La chanson "Gaza Soccer Beach" de Médine est une œuvre poignante et engagée, née d'une réaction viscérale aux événements tragiques survenus sur une plage de Gaza. Cet article se propose d'explorer en profondeur les tenants et aboutissants de cette chanson, en la replaçant dans un contexte plus large de l'engagement des artistes envers la cause palestinienne et de la manière dont la musique peut devenir un acte de résistance et une "preuve de vie" face à l'oppression.
Genèse d'une chanson caritative : L'émotion comme moteur
Médine, rappeur du Havre et fondateur du label Din Records, n'est pas un novice en matière d'engagement. Depuis le début de sa carrière en 2002 au sein du collectif La Boussole, il a régulièrement abordé des thèmes liés à la violence et à l'injustice, en adoptant des angles d'attaque singuliers. "Gaza Soccer Beach" est un exemple frappant de cette démarche.
La chanson a été écrite en réaction aux bombardements israéliens sur une plage où jouaient des enfants palestiniens. Cet événement tragique a profondément touché Médine, qui a choisi de traduire son émotion en musique. "Pour moi, tout est lié à l’émotion", explique-t-il. "Comme l’intensité émotive autour de ce conflit est très palpable en France de façon générale, je pense que les rappeurs sont touchés par cette émotion-là."
"Gaza Soccer Beach" n'est pas seulement une chanson, c'est une œuvre caritative. Les fonds récoltés grâce à ce morceau ont été reversés à l'association NAWA, basée à Gaza, qui prend en charge la reconstruction psychologique des enfants après la guerre.
L'engagement des rappeurs français : Une longue tradition
Médine n'est pas un cas isolé dans le paysage du rap français. De nombreux rappeurs ont, à travers leurs textes, exprimé leur soutien à la cause palestinienne et dénoncé les injustices dont est victime le peuple palestinien.
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Ärsenik affirmait en 1998 : « Qui peut prétendre faire du rap sans prendre position ? ». Sniper, avec son single « Jeteur de Pierre » en 2005, a mis en lumière le conflit israélo-palestinien, marqué par une violation permanente du droit international. IAM a fait une référence aux pratiques du gouvernement israélien sur « J’aurais Pu Croire ». Kalash milite pour une « Palestine libre, laïque comme horizon » sur « Guerriers Sans Armes ». Z.E.P., dont le titre « Palestine » se veut « du côté de l’opprimé, du côté du tiers-monde et des peuples martyrisés ».
Ces artistes, et bien d'autres, ont contribué à ancrer la question palestinienne dans le rap français, en la reliant souvent à la réalité des quartiers populaires et à un sentiment d'enfermement partagé.
La Palestine : Une cause universelle ?
Si l'engagement des rappeurs français en faveur de la Palestine est indéniable, il convient de nuancer l'idée selon laquelle il s'agirait d'une cause universelle. Médine lui-même se méfie des raccourcis qui consistent à relier systématiquement les banlieues à ce conflit. "Cette volonté de relier les banlieues à ce conflit peut être dangereux, dans le sens où ça pourrait nuire à certains débats", avertit-il.
Le philosophe Étienne Balibar considérait la Palestine comme une « cause universelle ».
Il est important de souligner que le soutien à la cause palestinienne peut parfois être source de difficultés pour les artistes. Certains rappeurs ont rencontré des problèmes après avoir manifesté leur soutien au peuple palestinien ou après avoir publié un morceau auscultant la mécanique raciste des structures sociales israéliennes édifiée sur les discours de ses dirigeants politiques et religieux.
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Kamelancien confiait en octobre 2015 avoir été victime de piratage et de harcèlement en ligne après avoir participé à des manifestations pro-palestiniennes et publié un tweet de soutien à la Palestine.
Censure et liberté d'expression : Un débat complexe
La question de la censure est un sujet sensible lorsqu'il s'agit d'aborder le conflit israélo-palestinien. Certains artistes estiment qu'il existe une forme de censure implicite qui s'exerce à travers le traitement médiatique de la question et les termes utilisés pour parler d'Israël.
