Sorcellerie et Football en Afrique: Entre Croyances Ancestrales et Réalité Moderne

Omniprésente dans les championnats locaux, plus feutrée au niveau professionnel, la sorcellerie est l’une des marques distinctives du football sur le continent africain. Ces pratiques, faites d’onguents, d’amulettes et d’une bonne dose de superstition, persistent encore aujourd’hui, alors même que le continent connaît une urbanisation toujours plus rapide et un taux de pénétration des téléphones portables parmi les plus élevés au monde. Le football en Afrique est bien plus qu’un simple sport; les croyances traditionnelles s’invitent dans cette discipline, des équipes juniors au plus haut niveau de la Coupe d’Afrique des Nations (CAN).

L'Ancrage de la Sorcellerie dans les Sociétés Africaines

La magie noire, la sorcellerie, le juju ou le muti ont toujours fait partie du quotidien en Afrique. Si ces croyances et ces pratiques sont enracinées dans les sociétés africaines, c’est qu’elles ont longtemps permis d’incriminer les maladies, les décès et même les problèmes psychologiques à des individus ou à des groupes de personnes et non à l’hygiène, à la pauvreté et au manque d’hôpitaux. Depuis que le football existe en Afrique, le spectre de la sorcellerie plane sur la discipline. Nchimunya Mweetwa, ancien joueur international zambien, raconte que, dès le lycée, tout le monde savait que certaines équipes pratiquaient la magie noire. “C’est à cette époque que j’ai été confronté au juju.” L’équipe de l’école avait son sorcier.

Manifestations de la Sorcellerie dans le Football Africain

D'habitude, la discrétion est de mise sur ces pratiques. Dans le sport, où la superstition est répandue, cela va parfois beaucoup plus loin. Les athlètes en font usage afin d’améliorer leurs performances sur le même mode que celui décrit par l’AMA, allant même plus loin car certains les utilisent même afin de saboter le jeu de leurs opposants. Selon les joueurs camerounais auprès de qui j’ai réalisé mon travail de terrain en 2015, le monde spirituel se superpose au monde matériel, et les actions entreprises dans le premier ont de lourdes conséquences dans le second. Beaucoup ont d’ailleurs aussi recours à des séances de prières collectives avant d’entrer sur le terrain. En Afrique de l’Ouest, les accusations de recours à des pratiques de sorcellerie pour interférer dans le jeu sont prises très au sérieux, plus même que les pratiques de dopage liées aux drogues ou autres substances chimiques.

Le concept du sort est difficile à expliciter notamment en raison du secret qui l’entoure et de la volatilité des pratiques. Les informations recueillies sont issues de rumeurs, d’accusation. Sont ainsi évoquées différentes pratiques comme la conservation de certaines herbes, d’écorces, ou de cordelettes portées par les joueurs et acquises auprès de guérisseurs qui les auraient auparavant imprégnées de pouvoirs surnaturels. Les joueurs savent que les arbitres camerounais les sanctionneraient s’ils trouvaient de tels objets sur eux. Ils les cachent donc dans leurs protège-tibias, leurs chaussures ou dans les élastiques de leurs shorts. D’autres utilisent les herbes sous forme de concoctions qu’ils boivent ou dont ils s’aspergent ou lavent le visage, les mains et les pieds. Un joueur a raconté comment, un jour de match, ses adversaires l’ont obligé à se déshabiller pendant la rencontre, au milieu du terrain, ne lui laissant que son caleçon. Ils insistaient sur la présence d’une amulette. Certains joueurs ont aussi expliqué avoir été pointés du doigt en raison de l’odeur qu’ils dégageaient après s’être enduits de potions.

Au Rwanda, il est très courant de voir des gardiens qui entrent sur le terrain avec des gris-gris qu’ils plantent dans les bois ou versent des liquides sur toute la ligne de but. Ce fut le cas le 7 décembre lors la 12ème journée au cours du match entre Rayon Sport et Gorilla. Le coach de Gorilla, Gatera Moussa, a voulu pénétrer dans le vestiaire de Rayon Sport par force avec une bouteille pleine de liquide. Les chargés de la sécurité de Rayon Sport lui ont réservé un accueil qu’il n’est pas près d’oublier. Ils l’ont non seulement frappé, mais l’ont également obligé à boire ce liquide par force. Rayon Sport a été obligé de changer de vestiaire.

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Les Marabouts: Guérisseurs, Conseillers et Acteurs d'Influence

De guérisseurs à conseillers sportifs, découvrez l'univers secret des marabouts en France, où la croyance dans les envoûtements et la sorcellerie séduit près de trois personnes sur dix. Potions pour "faire briller", remèdes "contre la blessure", pour la "puissance sexuelle"… De nombreux footballeurs y succombent. Paul Pogba, champion du monde 2018, et le marabout ont nié devant la justice française, affirmant que les dons conséquents du footballeur à son conseiller spécial étaient destinés à de "bonnes actions en Afrique".

