C'est peut-être ce qui restera gravé dans les mémoires, bien après que tout le reste aura été oublié. Dans vingt, trente ou quarante ans, la tunique rose demeurera le symbole indélébile de l'époque où le Stade Français a profondément transformé le rugby français.
Un coup de tonnerre dans le monde du rugby
L'histoire du maillot rose du Stade Français est intimement liée à la vision audacieuse de son ancien président, Max Guazzini. Au début des années 90, Guazzini, fondateur de la radio NRJ, a repris les rênes d'un club plus que centenaire mais dont la santé était fragile. Il a insufflé un nouveau souffle à l'institution, notamment en fusionnant avec le CASG, avant de se lancer dans une ascension fulgurante vers les sommets du rugby français.
Pour Max Guazzini, il manquait un élément distinctif au club. Jusque-là, le Stade Français arborait les couleurs rouge et bleu, une combinaison finalement assez commune, partagée par d'autres équipes renommées telles que Béziers, Lourdes ou Grenoble. L'idée de Max Guazzini était de surprendre, de marquer les esprits dans un univers où la tradition et le classicisme étaient de rigueur.
La genèse d'une couleur iconique
L'anecdote de la naissance du maillot rose est devenue une légende. Max Guazzini tempère : "Non, je vous assure, ce n'était pas prévu de longue date. C'était presque un accident. Mais voilà, l'argenté, ça ne ressort pas sur du tissu. Cela donnait une sorte de gris pas vraiment terrible. Je voyais qu'on ne s'en sortait pas… Et tout d'un coup, j'ai eu l'idée : pourquoi pas rose ? Les gens d'Adidas m'ont dit "OK" et c'est parti comme ça."
Une fois séduit par cette couleur, Max Guazzini est allé à l'usine près d'Arras pour choisir la nuance parfaite. "J'ai examiné plusieurs prototypes, nous mettions plus ou moins d'encre. Et je me souviens, nous étalions les plastrons sur une benne à ordures." Après de nombreuses hésitations, il a opté pour une teinte entre le rose bonbon, le rose persan et le fuchsia. "Je l'ai montré aux joueurs et ils ont dit oui. Mais je ne voulais le sortir qu'en janvier, comme une surprise. Je n'étais pas au match d'ailleurs, j'ai vu tout ça devant ma télé."
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Jean-Louis Legrand, ex-directeur marketing du foot et du rugby chez Adidas, se souvient : « On est partis très tôt le matin en train, je n'avais même pas pu adresser la parole à Max, qui est plutôt du genre à se lever à 13h… » Arrivés sur place, les essais argentés ne conviennent pas au président. « C'était gris, pas brillant. Le patron de l'usine commençait à en avoir marre. » Changement de ton donc, le designer de l'usine est sommé de trouver la bonne tonalité de rose. Jean-Louis Legrand en rit encore : « C'est là que le cirque a commencé. Le patron de l'usine commençait à en avoir marre ». « Vu que les matches se jouent en extérieur, on avait sorti les prototypes devant l'usine, poursuit Max Guazzini. Le ciel était très nuageux, alors je les ai fait attendre une bonne demi-heure, le temps que le soleil nous montre les vraies couleurs. » Les deux hommes se mettent alors d'accord sur un rose. « On a dû courir prendre le dernier train pour rentrer à Paris vers 20h », se rappelle Jean-Louis Legrand. « On savait qu'il (Max Guazzini) allait nous sortir un truc excentrique. »
Un baptême du feu à Perpignan
Le fameux dimanche appartient déjà à la légende, les versions divergent légèrement. Jérôme Fillol se souvient d'un coup médiatique bien préparé par son président. "Au bon moment et au bon endroit pour que ça sonne très fort…" Le deuxième ligne Arnaud Marchois évoque, lui, "un vote à main levée, la veille du match. On en parlait vaguement depuis un mois dans les coulisses mais à mon souvenir, tout le monde était d'accord : c'était l'esprit du club."
