C'est peut-être ce qui restera quand on aura tout oublié. Dans vingt, trente ou quarante ans, la tunique rose sera la trace indélébile de la période où le Stade Français a bouleversé le rugby français. Le 4 septembre 2005, le match Perpignan - Stade français entre dans l’histoire. Ce jour-là, les quinze Parisiens menés par Christophe Dominici se sont présentés sur la pelouse avec une tunique inédite.
L'irruption du rose : Un coup de tonnerre dans le monde du rugby
À cette époque, le rugby français était principalement dominé par les couleurs traditionnelles comme le bleu ou le rouge. L'arrivée du rose a transformé le paysage du rugby français et a généré des débats au sein de la communauté du rugby. Les puristes ont souvent critiqué ce choix de couleur, arguant que le rugby devrait rester un sport traditionnel. Cependant, d’autres ont vu dans cette évolution une opportunité de redéfinir les normes et de promouvoir une image plus inclusive et moderne du sport.
Un accueil "charmant" à Perpignan
Il y a quelques années, Jérôme Fillol racontait la scène avec un art consommé de l’antiphrase : "Nous avions reçu un accueil vraiment charmant du public catalan… Je me souviens aussi de la tête des joueurs adverses, dans les couloirs du vestiaire. Cette tenue leur allait à merveille !". Il faut imaginer l’incrédulité des spectateurs d’Aimé-Giral, d’autant plus que l’Usap entretenait alors une forte rivalité avec le club parisien. Les deux équipes s’étaient affrontées en finale en 1998 et en 2004 : elles avançaient dans le professionnalisme avec des styles très différents. Quand, ce soir-là, les inconditionnels des Catalans ont découvert les tuniques roses, des injures bien senties sont descendues des tribunes. "Je ne vous raconte pas ce que l’on avait pris comme insultes, que l’on qualifierait aujourd’hui de propos homophobes", expliquait Pierre Rabadan.
Motivation malgré les sarcasmes
Sylvain Marconnet, qui était dans le groupe (sans jouer) précise : "On trouvait dans ces sarcasmes une source de motivation." Philippe Oustric, envoyé spécial de Midi Olympique et proche du Stade français, avait eu accès au vestiaire. Il se souvient de Rodrigo Roncero, pilier international argentin, qui n’arrivait pas à enfiler la tenue. Jérôme Fillol poursuivait : "L’effet de surprise avait été très réussi."
Les coulisses d'une décision inattendue
Max Guazzini n’avait pas prévu une telle révélation, en tout cas pas ce jour-là. "Les joueurs ont cassé mon coup !" D’ailleurs, il n’était pas à Perpignan : il a vu la scène à la télévision. Guazzini explique que le choix fut plus fortuit qu’on ne le croit. On imaginait que le patron flamboyant d’un club atypique voulait absolument surprendre, choisissant une couleur aux antipodes de la virilité triomphante attachée au rugby. Il a toujours tempéré, en expliquant que rien n’avait été prévu de longue date.
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La genèse du rose : un "accident" heureux
"Mais voilà, l’argenté, ça ne ressort pas sur du tissu. Cela donnait une sorte de gris pas vraiment terrible et ça faisait cuirasse, ou armure. Je voyais qu’on ne s’en sortait pas… Et tout d’un coup, j’ai eu l’idée : "Pourquoi pas rose ?" J’avais des souvenirs liés à mon enfance et marqués par la religion. J’ai donc fait faire un prototype et je l’ai amené aux leaders du groupe. Ils m’ont dit : " Oui, on le fait !" Mais ça, c’était avant l’été. Alors, les joueurs ont voulu les mettre à Perpignan. C’était faux, je voulais le sortir en janvier, à domicile car évoluer comme ça, à Perpignan, c’était une erreur en termes de communication. De plus, une information était sortie dans la presse le vendredi, comme quoi on pourrait jouer en rose." Max Guazzini fut donc un peu dépassé par son intuition. Elle s’était concrétisée plus vite qu’il ne l’avait prévu et hors de son contrôle alors que, vu de l’extérieur, il passait pour le Deus ex machina.
