Le Club Africain (CA), fondé le 15 janvier 1919 par Mohamed Zouaoui et Hédi Kallel dans un café de Bab Souika, est bien plus qu'une simple équipe de football. C'est un symbole de l'identité tunisienne, un vecteur de résistance à l'époque coloniale, et un club qui a marqué l'histoire du football tunisien et africain. Cet article explore en profondeur l'histoire riche et complexe du Club Africain, de sa naissance dans l'adversité à ses triomphes sur la scène nationale et continentale.
Genèse et Fondation: Un Acte de Résistance
La naissance du Club Africain est intimement liée au contexte politique et social de la Tunisie au début du 20ème siècle. La Tunisie, alors sous protectorat français, était le théâtre d'une montée du nationalisme et d'une volonté d'affirmation identitaire. Dans ce climat, la création d'un club de football entièrement indépendant de la tutelle coloniale française revêtait une importance particulière.
Plusieurs événements ont contribué à l'émergence de cette volonté nationale revendicative:
- Les quatorze Points du Président américain Wilson: Ce message avait entrouvert la porte aux principes d’auto-détermination et d’indépendance pour les pays soumis au joug colonialiste.
- La Déclaration Balfour de 1917: Elle attisa l’hostilité entre les communautés musulmane, chrétienne et juive.
- Le développement d’une conscience politique nationale: Une plate-forme idéologique de lutte, certes embryonnaire mais de plus en plus manifeste, se développait.
- Un match houleux en 1918: Un match opposant le Stade Africain (composé de tunisiens musulmans) et le Club tunisois (composé essentiellement de juifs) avait tourné à l’émeute. Les deux associations furent dissoutes.
Dans ce contexte, les élèves de la Zitouna, de la Khaldounia, et de la Sadiki ont joué un rôle prépondérant dans la formation de la conscience nationale et dans la valorisation de l'alternative sportive et culturelle comme moyen de lutte.
Le Club Africain fut certes officiellement autorisé à exercer le 4 octobre 1920, mais son itinéraire avait débuté bien avant. Certains de ses pères fondateurs affirment qu'il est le prolongement naturel du Stade Africain, association fondée en 1915 et dissoute en 1918. Le Club Africain en a conservé les couleurs, l'esprit, une partie du nom ainsi qu'un noyau de joueurs, particulièrement Mohamed Soudani.
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Les autorités coloniales ont tenté de forcer les clubistes à se démarquer de toute référence au drapeau national et à s'aliéner tout son socle identitaire. Les termes de ce compromis furent catégoriquement refusés. Finalement, l'acharnement des clubistes a contraint les autorités à céder et à accorder au Club Africain une concession historique sur la nationalité tunisienne du président et ses couleurs.
L'appellation "Club Africain" fut proposée par Abdelmajid Chahed et immédiatement entérinée par tout le groupe. Ce nom dénote une certaine conscience politique et atteste que, dans l'esprit des fondateurs, la démarche associative était un moyen de résistance et de mobilisation contre l'occupation coloniale. L'adjonction du terme « africain » au nom d’une association tunisienne était un choix conforme à l’histoire et chargé de significations.
Le choix des couleurs du CA, le Rouge et le Blanc, n'était pas non plus intempestif ou aléatoire. Il procédait de la même vision et s'appuyait sur les mêmes convictions. Le club était un vecteur identificatoire et un support à la cause nationale. Adopter et imposer, malgré le diktat colonial, les couleurs du drapeau tunisien est révélateur d’une conscience nationale et d’un esprit de résistance.
Les Premières Années: Enracinement et Identité
Dès sa naissance, le CA s’est identifié à la cause nationale. Ses fondateurs lui avaient conféré des dimensions idéologiques et humaines, et ses partisans ont enraciné cet esprit de génération en génération. La dimension culturelle et identitaire était également présente dans l’esprit des fondateurs, dont une bonne partie était des hommes de lettre et d’art ayant marqué le patrimoine culturel tunisien.
À ses débuts, le CA articulait ses activités sur trois axes: le sport, la musique et le théâtre. Le club disposait de sa propre troupe théâtrale dès les années trente. Dans les années cinquante, le CA était derrière la présentation de certaines pièces de théâtre.
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En résumé, on peut identifier trois principales phases dans l’itinéraire du CA, chacune étant régie par une logique propre, animée par des motivations contextuelles et confrontée à des contraintes spécifiques. En dépit d’une genèse difficile et d’une évolution heurtée, le CA a pu maintenir le cap sans déroger aux principes de départ ni se dérober à son rôle national.
L’aspect sportif fût le levier pour mobiliser et encadrer la jeunesse tunisienne dans une perspective anti-colonialiste, certes non frontale mais néanmoins militante. Ni la démarche ni l’objectif n’obéissaient à des mobiles exclusivement sportifs. Le profil des fondateurs du CA et la dimension politique et identitaire de leur projet en témoignent.
Le football était durant cette période la principale activité sportive du CA.
- Accession à la première division en 1937.
- Premier titre de champion à la saison 1947-1948.
- Contribution du club à l’enracinement de la culture tunisienne, la création de la Rachidia et la contribution à la formation d’un théâtre tunisien.
