Le lien entre l'industrie minière et le football dans le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais est profond et significatif. Ce sport, importé de Grande-Bretagne à partir de 1890, est devenu un élément central de la culture ouvrière, influençant la vie sociale, économique et politique de la région. Cet article explore l'histoire de cette relation, en mettant en lumière comment le football est devenu un lieu de mémoire et d'identité pour les communautés minières.
L'Importation et l'Essor du Football dans le Bassin Minier
Le football a été introduit dans les centres industriels du Nord de la France, notamment à Lille, Dunkerque, Calais, Boulogne, Arras et dans le bassin minier, grâce à des figures clés telles que les professeurs d'anglais et l'introduction de l'éducation physique à l'école. Après la Première Guerre mondiale, le football a connu un essor considérable, une période où la région était en pleine reconstruction suite aux destructions massives causées par les bombardements et le saccage des installations industrielles par les Allemands.
En 1918, des villes comme Lens, Liévin et Arras étaient totalement dévastées. La reconstruction a permis de moderniser l'appareil industriel et d'améliorer les conditions de travail. La classe ouvrière, influencée par les premières réformes suivant la révolution bolchevique, a commencé à s'organiser et à revendiquer ses droits.
Le Football comme Outil de Contrôle Social et d'Hygiène Sociale
Face à l'organisation croissante des ouvriers et à leurs revendications, le patronat a cherché à encadrer la classe ouvrière en encourageant la pratique sportive. Cette politique s'inscrivait dans une démarche "d'hygiène sociale". Le sport était perçu comme un moyen d'améliorer la robustesse physique des travailleurs, d'entretenir leur santé et de développer des valeurs telles que l'esprit d'entreprise, la combativité et la solidarité.
Dans ce contexte, les clubs de football se sont développés dans les usines, les mines ou à proximité dans les années 1920. Une loi de 1921 a même obligé les communes à construire des installations sportives, souvent des structures omnisports pour optimiser les coûts. Le Stade Corbelle à Bully-les-Mines, avec ses multiples terrains de football, sa piste d'athlétisme, sa salle de boxe et ses vestiaires, est un exemple de ces infrastructures.
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Les compagnies minières, présidées par les ingénieurs en chef des fosses, ont financé la construction et l'entretien de ces installations. L'arrivée de jeunes mineurs étrangers, notamment polonais et westphaliens, dont certains avaient joué dans de grands clubs allemands, a élevé le niveau sportif et attiré de nombreux spectateurs, en particulier lors des derbys. Des clubs comme l'US Bully-les-Mines, l'US Nœux-les-Mines, le CS Avion et l'ASSB Oignies ont ainsi obtenu de très bons résultats.
Football Ouvrier vs. Football des Ouvriers
Olivier Chovaux distingue le football ouvrier, pratiqué pour le loisir dans toutes les villes minières, du football des ouvriers, un football-spectacle développé par les grands clubs amateurs (Auchel, Bruay, Bully, Nœux, Avion, Oignies) ou professionnels (RC Lens et US Valenciennes-Anzin). Ce dernier était financé et contrôlé par les Houillères.
Les aides attribuées au RC Lens, par exemple, n'ont jamais dépassé 0,3% de la masse salariale du groupe de Lens. Les meilleurs jeunes de la région étaient attirés vers les grands clubs amateurs, qui alimentaient ensuite le RC Lens et l'US Valenciennes-Anzin. Les joueurs étaient considérés comme des privilégiés et devaient être des exemples pour les mineurs qui les supportaient, d'où la trilogie : "Fidélité aux Houillères, Fidélité au club, Fidélité aux mineurs". Pour leur montrer la difficulté du travail, on les faisait descendre dans la mine quand ils avaient des emplois au jour ou dans les bureaux.
Les rencontres entre les grands clubs amateurs du bassin minier étaient en réalité des matches inter-compagnies acharnés. Les derbys Lens-Lille pouvaient dégénérer en affrontements, alimentés par des railleries basées sur des clichés sociaux. La presse régionale contribuait parfois à envenimer les tensions en opposant un football lillois "scientifique" à un football lensois "brutal".
Les stades de football sont devenus des bastions de la virilité, où l'on célébrait la combativité, le courage et la force physique. On attendait des équipes qu'elles attaquent et qu'elles prennent l'adversaire à la gorge.