Un match perdu, une victoire symbolique
Ce match-là, les Soldats roses l’ont perdu de peu (16-12), après avoir bien combattu. À la mi-temps, interviewé à la télévision, le capitaine Bernard Goutta n’avait pas caché sa sidération. Peu de présidents ont marqué le rugby à ce point, au-delà du strict aspect sportif.
La couleur rose : bien plus qu'une simple teinte
Quand on repense à cette histoire, on repense aux travaux de l’historien Michel Pastoureau, spécialiste de la symbolique des couleurs. Pour lui, la couleur rose a pris ses attributs actuels au XVIIIe siècle : "Porté par le romantisme, le rose a acquis la symbolique de la tendresse, de la féminité (c’est un rouge atténué, dépouillé de son caractère guerrier), de la douceur (on dit encore "voir la vie en rose"). Le rose allait à l’encontre du virilisme.
Réhabilitation d'une couleur
Max Guazzini confirme : " Nous avons décomplexé la couleur rose. Tout le monde en porte désormais, des équipes, des arbitres. Et Jonah Lomu m’appelait Mister Pink." Vingt ans après, c’est cette couleur qui, pour le grand public, rappelle son œuvre. " Oui, mais ce n’est pas mon rose."
La quête du rose parfait
Max Guazzini reconnaît qu’il fut un peu "pénible" et qu’il fut très pointilleux sur le choix de la couleur, avec plus ou moins d’encre. Avec Jean-Louis Legrand, directeur marketing de la firme aux trois bandes, il étalait les plastrons à l’extérieur sur une benne à ordures et attendait que les nuages s’écartent, pour bien mesurer l’effet du soleil sur les différentes tonalités : bonbon, fuchsia, persan.
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L'héritage du rose : identité, marketing et engagement
À partir du 30 juin, le Stade Français n'est plus lié à la marque Adidas, celle qui a révolutionné le potentiel marketing du club parisien et bouleversé les codes du rugby français en ajoutant du rose à ses couleurs traditionnelles.
Un coup marketing réussi
La marque aux trois bandes allait vendre 20 000 exemplaires de cette tenue encore "bis" mais qui deviendrait vite l’emblème du club. En 2008, les ventes monteraient à 92 000 exemplaires.
Le rose comme symbole d'identité et d'ouverture
Ce que le rose représente pour le club : le rose a continué de redéfinir l’identité du Stade Français. La couleur est aujourd’hui synonyme de fierté pour les supporters. De plus, le rose symbolise également l’ouverture d’esprit du club vers des initiatives de sensibilisation. En effet, chaque saison, le Stade Français organise des événements autour de la lutte contre le cancer du sein, utilisant sa visibilité pour promouvoir cette cause essentielle.
Un engagement social fort
Dans le cadre de campagnes de sensibilisation pour la lutte contre le cancer du sein, le Stade Français a su utiliser sa notoriété pour apporter un soutien inestimable à cette cause. Cela démontre que le rugby n’est pas seulement un sport, mais aussi un moyen d’agir pour le bien de la société. Lors des journées spéciales, les supporters se rassemblent non seulement pour encourager leur équipe, mais aussi pour participer à des événements qui leur tiennent à cœur. Il est intéressant de noter que les actions menées par le Stade Français ne se limitent pas à des journées d’événements uniques. Les contacts établis entre les fans et les membres de la communauté locale lors de ces événements illustrent la capacité du club à rassembler. L’intégration de projets socialement responsables permet au club de montrer l’exemple en soutenant des causes essentielles. De nombreux clubs internationaux ont pris exemple sur le Stade Français, lançant leurs propres initiatives visant à utiliser le sport comme plateforme pour des causes sociales.