- Le CA est le premier club tunisien à donner une identité à un quartier, à savoir Bab-Djedid, lieu de mémoire et d’appartenance.
Cet alliance club/quartier a été dès le départ un vecteur d’identification, le premier levier, dans l’histoire moderne de la Tunisie, liant viscéralement un club à un faubourg.
Le club a résisté à certaines velléités de défiguration pour se positionner comme club ayant sa propre identité. Citons particulièrement la tentative, vite avortée, de Habib Bourguiba de fusionner le Club Africain avec l’Espérance de Tunis en 1934. Cet épisode démontre que, 14 années après sa création, le club disposait déjà de sa propre identité et avait suffisamment de force pour refuser l’injonction de Bourguiba.
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L'Ère de Gloire: Triomphes Nationaux et Continentaux
La période allant de l'indépendance de la Tunisie aux années 1990 est considérée comme l'âge d'or du Club Africain. C'est une période durant laquelle le CA a récolté la majorité de ses trophées sur le plan national et régional. Omnisports et omniprésent, le CA a marqué cette période de son empreinte et a redoré à maintes reprises le blason national.
Deux présidents, Azzouz Lasram et Ferid Mokhtar, ont marqué de leur empreinte l’évolution du club et ont stabilisé ses structures et ses fondements. Deux hommes ont également façonné une certaine culture de jeu bien clubiste. Le club s’appuyait, lors de cette période, sur le double plan administratif et sportif, sur un environnement de stabilité et sur des hommes de projet, lesquels inscrivaient leurs actions dans une vision stratégique.
Le club a mis en place une structure avant-gardiste, en l’occurrence "le comité des sages" que les autres associations n’ont pas manqué d’imiter. Ce comité agissait comme gardien du temple clubiste et apportait un concours financier régulier et prévisible.
La formation a toujours été un des principaux piliers du temple clubiste et un des plus importants ciments de son identité. De tout temps, le CA s’appuyait sur ses enfants, sur le terrain et en dehors du rectangle vert. Une grande école de formation de dirigeants, voilà le principal capital, le pilier stratégique du club.
Depuis sa création, le CA a toujours cultivé la notion de grande famille. Depuis toujours, le peuple clubiste s’est identifié au club et l’a tellement porté au bout des bras qu’il marque bien sa présence dans les stades et en dehors. La grande identification des supporters au club traduit, du moins en partie, la vitalité de l’identité du club.
Bab-Djedid, lieu de naissance, creuset de la mémoire et fief attitré, était le centre de gravité de la mouvance clubiste.
Le Club Africain a remporté plusieurs titres de champion de Tunisie, ainsi que de nombreuses Coupes de Tunisie. Le club a également brillé sur la scène continentale, remportant la Ligue des Champions africaine en 1991, devenant ainsi la première équipe tunisienne à remporter cette compétition.
Sadok Sassi "Attouga": Une Légende Incontournable
Personne n'incarne mieux l'esprit du Club Africain que Sadok Sassi, surnommé "Attouga". Né le 15 novembre 1945 à Tunis, Sassi n'a connu qu'un seul club: le Club Africain. Sa carrière a duré dix-huit ans, de 1962 à 1979, avec un palmarès éloquent: cinq titres de champion, huit Coupes de Tunisie et trois Coupes maghrébines des clubs champions. Il a accumulé la série impressionnante de plus de 400 matchs avec son club de cœur.
Célèbre pour son arrêt spectaculaire sur le boulet de canon de Rivelino, il a été le gardien de but de la sélection africaine dirigée par Rachid Mekhloufi lors de la mini-Coupe du Monde organisée par le Brésil en 1972 pour le 150ème anniversaire de leur indépendance. Recordman de sélections avec les Aigles de Carthage, il a tout connu avec la Tunisie: la déception de la CAN 1965 perdue en finale à domicile, ainsi que les deux qualifications perdues aux Jeux Olympiques de 1968 et du Mondial 1970 contre le Maroc au tirage au sort. Mais son plus beau souvenir reste la qualification pour une Coupe du Monde pour la première fois de son histoire: celle de 1978 en Argentine.
Son règne a duré dix-sept ans, sa réputation a conquis l’Afrique et le monde arabe et son charisme a marqué bien de générations de footballeurs tunisiens tant son talent a été immense et sa réussite précoce. À 18 ans déjà, il affrontait le Ghana, à Accra, en Coupe d’Afrique des Nations. À 20 ans, il est devenu l’inamovible gardien de but de la sélection tunisienne, exerçant un monopole du poste durant treize années. Son mérite est d’autant plus grand qu’il a rivalisé avec deux grands compétiteurs: Abdelkader Ghalem, parti défendre les couleurs de son Algérie fraichement indépendante, et Mahmoud Kanoun.
Personne ne symbolise mieux que lui une certaine idée de la Tunisie de cette époque: une équipe pragmatique, rigoureuse tactiquement, difficile à bouger.