Quand on croise Cheick Issa en tee-shirt et jean en bas de l'immeuble où se trouve son cabinet, impossible de deviner ce que fait cet avenant chef d'entreprise dans le secteur du ménage. "Je ne crois pas aux gris-gris, je crois au Coran et aux plantes, c'est tout", lance-t-il. Il affirme avoir reçu "le don" de sa mère "qui lisait les cauries" (divination avec des coquillages) et de son père qui était imam. Dans son cabinet, un jour de l'été dernier, c'est une jeune Comorienne "qui vit avec des esprits et s'automutile" et "un Marocain désespéré" par sa boulangerie périclitant. "Les gens ne parlent pas quand ils viennent pour la première fois", explique-t-il. On va les voir comme d'autres ont recours à des psys, des magnétiseurs ou des voyants.

Selon M. Fakoly (pas de prénom), trentenaire guinéen issu d'une famille de marabouts, le principe est celui-ci: "Chacun de nous a une étoile; si elle est sale, les personnes échouent et ont de la malchance. En faisant des prières, en prodiguant des conseils, la personne va se sentir mieux. On écoute." Raymond*, Antillais de 61 ans, vient d'arriver. Les yeux baissés, le marabout lui serre longuement la main, en appuyant près du pouce pour "capter l'énergie". Puis Raymond saisit un stylo et le porte près de sa bouche, sans un mot. Dans le silence, Cheick Issa écrit sur un cahier, puis trace des lignes entre les caractères, utilisant la géomantie, et en invoquant les "seize esprits". Raymond est un client "historique" de Cheick Issa. Il y a une dizaine d'années, après un divorce douloureux, il souffrait de douleurs et de fatigue. "J'allais au travail comme un zombie." Persuadé que son ex-femme lui a "jeté un sort", il ne consulte pas de médecins. Il va dans une église prophétique africaine. Aucun résultat. Consulte des marabouts qui "faisaient les cauris". Sur les conseils d'un collègue de chantier, il se retrouve finalement chez Cheick Issa. "On aurait dit qu'il avait vécu à côté de moi toutes ces années : il m'a dit ma vie de A à Z, je n'en revenais pas…" Le marabout lui prépare des potions à base de plantes dans des canaris (jarres utilisées en Afrique de l'Ouest) sur lesquels il a "fait des prières". "Vous emmenez le canari chez vous pour vous laver avec la potion", raconte Raymond.

L'entraîneur français Claude Le Roy connaît bien le phénomène des marabouts gravitant autour des joueurs en Afrique : il a vécu 30 ans sur le continent et y a été sélectionneur de six équipes nationales. "Certains joueurs ont besoin d'aller discuter avec leurs marabouts, ça peut les conforter, les faire réfléchir; c'est aussi un contact qu'ils gardent avec leur pays d'origine", explique-t-il. En 1997, avec le président du Paris Saint-Germain (PSG) à l'époque de ce match, Michel Denisot, ils contactent finalement "un grand marabout malien", rémunéré "500 euros".

Sorcellerie et Dopage: Une Frontière Floue

Mais qu’entend-on vraiment par le terme dopage ? L’Agence mondiale antidopage (AMA) - faisant autorité sur le sujet - définit le dopage comme le recours à des méthodes ou prise de substances interdites visant à améliorer les performances athlétiques. Or, ces substances doivent-elles être uniquement définies par leur composition chimique ? En tout cas pas au sein des équipes ouest-africaines qui considèrent le recours à des pratiques spirituelles tout à fait sérieusement. Le football en Afrique de l’Ouest est souvent associé à la sorcellerie. Au Nigéria comme au Cameroun, ces pratiques sont connues sous le terme de juju.

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Si les autorités de la FIFA ont exprimé leur vigilance quant à ces formes supposées de dopage, ils ont surtout concentré leur attention sur la portée chimique des contenus et non sur leurs propriétés spirituelles. Certains pourraient argumenter que les sorts ne sont que des illusions psychologiques, des placebos, des superstitions. Mais le fait que les joueurs s’observent entre eux pendant le jeu, à l’affût d’éventuelles traces de sorcellerie, démontre l’importance de leur usage et leur impact sur le moral des équipes. L’AMA et les autorités régulant les questions de dopage se fondent sur la séparation des corps et de l’esprit, du biologique et du psychologique, du spirituel et du physique. Mais ce faisant, ces autorités ne prennent pas en compte les modes de pensées non-occidentaux où mondes matériels et spirituels sont imbriqués.

