Le Nombre de Morts au Rugby : Statistiques et Analyse d'un Sport en Évolution

Le rugby, sport de contact par excellence, a connu une professionnalisation qui a transformé le jeu, les physiques des joueurs et, malheureusement, le nombre de blessures. Si les décès restent rares, la question de la dangerosité du rugby, notamment en raison des commotions cérébrales, est de plus en plus préoccupante. Cet article explore les statistiques disponibles sur la mortalité et les blessures dans le rugby, les facteurs qui contribuent à ces risques, et les mesures prises pour améliorer la sécurité des joueurs.

Évolution de la Morphologie des Joueurs et Intensification du Jeu

Au cours des 30 dernières années, le gabarit moyen des rugbymen a considérablement augmenté. Les joueurs ont gagné en taille et en poids, passant en moyenne de 1,84 m pour 91 kg à 1,88 m pour 104 kg. Cette augmentation est principalement due à une musculature plus développée. Le neurochirurgien Jean Chazal a noté que l'enveloppe crânienne et le cerveau des joueurs n'ont pas évolué au même rythme, les rendant plus vulnérables aux chocs violents. Cette évolution physique, combinée à un jeu de plus en plus rapide et percutant, a entraîné une augmentation de la fréquence et de la gravité des collisions.

Vincent Pellegrini, journaliste spécialiste rugby à Radio France, constate que la violence d'aujourd'hui est incomparable à celle des années 1990. Les joueurs sont plus gros, plus rapides, et les chocs sont donc plus intenses.

Décès et Accidents Graves : Une Série Noire

Plusieurs décès de jeunes joueurs ont marqué les esprits ces dernières années. Entre mai 2018 et janvier 2019, quatre jeunes rugbymen sont décédés en France : Adrien Descrulhes (17 ans), Louis Fajfrowski (21 ans), Nicolas Chauvin (18 ans) et Nathan Soyeux (23 ans). Ces décès, survenus à différents niveaux de jeu (amateur, professionnel, universitaire), ont souvent été liés à des plaquages. L'Agenais Michel Pradié est mort à 18 ans des suites d’un plaquage en… 1930.

Ces drames ont mis en lumière les risques liés à la pratique du rugby et ont relancé le débat sur la sécurité des joueurs.

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Commotions Cérébrales : Un Fléau du Rugby Moderne

Les commotions cérébrales sont devenues une préoccupation majeure dans le rugby moderne. Elles se traduisent par un comportement anormal, allant d'une confusion à un trouble de l'équilibre ou une perte de connaissance. Les anciennes stars du Top 14, Raphael Ibanez et Jean-Pierre Rives, ou l'espoir du Stade Français Maxime Villalongue, la capitaine des Bleues, Marie-Alice Yahé, ou encore Robbins Tchalé Watchou, ont tous dus arrêter de jouer au rugby après avoir subi des chocs violents. Marie-Alice Yahé se souvient avoir fait un malaise, qui s'est avéré être un KO : "C'était absolument improbable de faire un KO avec un choc si faible. Mon cerveau était fatigué par les commotions cérébrales".

Robbins Tchalé Watchou, ancien joueur et actuel président de Provale, le syndicat des joueurs, se demande s'il va pouvoir retrouver "une vie normale" : "Il y a des mouvements moteurs basiques que je n'arrive plus à faire".

Une étude américaine menée sur des cerveaux de joueurs de football américain ayant subi des commotions répétées a révélé que 99% d'entre eux présentaient des anomalies concordantes avec une encéphalopathie chronique post-traumatique. Jean-François Chermann, neurochirurgien, aimerait "arriver à convaincre la communauté scientifique, que des traumatismes crâniens légers peuvent engendrer des problèmes, et ce même si les examens morphologiques (IRM, scanner) sont normaux.

Un groupe de 260 rugbymen a intenté une action en justice contre les fédérations anglaise et galloise et le World Rugby, pour avoir négligé la santé des joueurs, notamment lors de commotions cérébrales à répétition. D’après un groupe de joueurs poursuivant certaines instances dirigeantes du rugby en justice, « 400 joueurs sont morts de façon prématurée ces dix dernières années ». « Notre crainte est que près de la moitié des joueurs professionnels finiront avec un problème neurologique », explique Boardman. Le cabinet d'avocats Ryland Garth a confié que plusieurs joueurs ont une tendance suicidaire : "Un grand nombre des joueurs sont dépressifs et dans certains cas inquiétants, ils sont suicidaires. Malheureusement, un joueur de rugby à XIII que nous représentons s'est ôté la vie il y a quelques mois. Il y en a bien d'autres qui ont franchi le pas, des joueurs qui luttaient contre la dépression et l'anxiété.