C'est à Perpignan, face à une équipe catalane ancrée dans une tradition séculaire, que le Stade Français a osé arborer pour la première fois sa tunique rose. L'incrédulité des spectateurs d'Aimé-Giral était palpable, d'autant plus que l'Usap entretenait alors une forte rivalité avec le Stade français. Les Parisiens cherchaient à surprendre en permanence ; les Catalans s'appuyaient sur un soutien populaire ancré dans une tradition séculaire. Quand ce soir-là, les inconditionnels de l’Usap ont découvert les tuniques roses, des injures bien senties sont descendues des tribunes. Jérôme Fillol poursuit : "L’effet de surprise avait été très réussi. Je crois juste qu’à la télévision, les commentateurs avaient annoncé quelques minutes avant le coup d’envoi qu’il risquait d’y avoir quelque chose de nouveau."
Comme prévu, les joueurs osent le rose lors d'un très tendu match à l'extérieur, finalement perdu 16 à 12. « Je ne vous raconte pas ce que l'on avait pris comme insultes, que l'on qualifierait aujourd'hui de propos homophobes », explique Pierre Rabadan. Le commentateur de l'époque, Eric Bayle, avait alors lâché sur Canal + avant la rencontre : « On ne va pas dire que c'est l'événement de la journée, mais cela prouve que le Stade Français est une équipe à part ».
Malgré la défaite, le maillot rose était lancé.
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Une transgression assumée
Choisir une couleur synonyme de la féminité et d'une délicatesse aux antipodes de la virilité triomphante attachée au rugby, c'était une énorme transgression. Max Guazzini cherchait à bousculer les codes, à provoquer une onde de choc dans un milieu souvent conservateur.
Quand il y repense, Max Guazzini cherche à prendre de la hauteur. Pour lui, une couleur c’est autre chose qu’une simple teinture. L’historien Michel Pastoureau a beaucoup écrit là-dessus : "La couleur est avant tout une idée. L’homme a toujours défini des couleurs honnêtes et d’autres qui ne le sont pas. Les groupes sociaux se distinguent toujours par la couleur." Pour lui, la couleur rose a pris ses attributs actuels au XVIIIe siècle : "Porté par le romantisme, le rose a acquis la symbolique de la tendresse, de la féminité (c’est un rouge atténué, dépouillé de son caractère guerrier), de la douceur (on dit encore "voir la vie en rose"). Avec son versant négatif : la mièvrerie (l’expression "à l’eau de rose" date du XIXe siècle). Un moment, on l’a plaqué sur l’homosexualité avec une intention péjorative."
Neuf ans plus tard, l’ex-patron du club se flatte donc d’avoir réhabilité cette couleur : "Nous voulions dire "Pink is beautiful" comme aux États-Unis, on avait dit "Black is beautiful". Après tout, le pape porte cette couleur deux fois par an. Maintenant, c’est entré dans les mœurs : en Afrique du Sud quand un joueur est élu "homme du match", la semaine suivante, il porte un short rose."
Le rose, un emblème commercial
Le coup de génie de Max Guazzini ne s'est pas limité à une simple audace esthétique. Il a transformé le maillot rose en un véritable produit marketing, un emblème identitaire pour le club. La semaine suivant le match de Perpignan, Max Guazzini allait enchaîner avec un coup colossal en remplissant le Stade de France pour un simple match de championnat.
Et Adidas pouvait se frotter les mains. La marque aux trois bandes allait vendre 20 000 exemplaires de cette tenue encore "bis" mais qui deviendrait vite l’emblème du club. En 2008, les ventes monteraient à 92 000 exemplaires. « Cela ne nous a pas rapporté beaucoup de chiffres d'affaires, mais cela nous a amené de l'image et de la fantaisie », souligne Jean-Louis Legrand. Le grand patron d'Adidas monde de l'époque, Herbert Hainer, avait même fait le déplacement à Paris en 2012 pour rencontrer ce président qui lui faisait faire tant de folie.
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Au-delà du rose, une identité excentrique
Le président ne va d'ailleurs pas s'arrêter au rose, se prêtant à une surenchère chaque saison. à fleurs. « Adidas avait au départ refusé l'idée, qui était trop farfelue pour la marque. C'est remonté jusqu'au patron d'Adidas monde, qui a finalement accepté l'idée. Et on a été champion de France avec ! Je lui ai dit qu'il était barjot ! » La prochaine étape ? Une tunique divine. Je lui ai dit qu'il était barjot ! Adidas international a refusé car ils ne voulaient pas de signe religieux sur les tenues. Alors il m'a rappelé quelques jours plus tard, toujours à minuit en me disant qu'il avait trouvé une parade en la personne de Blanche de Castille, la reine de Paris.