Exemples Notables et Anecdotes Récentes

Alors que la Côte d'Ivoire est miraculeusement parvenue à se qualifier en 8e de finale de la Coupe d'Afrique des Nations, les déboires footbalistiques du pays hôte seraient dus aux mauvais sorts d'un village de sorciers. C'est là-bas que lundi 22 janvier, après la claque 4 - 0 face à la Guinée Equatoriale, certains supporters ivoiriens ont participé à une soirée d'émeutes dont les images ont fait le tour des réseaux sociaux : des habitants sont molestés et surtout des maisons incendiées. Une femme de 70 ans notamment est accusée d'avoir "détourné", d'avoir "vendu mystiquement" ce match des Eléphants, le surnom de l'équipe ivoirienne. Un homme en pagne qui se qualifie de porte-parole d'Akradio lie un communiqué dans lequel il nomme les sorciers qui auraient "joué contre la Côte d'Ivoire", leur demande de "remettre les choses à leur place" pour permettre à l'équipe de se qualifier en 8e de finale et même de remporter la CAN. En 1992 notamment, la fédération de football, le ministre des sports et un ancien joueur ont tous raconté qu'un rituel avait été accompli dans la village. Et en 2015, quand le français Hervé Renard a pris les rennes de l'équipe, il s'est rendu sur place pour présenter ses respects à la communauté. Coïncidence ou non, il a décroché la 2e étoile ivoirienne.

Samedi 25 novembre, un journaliste marocain s’est emporté en accusant le Jwaneng Galaxy d’avoir utilisé la magie noire pour vaincre le Wydad AC en Ligue des champions africaine. Offensé par cette allégation douteuse, le principal concerné s’est vivement exprimé en conférence de presse : « Vous êtes injustes. Vous me décrédibilisez en disant que nous avons gagné grâce à la magie noire ! À travers cette accusation, le journaliste en question faisait notamment référence à un rassemblement ayant eu lieu avant le coup d’envoi du match.

La Fédération rwandaise de football (FERWAFA) a mis en place des sanctions contre la sorcellerie après qu'un joueur a semblé jeter un sort en plein match. Début décembre, Moussa Camara, attaquant de Rayon Sport, s'est précipité sur le poteau du but adverse alors que son équipe était menée 0-1 pour y pratiquer ce qui a été perçu comme un acte de sorcellerie par les joueurs adverses. Sur les images de l'incident, on peut voir le gardien de but et des joueurs de Mukura Victory Sports poursuivre l'apprenti sorcier, qui a écopé d'un carton jaune avant de… marquer quelques secondes plus tard. A l'issue d'une session de travail «extraordinaire», la FERWAFA a mis en place de nouvelles sanctions contre ceux qui utiliseraient de la sorcellerie autour des matches avec des amendes allant de 100 000 francs rwandais (116 euros) pour les joueurs jugés coupables à 200 000 francs rwandais pour les entraîneurs, en plus d'une amende de 500 000 francs rwandais pour l'équipe impliquée.

Perspectives et Réflexions

La spiritualité n’est pas propre au sport en Afrique. Ainsi le propriétaire thaïlandais de l’équipe de Leicester avait même fait déplacer des moines bouddhistes depuis la Thaïlande afin de bénir les joueurs de son club durant une saison considérée comme miraculeuse en 2015-2016. Les sorts devraient-ils alors être régulés et interdits par l’AMA ou d’autres autorités sportives ? Les joueurs doivent-ils être sanctionnés pour avoir menti sur leur âge ? Certainement pas. Le cas camerounais donne ici une autre lecture de ce que l’on considère comme de la triche ou du dopage.

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La plupart des footballeurs camerounais sont sévères quant à ces pratiques, tout comme le dopage, et insistent pour qu’elles cessent. Dans le football rwandais, plusieurs acteurs croient toujours au fétichisme, ce qui intoxique la jeunesse. Au lieu de se concentrer sur le travail, certaines gens perdent leur temps dans des croyances obscures. En un seul mot, c’est regrettable. Certains présidents des clubs qui croient à ces pratiques préfèrent recruter des entraîneurs qui vont dans le même sens. Ils payent les sorciers des sommes mirobolantes, jusqu’à manquer quelques fois de quoi payer les joueurs. Si les résultats ne suivent pas, ils cherchent des boucs émissaires mais n’abandonnent jamais cette pratique, ce qui est regrettable. Certains dirigeants des clubs embarquent même leurs joueurs dans la sorcellerie et ceux qui ne sont pas d’accord perdent leur place dans l’équipe. Shema Fabrice, qui est à la tête de l’équipe d’AS Kigali depuis 2019, a indiqué qu’il entend des gens parler de la sorcellerie, mais qu’il n’y croit pas et qu’il n’a pas de place dans son équipe pour ceux qui y croient. Si nos sorciers et marabouts ont cette force de changer le cours du match, pourquoi aucun pays africain n’a jamais gagné la Coupe du monde ?» s’est-il interrogé.

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