Facteurs Contribuant aux Blessures et Décès

Plusieurs facteurs peuvent expliquer l'augmentation des blessures et des décès dans le rugby :

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  • L'évolution des gabarits : Les joueurs sont plus massifs et plus puissants, ce qui augmente la force des impacts.
  • L'intensification du jeu : Le jeu est plus rapide, plus physique, et les collisions sont plus fréquentes. Le temps de jeu effectif des rugbymen a doublé, passant de vingt à quarante minutes sur un match qui en compte quatre-vingts.
  • L'évolution des techniques de plaquage : Les plaquages sont plus hauts et plus violents, visant souvent à bloquer le ballon en plus d'arrêter le joueur. Alors que les plaqueurs cherchaient avant tout autrefois à arrêter le porteur du ballon, ils essaient désormais de le stopper tout en bloquant la gonfle pour empêcher la poursuite de l'action. Les plaquages sont plus hauts, se rapprochant dangereusement de la ligne des épaules, et ils sont souvent assénés par deux joueurs en même temps.
  • La culture du risque : L'adrénaline et la pression de l’enjeu l’emportent souvent sur la prudence. Pendant très longtemps, le staff a lui aussi minimisé l’impact de ces chocs, associant cette violence, gage de virilité pour certains, au jeu lui-même. Dès que le match commence, on n'est plus du tout dans cette logique de protection".

Mesures de Prévention et Protocoles

Face à ces constats, les instances du rugby ont mis en place des mesures pour améliorer la sécurité des joueurs :

  • Protocole commotion : En 2012, les autorités du rugby français ont mis en place "un protocole commotion". Après un choc violent, un médecin examine le joueur pour vérifier s'il a fait un KO et s'il est apte à reprendre le jeu. L'arbitre signale les suspicions de commotions cérébrales. Sur l'année 2016, "chez les professionnels, 102 commotions ont été avérées, et chez les amateurs, plus de 1800 suspicions", déclare Thierry Hermerel, président de la commission médicale de la Fédération française de rugby.
  • Carton bleu : Pour les féminines et les amateurs, la Fédération française de rugby a mis en place, en septembre 2017, une nouvelle procédure : le carton bleu, qui est un "arrêt temporaire de terrain". "On a renforcé le pouvoir de l'arbitre en donnant un carton bleu symbolique. Il est seul maître et prioritaire sur les autres avis pour faire sortir le joueur dont on soupçonne qu'il a une commotion cérébrale. Le carton l'oblige à s'arrêter. Il a une suspension de licence pour un week-end.
  • Test sanguin : Dans le milieu professionnel, la commotion cérébrale est désormais diagnostiquée grâce à un test sanguin, fruit des recherches du professeur Jean-Didier Chazal. "On a trouvé un marqueur dans le sang qui augmente après un traumatisme crânien. Il y a une augmentation significative du taux lorsqu'il y a commotion cérébrale".
  • Programme "RUGBY #BIENJOUE" : La Fédération française de rugby (FFR) a lancé ce programme national établissant 14 mesures pour sécuriser la pratique de ce sport et freiner la baisse du nombre de licenciés.
  • Modification des règles : Les instances réfléchissent à "baisser la ligne au-dessus de laquelle il est interdit de plaquer", qui se situe, pour l’instant, au niveau des épaules. La FFR souhaite également que la ligne de plaquage soit abaissée au niveau de la ceinture et que les plaquages tête contre tête soient sévèrement sanctionnés.

L'Acceptation du Risque et la Nécessité d'une Évolution Culturelle

Malgré ces mesures, la culture du risque reste un défi. Adrien Buononato, ancien joueur de Clermont-Ferrand, l'avoue : "Quand on est dans le stress de la compétition et qu'on a un joueur au sol, on va dire au médecin 'il faut que tu me le relèves, faut qu'on soit 15', au lieu de s'inquiéter du danger.

Le docteur Bernard Dusfour, président de la commission médicale de la Ligue nationale de Rugby, constate une réticence : "Quand on a commencé à mettre en garde vis-à-vis de ces commotions cérébrales, nous, médecins, on a été inaudibles. On nous a dit : "Mais non, le KO fait partie du rugby, on est des gaillards, regarde les anciens, ils ont été KO et ils sont très bien".

Pour Quentin Sfez, jeune arbitre du Stade toulousain, « Bien que l'affrontement soit inévitable, le défi purement physique avec des joueurs de plus en plus lourds, puissants et des schémas tactiques qui se résument à se rentrer dedans et à marquer son adversaire ont pris le dessus sur ce qui était destiné à être un sport d'évitement. »

Il est donc essentiel de faire évoluer les mentalités et de promouvoir un rugby plus axé sur l'évitement et la technique, plutôt que sur la collision. L’entraîneur des Espoirs d’une équipe de Top 14 affirme que "Le problème est plus profond que celui des plaquages ou de l’intensité des matchs. C’est la formation et le jeu qu’on essaie de mettre en pratique avec les jeunes qui sont en cause. On est très conditionnés par ce qui se passe au haut niveau, où il y a des contraintes économiques qui font que les ambitions dans le jeu sont réduites, et qu'il y a beaucoup trop de chocs."

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Statistiques Comparatives avec d'Autres Sports

Il est intéressant de comparer les statistiques de blessures au rugby avec celles d'autres sports, notamment le football. Une étude sur trois Coupes du monde montre que les joueurs de football se blessent en moyenne soixante fois, tandis que les rugbymen subissent 80 accidents. Les luxations de l’épaule et les ruptures des ligaments croisés du genou sont fréquentes chez les rugbymen, les écartant des terrains pendant 6 à 9 mois. En 2017-2018, le rugby était au 34ème rang des sports les plus dangereux.

Si le rugby cause plus de blessures graves que le football, il est important de noter que le nombre de décès reste relativement bas par rapport à d'autres sports considérés comme dangereux.

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