Le rose, un vecteur de modernité et d'engagement pour les jeunes générations
Porté par des célébrités, il apparaît régulièrement dans les médias sociaux, créant un regain d’intérêt pour le rugby parmi les jeunes générations. Les fans ne se contentent plus de regarder leurs matchs, ils veulent vivre une expérience immersive qui va au-delà de l’uniforme. Le club envisage des designs innovants, tout en mettant l’accent sur la durabilité. Les jeunes générations, essentielles pour l’avenir du sport, jouent un rôle clé dans cette transformation. Les actions que le club met en place sont aussi une réponse à l’évolution des attentes des jeunes, qui cherchent à s’impliquer dans des causes qui leur tiennent à cœur.
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L'évolution du blason : reflet d'une identité en mouvement
Mieux encore, à l’aube des années 2000 le Stade Français a bouleversé le monde du rugby et inspiré bon nombre d’autres équipes ! Une (R)évolution perceptible au travers de son blason.
1883, « Et si on essayait le rugby ? »
Avant de devenir l’un des mastodontes du rugby français, le club de la Capitale fut comme bien souvent à cette époque une association étudiante. A la fin du XIXe siècle, des jeunes parisiens souhaitent se réunir de façon officielle afin de s’adonner à la course à pied. Au grès des sorties, ils aperçoivent et côtoient leurs homologues britanniques tous pratiquants du rugby. Séduits par la mentalité de cette nouvelle discipline et motivés par l’éternelle rivalité entre les deux peuples, les étudiants décident de créer leur équipe : c’est la naissance du Stade Français. La dénomination « Stade » étant choisie pour faire référence aux athlètes antiques et l’adjectif « Français » pour marquer leur patriotisme, en sachant qu’ils allaient affronter des Anglais. La « petite » association prend une ampleur inattendue au point de devenir le premier club de l’hexagone à disputer un match international en 1892 puis de rafler 8 boucliers entre 1893 et 1908. Les initiales du club incrustées dans un écusson bleu et rouge, reprenant les couleurs de la ville de Paris. Le premier derby francilien face au Racing Club de France en 1892
1992, Guazzini et son éclairante révolution
Au début des années 90, le Stade Français est un club plus que centenaire dont la santé vacille. Un ambitieux et jeune président du nom de Max Guazzini (fondateur de la radio NRJ) veut donner un second souffle à cette institution. Il fusionne avec le CASG avant d’entamer une folle remontée vers le plus haut niveau. La fusion apparait clairement sur le blason du club parisien de 1995 à 2003 avant un retour à une forme plus épurée de 2003 à 2008. Ce côté épuré tranchant avec la révolution entreprise par le créatif entrepreneur parisien sortant le rugby de son côté champêtre et traditionnel. A la suite de ces folles années, le blason va se parer de la couleur rose et de 3 éclairs symbolisant les trois montées successives du club jusqu’au titre de 1998 (96 groupe B, 97 groupe A2, 98 groupe A1 et bouclier de Brennus). Le premier sacre de la nouvelle ère en 1998
2018, la vie en rose
Vainqueur de son 14e bouclier de Brennus en 2015, le Stade Français connait toutefois des turbulences internes avant le rachat par Hans Peter Wilde en 2018. Cette arrivée aux commandes s’accompagne d’un nouveau logo, proche de celui retravaillé en 2013 mais en version modernisée. En 2015 les Parisiens ont remporté le 14e Brennus 🖊️ Les initiales « SF » historiquement utilisées sont forcément présentes.
Le rose, une signature qui perdure
Garder la signature Guazzini : une marque de fabrique qui perdure et veut conserver l'identité disruptive initiée sous l'ère Guazzini. « On veut s'appuyer sur cet héritage, souligne Loïc Seguin, responsable du merchandising du Stade Français. On aime ce côté décalé et on veut continuer à l'être. »
Avec toujours en tête d'affiche ce rose, qui s'est depuis incrusté sur de nombreuses tuniques du sport (Manchester United, Real Madrid, Juventus…). « On a été nous-même et il se trouve que cela a eu des conséquences, réfléchit Max Guazzini. Maintenant beaucoup de joueurs qui ont posé pour le calendrier des Dieux du Stade, font de la pub. Ils pourraient m'envoyer 10 % ! »