur ce qui est incontestablement le sport populaire par excellence et à ce titre une cible privilégiée du mépris de classe.
François Da Rocha Carneiro tourne autour du football comme un papillon autour d’un lampadaire. Il embrasse cependant ce sport par ses aspérités sociales, politiques et médiatiques, ce qui le conduit par exemple à problématiser l’élitisme qui refuse d’accorder au football sa place légitime dans le paysage culturel français. L’auteur dénonce ainsi le mépris de classe qui voudrait cantonner le football à une simple distraction pour des masses ignorantes. Il illustre ce propos avec l’exemple du boycott de la Coupe du monde au Qatar en 2022, initié par certaines personnalités, dont Vincent Lindon, et souligne le paradoxe de leur silence face au financement de films par Doha. Ce qui vaut pour le football, le cinéma peut apparemment en faire fi. Autre fait édifiant : la directrice des partenariats de Peugeot a affirmé que le football ne correspondait plus aux « valeurs » de la marque, jugées plus « haut de gamme » que ce sport populaire. « Le football, c’est un sport qui ne va pas trop avec nos valeurs en ce moment. […] Parce que ça véhicule des valeurs un peu plus populaires et, nous, on essaye de monter en gamme.
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L'Évolution de la Formation et le Rôle des Clubs
Les passes en profondeur concernent tout autant la place du patronat dans l'évolution du football professionnel, les succès de l'équipe de France, la formation avec la création de l'INF et son incroyable succès qui font de la France un des plus grands pourvoyeurs de joueurs des équipes européennes !
Au fil des pages, l’auteur dessine les contours de multiples portraits : des clubs mythiques comme le RC Lens, le LOSC ou encore le FC Sochaux-Montbéliard mais aussi des figures footballistiques comme les joueurs Raoul Diagne, Gusti Jordan, Joseph Ujlaki, les présidents comme Gervais Martel ou encore les présentateurs sportifs comme Thierry Roland. En supporter lillois (qui s’assume), l’auteur multiplie les exemples nordistes. François da Rocha Carneiro souligne aussi, à raison, que cette identité a parfois été modelée afin de construire une certaine image et servir des intérêts économiques et/ou sportifs jusqu’à incarner l’identité d’une ville ou d’un club. Par exemple, le FC Sochaux a prospéré sous la coupe de l’entreprise Peugeot désireuse d’être associée à cette culture prolétaire. Il en est de même pour le RC Lens qui, en pays minier, a prospéré grâce au paternalisme, outil de domination sur les masses populaires. Le stade, qui porte encore le nom du directeur de la société des mines Félix Bollaert a été construit par des mineurs de la fosse 5 alors au chômage en raison de la crise du charbon dans les années 1930. Depuis, le club est entré dans une ère ultra-libérale incarnée par Gervais Martel, l’industriel azéri Mammadov puis l’homme d’affaires Joseph Oughourlian.
Le Football, Rêve d'Ascension Sociale et Pression sur les Jeunes
Le football est un sport, un spectacle, mais aussi, pour de plus en plus de familles, un rêve d'ascension sociale, comme en témoigne l'essor du phénomène dans le football amateur, le "Projet Mbappé", qui pousse des familles à surentraîner leurs enfants pour les mener au succès d'une carrière professionnelle. Une pression sur les épaules des jeunes footballers et footballeuses, reflet des injonctions qui pèsent sur le sport le plus pratiqué en France. Ces injonctions trouvent leur origine dans le processus de professionnalisation du football, qui a commencé au début du XXe siècle, au moment où il quitte la "culture des élites" pour gagner la "culture populaire".