Le Stade Français, sous l'impulsion de Max Guazzini, est devenu synonyme d'innovation, d'originalité et d'un certain anticonformisme. Un avant-gardisme qui devient la signature du club parisien, qui va même jusqu'à faire poser ses joueurs nus dans le célèbre calendrier des Dieux du stade, lancé, lui, en 2000. On avait envie de faire les choses différemment, on s'amusait, c'est tout ».
Un héritage toujours présent
Preuve du succès, ses successeurs à la tête du club ont gardé ce fameux rose. Garder la signature Guazzini Une marque de fabrique qui perdure. Et veut conserver l'identité disruptive initiée sous l'ère Guazzini. « On veut s'appuyer sur cet héritage, souligne Loïc Seguin, responsable du merchandising du Stade Français. On aime ce côté décalé et on veut continuer à l'être. »Avec toujours en tête d'affiche ce rose, qui s'est depuis incrusté sur de nombreuses tuniques du sport (Manchester United, Real Madrid, Juventus…). « On a été nous-même et il se trouve que cela a eu des conséquences, réfléchit Max Guazzini. Maintenant beaucoup de joueurs qui ont posé pour le calendrier des Dieux du Stade, font de la pub. Ils pourraient m'envoyer 10 % ! »
L'histoire du Stade Français ne se résume pas uniquement à ses succès sportifs. C'est aussi l'histoire d'une révolution culturelle, d'une prise de risque assumée et d'une identité forte qui a marqué à jamais le rugby français. Dans l’histoire du sport en général peu de clubs ont autant révolutionné leur discipline. Mieux encore, à l’aube des années 2000 le Stade Français a bouleversé le monde du rugby et inspiré bon nombre d’autres équipes !
L'évolution du blason, reflet d'une identité en mouvement
L'histoire du blason du Stade Français est également révélatrice de l'évolution du club.
- 1883 : Les origines
Avant de devenir l’un des mastodontes du rugby français, le club de la Capitale fut comme bien souvent à cette époque une association étudiante. A la fin du XIXe siècle, des jeunes parisiens souhaitent se réunir de façon officielle afin de s’adonner à la course à pied. Au grès des sorties, ils aperçoivent et côtoient leurs homologues britanniques tous pratiquants du rugby. Séduits par la mentalité de cette nouvelle discipline et motivés par l’éternelle rivalité entre les deux peuples, les étudiants décident de créer leur équipe : c’est la naissance du Stade Français. La dénomination « Stade » étant choisie pour faire référence aux athlètes antiques et l’adjectif « Français » pour marquer leur patriotisme, en sachant qu’ils allaient affronter des Anglais. La « petite » association prend une ampleur inattendue au point de devenir le premier club de l’hexagone à disputer un match international en 1892 puis de rafler 8 boucliers entre 1893 et 1908. Les initiales du club incrustées dans un écusson bleu et rouge, reprenant les couleurs de la ville de Paris. Le premier derby francilien face au Racing Club de France en 1892
- 1992 : L'ère Guazzini
Au début des années 90, le Stade Français est un club plus que centenaire dont la santé vacille. Un ambitieux et jeune président du nom de Max Guazzini (fondateur de la radio NRJ) veut donner un second souffle à cette institution. Il fusionne avec le CASG avant d’entamer une folle remontée vers le plus haut niveau. La fusion apparait clairement sur le blason du club parisien de 1995 à 2003 avant un retour à une forme plus épurée de 2003 à 2008. Ce côté épuré tranchant avec la révolution entreprise par le créatif entrepreneur parisien sortant le rugby de son côté champêtre et traditionnel. A la suite de ces folles années, le blason va se parer de la couleur rose et de 3 éclairs symbolisant les trois montées successives du club jusqu’au titre de 1998 (96 groupe B, 97 groupe A2, 98 groupe A1 et bouclier de Brennus). Le premier sacre de la nouvelle ère en 1998
- 2018 : Modernisation
Vainqueur de son 14e bouclier de Brennus en 2015, le Stade Français connait toutefois des turbulences internes avant le rachat par Hans Peter Wilde en 2018. Cette arrivée aux commandes s’accompagne d’un nouveau logo, proche de celui retravaillé en 2013 mais en version modernisée. En 2015 les Parisiens ont remporté le 14e Brennus 🖊️ Les initiales « SF » historiquement utilisées sont forcément présentes.