Le Rôle Crucial de Fabio Roccheggiani
Fabio Roccheggiani (1925-1967) est une figure majeure et respectée de l’histoire du Club Africain. Le recrutement de Roccheggiani a été un choix stratégique fort, initié par le président Mohamed El Asmi. Roccheggiani n’a pas seulement été un entraîneur ; il a révolutionné la discipline. Par son approche pragmatique et moderne, il a été considéré à l’époque comme l’un des pionniers de la gestion sportive contemporaine dans le football tunisien.
Le cœur de l’héritage de Roccheggiani réside dans sa méthodologie de formation et de structuration du club:
- Gestion intégrée des sections: Fabio avait la charge de toutes les sections du club à la fois, des minimes aux espoirs jusqu’à l’équipe première.
- Formation et rigueur: Il a prôné une discipline de fer et un enseignement tactique moderne, concentrant ses efforts sur la détection et l’éclosion des jeunes talents.
Bien que Fabio Roccheggiani soit décédé le 25 avril 1967 des suites d’une maladie foudroyante, son œuvre a continué de porter ses fruits immédiatement. Il n’a pas eu le temps de récolter pleinement ce qu’il avait semé, mais le club a rapidement engrangé les titres comme fruit de son travail de base. Il a eu cette fameuse intuition prémonitoire. Peu de temps avant son décès, il aurait affirmé que « le règne du Club Africain va bientôt commencer. Il durera longtemps.
Quelques semaines après son décès, suppléé par Ridha Bach Hamba, le CA a réalisé le premier doublé de son histoire en 1967 (Championnat et Coupe), validant la durabilité et la qualité de la structure et de l’équipe qu’il avait patiemment bâtie.
Fabio Roccheggiani a ainsi programmé le destin durable du Club Africain, laissant un héritage de méthodologie et de passion qui transcende les générations.
Les Années Difficiles: Crises et Mutations
La période qui a suivi les années 1990 a été plus difficile pour le Club Africain. L’euphorie ambiante, conjuguée à la mutation de l’environnement sportif tunisien, a fait glisser lentement le club en dehors de son champ de performance et de son terreau naturel vers des sentiers plus ou moins incompatibles avec ses forces motrices.
De par son histoire et son propre itinéraire, le CA est resté un club assez introverti, et de ce fait, pratiquement incapable d’amortir des mutations brusques. Les crises qu’il a connues sont essentiellement des crises d’identité, les échecs sportifs n’en sont que les manifestations. Le CA ne pouvait et ne peut évoluer qu’en étant réconcilié avec soi-même et avec son environnement.
Les crises du CA ont coïncidé avec la transformation du paysage sportif tunisien et l’introduction forcée de ce professionnalisme à la tunisienne. Compte tenu de sa rigidité et de son introversion, le CA est pratiquement le club qui a le plus souffert du bouleversement du contexte sportif et réglementaire tunisien!
Au cours de cette période, le CA a connu, séparément ou simultanément, nombre de crises dont l’acuité et l’incidence varient selon le contexte et le bilan. De nouvelles approches ont été développées et stigmatisées, de nouvelles contraintes et de nouvelles habitudes ont pris le pas.
- La dimension formation, l’épine dorsale et l’artère nourricière du club, a progressivement perdu son rang et sa culture, notamment lors des dix dernières années.
- Le recours de plus en plus systématique aux recrutements, souvent à fonds perdus, au mépris du bon sens sportif et au détriment des enfants de cru, le CA a récolté peu de titres par rapport à la période précédente!
- La notion de grande famille a cédé le pas au sectarisme et à l’exclusion. Le conflit d’intérêts a succédé à la communauté de vues.
Renaissance et Perspectives d'Avenir
Malgré ces difficultés, le Club Africain a toujours su se relever et retrouver son chemin vers le succès. Le club a connu des périodes de renaissance, avec des titres remportés et des performances encourageantes.
En 2011, Jamel Atrous est nommé à la tête du club. En juin 2012, Slim Riahi le remplace. L'arrivée de Bertrand Marchand a permis au CA de retrouver un jeu séduisant porté vers l'avant. Les joueurs cadres ont retrouvé leurs sensations, les jeunes ont de plus en plus confiance en eux-mêmes. Quelques recrutements bon marché, mais ô combien judicieux, ont apporté le plus attendu.
Le Club Africain vit une nouvelle ère avec une manière de manager atypique, plus moderne. Les joueurs sont épanouis et donnent leurs meilleures prestations. Afin qu’il continue sa progression, le CA doit continuer à travailler de la même manière, c’est-à-dire avec les mêmes ingrédients, et sans pression. Les clubistes, qui ont retrouvé enfin leur club, ne doivent pas se préoccuper des résultats immédiats et ne doivent pas mettre la pression sur ce groupe en voulant à tout prix jouer les titres.
Le 4 octobre 2020, le Club Africain a fêté son 100e anniversaire. À cette occasion, un classement des 100 joueurs qui ont fait la gloire du Club Africain a été publié.
Aujourd'hui, le Club Africain continue de se battre pour retrouver sa place parmi les grands du football tunisien et africain. Le club s'efforce de renouer avec ses valeurs fondamentales, en mettant l'accent sur la formation des jeunes, la promotion de l'esprit d'équipe, et l'attachement à son identité et à son histoire.