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Le RC Lens sous le Contrôle des Mines
Ce n'est qu'en 1937 que le RC Lens, créé en 1906, est passé sous le contrôle de la Compagnie des Mines de Lens. Les meilleurs joueurs de la région étaient recrutés et employés par la compagnie, avec des emplois protégés et des horaires adaptés à leur programme sportif. Arnold Sowinski, par exemple, était électricien et pouvait s'entraîner grâce à un emploi du temps aménagé.
Les joueurs étaient semi-professionnels, ils auraient pu gagner plus dans d'autres clubs, mais ils bénéficiaient de la stabilité de l'emploi et d'avantages tels que le logement, le charbon, les soins médicaux et les primes. Ils étaient donc peu enclins à partir, du moins jusqu'au début des années 1960.
L'ensemble de ce système, joueurs et supporters, dépendait de la mine, dont tous étaient salariés. Le patronat exerçait un contrôle moral, social et politique sur tout ce qui gravitait autour du club. Le journal du RCL, "Sang et Or", était une source d'informations sur la vie du club, mais son contenu était supervisé par la direction.
Déclin et Héritage
Au début des années 1960, les Houillères du Bassin du Nord et du Pas-de-Calais (HBNPC) ont progressivement abandonné les clubs, à mesure de la fermeture des mines. Auchel, Bully, Nœux et Oignies ont dégringolé de CFA, faute de moyens et de joueurs de qualité. Le RC Lens a également été touché par la crise en 1962, avec le départ de nombreux joueurs et de l'entraîneur Jules Bigot.
Après la grande grève des mineurs en 1963, le club a perdu ses meilleurs joueurs. En 1969, face aux difficultés financières des HBNPC, le gouvernement a décidé de mettre fin au football professionnel à Lens. Le club a été relégué en CFA.
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Malgré ce déclin, l'héritage de cette époque reste vivace. Les supporters du RC Lens continuent de chanter les paroles de Pierre Bachelet en hommage aux mineurs. Le stade Bollaert-Delelis est un lieu de mémoire, un symbole de l'histoire et de la culture minière.
Aujourd'hui, l'extraction du charbon a cessé à Lens depuis 1985, et les mineurs sont de moins en moins nombreux. Il est essentiel que les jeunes générations n'oublient jamais ce qui s'est passé pendant près d'un siècle et demi sous le terrain de leur stade, dans des conditions de travail difficiles.
Solidarité et Identité : Exemples Européens
Le RC Lens n'est pas le seul club de football européen à être lié à une culture minière. Le VAFC (Valenciennes) en France, Schalke 04 en Allemagne et Roda JC aux Pays-Bas partagent cet héritage.
Schalke 04, fondé par des enfants de la classe ouvrière travaillant dans les mines, a toujours entretenu des liens étroits avec les mineurs. Son stade, la Veltins-Arena, rend hommage à cette histoire. Roda JC, dans la région minière du Limbourg, continue de cultiver son identité minière, avec une tribune dédiée aux mineurs et des interventions dans les écoles pour faire découvrir l'histoire de la mine aux enfants.
Valenciennes, où a été découvert le premier filon de charbon français, a également vu de nombreux joueurs issus du monde minier. Des initiatives ont été prises pour réveiller cette histoire dans les tribunes du stade du Hainaut.
Ces exemples montrent que le lien entre la mine et le football est un phénomène européen, un symbole de solidarité et d'identité pour les communautés minières.
Le Football comme Facteur d'Intégration et d'Ascension Sociale
La pratique du football a contribué à façonner les identités minières individuelles et collectives. Pour certains, comme Stefan Dembicki et Raymond Kopa, le football a été une porte de sortie de la mine.
Dembicki, issu d'une famille polonaise, a commencé à travailler comme mineur à l'âge de 13 ans. Ses talents de footballeur lui ont permis de bénéficier de contrats protégés et d'être naturalisé français. Kopa, quant à lui, a quitté la mine après un accident et a connu une carrière fulgurante, jouant en équipe de France et au Real Madrid.
Ces exemples illustrent comment le football a pu être un facteur d'intégration et d'ascension sociale pour les jeunes issus des familles de mineurs.