L'épopée du football sud-africain : Une histoire de résilience et d'identité

S’en souviendront-ils, ces dizaines de milliers de spectateurs en route vers le FNB Stadium de Soweto pour assister à la finale inattendue de la Coupe d’Afrique des nations (CAN) Afrique du Sud - Tunisie ? Se souviendront-ils de l’Histoire et des histoires qui s’y sont jouées ? Le football sud-africain, bien plus qu'un simple jeu, est un récit captivant de lutte, d'identité et de réconciliation. Des rues de Sophiatown aux stades modernes, son évolution est intimement liée à l'histoire tumultueuse du pays.

Les racines du football dans les townships

Dans les années 1950, une silhouette se dégageait dans les rues de Sophiatown. Nelson Mandela, avocat proche de la quarantaine, s’adonnait à l’une de ses passions : la boxe. Sophiatown, qui avait trop résisté, sera rasée quelques années plus tard par le gouvernement d’apartheid et réinstallée au sud-ouest de Johannesburg. Le nouveau ghetto noir sera baptisé d’un nom on ne peut plus impersonnel : South-Western Township (township du Sud-Ouest), SOWETO. Mais l’âme rebelle de Sophiatown suivait ses habitants.

Le football, importé par les Britanniques, a trouvé un terrain fertile dans les townships, devenant un élément central de l'identité noire urbaine. Ce sport d’équipe relativement peu coûteux et aux règles simples démontre une remarquable capacité de pénétration parmi les groupes les plus pauvres de la société. Les Blancs d’Afrique australe, et particulièrement ceux qui se donneront le nom d’Afrikaners en vinrent rapidement à percevoir le football comme le domaine culturel des classes inférieures noires.

Les travailleurs migrants, confrontés à la perte de leurs repères sociaux et identitaires, ont trouvé dans les clubs de football un moyen de s'identifier individuellement ou collectivement à leurs villes, villages ou districts d'origine. Les compagnies minières ont rapidement saisi l’intérêt que pouvait apporter le développement de ces pratiques auprès de leur main-d’œuvre et ont encouragé d’abord la stratification en mettant en œuvre une stratégie sportive divisée. Elles promouvaient les compétitions de danses tribales pour ses ouvriers « souterrains », qui représentaient environ 90 % de leur force de travail, et le football pour le personnel plus qualifié.

Le football apparaissait comme un booster indirect de la production, puisqu’il permettait de canaliser pendant les matchs les velléités des ouvriers les plus agités. En sponsorisant les clubs de football, en encourageant la formation de nouvelles équipes et en organisant des compétitions, les mines espéraient aussi garder les travailleurs migrants dans les bidonvilles pendant les week-ends et vacances, où ils se socialisaient avec les résidents permanents et reconstruisaient ainsi des relations sociales qu’ils avaient perdues en quittant leur province d’origine. Pour la classe des travailleurs noirs africains, le football était « le » sport, une pratique qui allait ainsi compter parmi les éléments fondateurs de la culture noire urbaine naissante dans la poussière des townships. Sphère d’action où l’expression de la modernité africaine pouvait être forgée, testée et négociée, le football noir devint un domaine social de loisir, d’expression culturelle, et le marqueur des relations de pouvoir pendant l’ère de ségrégation en Afrique du Sud. Le ballon rond pouvait rassembler différentes localités, villes et villages, et forger une communauté noire sud-africaine imaginaire unie par une expérience sportive partagée.

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L'émergence du "football marabi"

L’engouement pour le ballon rond allait permettre le développement d’une véritable économie autour du football. Les rencontres organisées dans les townships étaient non seulement un bon moyen pour leurs populations de tisser des liens sociaux, mais aussi de vendre toutes sortes de produits dont le commerce était illicite. La présence de milliers de spectateurs noirs aux matchs du week-end à travers le pays fit du jeu un élément de plus en plus attractif pour les fabricants privés, les détaillants et les entrepreneurs africains.

Un des marqueurs les plus forts de cette influence sur les identités sportives est l’émergence de styles de jeux propres à l’espace du township. Les footballeurs ainsi que les musiciens marabi étaient des artistes urbains qui partageaient une expérience commune avec leurs audiences. Ainsi, de l’espace du township allait émerger le football marabi, avec un style de jeu et une identité dont le nom s’inspire du rythme, des mouvements et de l’improvisation des danses et traditions transportées dans ces cultures urbaines.