Marc Nammour reconnaît que cette censure « est bien réelle et qu’elle peut prendre bien des visages. Quelque part, des mecs comme Soral et Dieudonné ont contribué ces dernières années à ce climat de privation de libertés. Leurs idées nauséabondes, complotistes, antisémites et nationalistes participent à la confusion et renforcent les identitaires et le communautarisme.
Kohndo, partisan de la liberté d'expression, ne comprend pas comment l'on peut en arriver à « sanctionner les gens pour un débat d’opinion, c’est antirépublicain et anti-institutionnel ».
Médine, quant à lui, avoue avoir toujours vécu ce conflit par procuration, mais il souligne l'importance de donner une autre lecture, plus humaine, plus sensible et plus universelle, au risque d'être censuré.
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La musique comme acte de résistance : Un rôle supplémentaire
Si la chanson est reconnue depuis longtemps comme un écho des opinions populaires, voire comme un instrument de ralliement derrière une cause, dans le cas de la Palestine elle joue un rôle supplémentaire. Ce n’est pas un mystère : l’entreprise de colonisation du territoire palestinien s’est très tôt accompagnée d’une colonisation culturelle qui a entravé, menacé de disparition, voire totalement nié la culture palestinienne.
Dans un tel contexte, les chansons palestiniennes, ou même celles qui « parlent de Palestine », en plus de participer à la lutte proprement dite, constituent en elles-mêmes des actes de résistance, des « preuves de vie », des preuves de créativité d’une population qui ne se laisse pas détruire.
Depuis la Nakba de 1948, des chansons populaires expriment les sentiments des artistes vis-à-vis de la Palestine, faisant écho à ceux des populations arabes. C’est particulièrement le cas des voisins libanais et égyptiens, comme en témoignent ces deux premières chansons : Ya Zayer Mahda Issa (Oh visiteur du berceau de Jésus), dont on dit qu’elle a été chantée par la toute jeune Najah Salam (Liban, 1948), et Filastin (Palestine), composée et chantée entre autres par Mohammed Abdel Wahab (Égypte, 1949).
Ces chansons, et bien d'autres, témoignent de la vitalité de la culture palestinienne et de sa capacité à résister à l'effacement.
De 1948 à nos jours : Une histoire en musique
L'histoire de la Palestine en musique est longue et riche, marquée par des événements tragiques et des moments d'espoir. Des chansons populaires de la Nakba aux raps engagés des années 2000, en passant par les hymnes révolutionnaires des années 1970, la musique a toujours été un moyen d'exprimer les sentiments, les aspirations et les revendications du peuple palestinien.
Dans les années 1950, Kamal Nasser écrit de nombreux poèmes, dont certains seront mis en musique par les frères Ahmad et Mohammad Fleifel. En 1956, Ya Akhi al-Laje’ (Oh, mon frère le réfugié) est donc l’un des premiers appels palestiniens au soulèvement contre l’injustice et l’humiliation.
Après la défaite des armées arabes en 1967 et l’occupation de Jérusalem-Est, de la Cisjordanie et de Gaza par l’armée israélienne, vécues comme de véritables tragédies, vont être une nouvelle source d’inspiration. Au Liban, les frères Rahbani continuent leur riche production de chansons consacrées à la Palestine, principalement chantées par Fairuz.
Paradoxalement, il faut attendre la guerre des six jours et le renouveau de l’OLP pour voir se diffuser des chansons révolutionnaires interprétées par les Palestiniens eux-mêmes. À la chanson traditionnelle palestinienne qui tenait lieu d’hymne national depuis les années 1930, Mawtini (Ma Patrie), succède Biladi (Mon Pays), beaucoup plus combative et à la gloire des Fedayin, les résistants palestiniens.
Après la première guerre du Golfe et les accords d’Oslo de 1993, le « processus de paix » annonce une ère nouvelle, certains croient la paix proche et le groupe Sabreen sort un album intitulé Jay al-Hamam (Les colombes arrivent).
À partir des années 2000, c’est surtout le rap palestinien qui fait parler de lui, avec des groupes de Palestine comme DAM, G-Town ou Ramallah Underground, ou des rappeur.se.s en exil comme Ragtop ou Rafeef Ziadah.