En l’absence de terrains et de matériels adaptés, les ruelles et les open spaces constituaient des espaces de jeu qui allaient conditionner des styles mêlant imagination, créativité et improvisation. Les allées de Kilpruit, d’Orlando ou de Moroka inspiraient l’invention de format de jeu comme le three-drop-three, qui comblait du même coup l’absence de chronomètres pour délimiter le temps de jeu. Trop étroites pour permettre à deux équipes régulières de s’affronter, ces allées permettaient à de petits groupes de quatre ou cinq gamins d’y évoluer en inventant ou en réinventant, sans le savoir, des figures de style privilégiant le contrôle du ballon, les dribles, l’individualisme et le spectacle que les supporters aimaient retrouver dans le jeu. En donnant des surnoms aux joueurs, une pratique empruntée aux traditions rurales de l’izibongo ou du lithoko, ceux-ci apposaient leur marque et celle de leurs traditions sur le jeu.

Le sport comme reflet des divisions raciales

L'apartheid a profondément marqué le sport sud-africain, chaque discipline devenant l'exutoire des identités de chaque groupe racial. Les sports britanniques traditionnels comme le rugby, le cricket ou le golf sont devenus l’apanage des communautés blanches, le ballon ovale s’imposant rapidement comme un des principaux piliers de l’identité afrikaner, en opposition avec la morale victorienne rattachée à l’establishment du cricket britannique, et au football perçu par les Sud-africains blancs comme le domaine culturel laissé aux classes inférieures noires.

Aujourd’hui encore, même une vingtaine d’années après la fin de l’apartheid, les représentations vont toujours bon train et on aime parler d’un sport sud-africain à deux visages : le rugby blanc d’un côté, le football noir de l’autre, le hobby des suburbs d’une part, le passe-temps des townships d’autre part. Cette dualité se retrouve également sous d’autres formes : il y a les symboles et les discours politiques de façade, ceux qui se félicitent des succès internationaux des équipes de la nation arc-en-ciel, les Springboks et les Bafana Bafana, perçus comme les marqueurs de la vitalité et de la réussite du projet national sud-africain, et il y a le revers de la médaille, avec une réalité qui apparaît bien plus contrastée. L’engouement que manifeste aujourd’hui une grande part de la population noire sud-africaine à propos du football est bel et bien une réalité.

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La Coupe du Monde 2010 : Un symbole d'espoir et de défis

Le 11 juin 2010, Johannesburg a donné le coup d’envoi de la Coupe du monde de football, organisée pour la première fois en Afrique. Pendant un mois, la planète a vécu au rythme du ballon rond, et les médias du monde entier ont tourné le regard vers l’Afrique du Sud, qui devait relever plus d’un défi pour être à la hauteur de tous les espoirs placés en elle. Vingt ans après la fin de l’apartheid, l’index était toujours pointé vers le sport pour rendre compte des transformations de la société sud-africaine, lui qui occupe un rôle important dans les sphères politiques, économiques, culturelles et sociales d’un pays caractérisé par une très grande diversité ethnique, culturelle et religieuse, et encore profondément marqué par des siècles de ségrégation de l’espace et des hommes.

On se souvient des espoirs qu’avait suscités la Coupe du monde de rugby 1995, lorsque Nelson Mandela avait utilisé les succès des Springboks à des fins de réconciliation nationale, mais ceux-ci semblent ne pas avoir été fondés et les fractures qui rompent cette société encore fragile demeurent. Quinze ans après, c’est le football qui est porteur de nouveaux enjeux, une pratique profondément ancrée dans la culture noire urbaine des townships, et qui obtient de ce fait l’adhésion d’une grande part des Sud-Africains qui l’ont érigé comme un élément central de leur identité.

C’est dans le stade de Soccer City, à deux pas de Soweto - le fameux township du sud-ouest de Johannesburg - que sera donné le 11 juin 2010 le coup d’envoi de la 19e Coupe du monde de football de la FIFA. Pour la patrie de Nelson Mandela, les enjeux générés par cette grande fête du football dépassent de beaucoup la sphère strictement sportive. C’est d’abord un grand symbole pour l’Afrique, un continent qui vibre tout entier au rythme du ballon rond, mais qu’on avait jusqu’à présent laissé en marge de la planète football. Des symboles, il en est surtout pour le pays hôte, l’Afrique du Sud, qui vingt ans après la fin de l’apartheid doit relever plus d’un défi pour être à la hauteur de tous les espoirs placés en lui. Les symboles sportifs, la nation arc-en-ciel ne les connaît que trop bien.

L’image a fait le tour du globe ; les journaux, les radios et les télévisions ont salué d’une seule voix ce symbole qui devait incarner l’entrée de l’Afrique du Sud dans une nouvelle ère, celle de la démocratie, de l’égalité, de la réconciliation, de la diversité mais aussi celle de la responsabilité, du respect et de la liberté. Nelson Mandela, après avoir passé vingt-sept années de sa vie dans les geôles du gouvernement de l’apartheid, était passé en quelques années du statut d’ennemi public numéro un à celui du premier Président noir élu démocratiquement dans son pays. Ce jour-là, il se tenait debout en plein milieu de l’Afrikanerdom, l’antre sacré du rugby sud-africain, un sport qui pendant toute la période de ségrégation avait symbolisé l’écrasement des communautés noires, coloured et indiennes par la minorité blanche. Ce jour-là, des dizaines de milliers d’Afrikaners, ceux-là mêmes qui une trentaine d’années auparavant avaient placé Mandela derrière les barreaux, scandaient son nom à l’unisson. Ainsi, après plus de quarante années d’apartheid et plusieurs siècles d’une histoire marquée par une sévère ségrégation de l’espace et des hommes, le monde voulait voir dans cette image le symbole de la nouvelle Afrique du Sud réconciliée. Le sport a le pouvoir de changer le monde. Il a le pouvoir d’inspirer et d’unir un peuple comme peu d’autres événements peuvent le faire.

Quinze ans après, l’index est toujours pointé sur le sport quand on cherche à rendre compte des transformations de la société sud-africaine, lui qui occupe un rôle important dans les sphères politiques, économiques, culturelles et sociales du pays. En Afrique du Sud, comme dans de nombreux pays ayant été marqués par une influence anglo-saxonne, le sport occupe depuis longtemps une partie importante de l’éducation et de la vie du pays. Il a donc constitué, ici plus qu’ailleurs, un terrain particulièrement propice à l’expression de l’identité des différentes communautés.

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Benni McCarthy : Une icône du football sud-africain

Rapide, efficace, possédant une bonne technique, Benni McCarthy a été l’un des joueurs les plus talentueux de sa génération. Dans son pays, alors que le Rugby occupe une place importante dans le cœur des populations, "Benni" a contribué à rendre plus populaire le football en Afrique du Sud. Pourtant sa trajectoire tient d’autant plus du miracle, lui qui a grandi dans un quartier du Cap ravagé par la guerre des gangs et le trafic de drogue. Victime d'une attaque à main armée à Johannesburg quand il était jeune, le mec était destiné à résister à tout. "Je suis en vie. J'ai eu des amis qui n'ont pas cette chance et qui sont morts. Ils ont pris ma montre, mes bijoux, mon argent, j'ai tout donné. La vie est plus importante.

Après des débuts flamboyants avec les Seven Stars, "Benni" passe dans le tout nouveau club sud-africain: l’Ajax Cape Town. Un passage de quelques mois puisqu'il rejoint ensuite un autre Ajax, celui d’Amsterdam. Deux petites saisons et 20 buts plus tard, il est recruté par le Celta Vigo, où il ne parvient pas à s'imposer. En décembre 2001, il revit grâce à un prêt au FC Porto de l'entraîneur José Mourinho. Malheureusement, le club portugais n'a pas les moyens de conserver le Sud-Africain, qui repart pour une saison galère en Galice. Mais le "Spécial One" n'a pas oublié le buteur et le recrute à l'été 2003. Vainqueur de la Ligue des champions en 2004, Il s'agit de la meilleure saison de sa carrière sur le plan personnel, notamment en championnat, où il inscrit 20 buts et termine meilleur buteur. Il s'éclate et devient peu à peu un élément clé chez les "Dragões", mais toute histoire a une fin. Le Sud-Africain prend la direction de l'Angleterre et s'engage avec les Blackburn Rovers, avec qui il terminera second meilleur buteur de Premier League (18 buts) lors de la saison 2006-2007 derrière un certain Didier Drogba.

Mais l'attaquant a surtout frappé les esprits en sélection. Avec les "Bafana-Bafana", McCarthy a atteint la finale de la Coupe d'Afrique des Nations en 1998, une CAN lors de laquelle il a terminé meilleur buteur (7 buts) avec la légende égyptienne Hossam Hassan. Lors des phases de poules, il a bluffé tout le monde en plantant quatre pions en seulement 13 minutes contre la Namibie. S’il n’a rien remporté avec sa sélection, il peut se targuer d’avoir participé à deux Coupes du Monde, deux éditions des Jeux olympiques et trois CAN. La grande déception de McCarthy restera sa non-convocation sous les couleurs de la Rainbow Nation pour la Coupe du Monde 2010, organisée au pays. Pré-convoqué par Carlos Alberto Parreira, il ne sera pas retenu dans la liste finale en raison de sa méforme et de quelques écarts de conduite, notamment son surpoids qui a fini par susciter les railleries. Il annonce sa retraite internationale en 2011. Sélectionné à 79 reprises, McCarthy reste à ce jour le recordman absolu de buts marqués avec l'Afrique du Sud (31 buts). Au final, "Benny" a été une boussole pour le football sud-africain, son rayonnement au plan international à montrer la voie aux générations suivantes de la nation.

Les défis persistants et l'avenir du football sud-africain

Malgré les avancées, le football sud-africain reste confronté à des défis. Les inégalités sociales persistent, et le manque d'infrastructures adéquates dans les townships entrave le développement des jeunes talents. De plus, la préférence traditionnelle pour le rugby au sein de la communauté blanche continue d'influencer les choix sportifs.

En une vingtaine d'années, la part des Blancs pratiquant le football est passée d'environ 25 % à moins de 5 %. Une dégringolade due à la perte d'attractivité de ce sport auprès de la communauté blanche. Au début des années 1990, le ballon rond s'est professionnalisé. La plupart n'ont pas sauté sur l'occasion après avoir comparé leurs revenus élevés et le salaire moyen d'un footballeur, d'à peine 3 000 euros par mois aujourd'hui. "MOINS AFFAMÉS" Avec la fin de la ségrégation, des milliers d'adolescents noirs ont vu à l'inverse dans le football une opportunité pour quitter leurs townships. "La concurrence pour accéder au sommet fut plus rude pour des Blancs qui jouaient auparavant entre eux, ils sont moins affamés de ballon", explique Raymond Hack, directeur général de la fédération sud-africaine (SAFA). L'organisation des compétitions amateurs est aussi mise en cause. "C'est très mal géré, estime George Dearnaley, ex-attaquant blanc de l'équipe nationale. Le dimanche, il n'y a pas forcément d'arbitres, de lignes de touche tracées, de coups d'envoi donnés à l'heure." Une image repoussante alors que, de l'autre côté de la route, se déroule souvent un match sur un terrain de rugby ou de cricket très bien équipé. "Aux yeux des Blancs, le football reste un sport mineur face à ces deux disciplines qui font partie de leur identité", constate Ted Dumitru, entraîneur du club Mamelodi Sundowns de Pretoria. Si toutefois le fiston insiste, il y a une solution. "Des parents viennent me voir pour entraîner leurs fils à l'européenne, pour ensuite l'envoyer en Angleterre !" Pour Eric Tinkler, ancienne star blanche, aujourd'hui responsable d'un centre de formation à Johannesburg, tout se joue à 12-13 ans. "A cet âge, ils sont encore nombreux à jouer au football dans les écoles. Après, il n'y a plus que le cricket ou le rugby", regrette-t-il. L'actuel développement des écoles de football pourrait favoriser une politique de détection. "Il ne faut pas les ignorer car on a besoin d eux, de leurs qualités physiques et de leur sens de la discipline", s'exclame George Dearnaley.

Pourtant, le football sud-africain continue d'inspirer et d'unir, comme en témoigne l'engouement persistant pour les Bafana Bafana et la passion des supporters. Avec une nouvelle génération de talents émergents et un engagement continu envers le développement du football à la base, l'avenir du football sud-africain s'annonce prometteur.

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