Depuis quelques années, une synergie inédite s'est développée entre le monde du rap et celui du football, transcendant les clivages traditionnels et créant de nouvelles formes d'expression culturelle. Ce phénomène, particulièrement visible à Marseille, met en lumière l'influence grandissante des artistes urbains sur l'univers sportif, et vice versa.
Un mariage de passions : JuL et l'OM, une histoire d'amour
Thomas, un passionné de sport partagé entre le football et le basket, observe avec intérêt cette convergence entre la musique et le sport. Récemment, un événement musical a pris place dans l'enceinte du football à Marseille. L'Olympique de Marseille (OM), club emblématique de la ville, a noué un partenariat avec le rappeur marseillais JuL, figure incontournable de la scène musicale locale. Ce partenariat ne se limite pas à un simple accord commercial, mais vise à renforcer les liens entre la culture musicale et l'identité sportive de la ville.
JuL, fervent supporter de l'OM, a exprimé sa fierté de collaborer avec son club de cœur : « Je suis fier de continuer ce partenariat avec mon club de cœur et j’espère que cela pourra donner de l’espoir à la jeunesse marseillaise ! ». Pour JuL, la musique est un vecteur d’espoir et de fierté pour les jeunes marseillais.
"Wesh Alors" : L'hymne controversé des victoires marseillaises
Depuis trois ans, l’OM et JuL collaborent pour apporter une touche musicale aux victoires marseillaises. La chanson « Wesh Alors » de JuL, jouée à l’Orange Vélodrome après les victoires de l’OM, avait initialement conquis les cœurs des supporters. Introduite après la victoire contre l’OL le 2 février, elle a été reconduite lors des matchs contre l’ASSE et le FC Nantes. Cette musique, qui faisait vibrer le stade, symbolisait un moment de communion entre l’équipe et ses supporters.
Cependant, à force de répétition, cet hymne commence à perdre de son éclat. Les avis des supporters sont partagés. Sur les réseaux sociaux, notamment X, les réactions varient. Certains fans expriment leur agacement : « Arrête avec Wesh Alors, l’OM. C’était extraordinaire quand ils l’ont sorti contre Lyon, mais justement si t’abuses y’a vraiment plus aucune saveur je trouve ». D’autres partagent également leur frustration : « J’ai coupé direct dès que ça l’a lancé, horrible. C’était sympa et surprenant contre Lyon mais si ça force comme ça à chaque match on souffle ».
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Ces commentaires mettent en lumière un dilemme auquel l’OM est confronté : comment maintenir l’enthousiasme des supporters tout en évitant la monotonie ? La musique joue un rôle crucial dans l’expérience sportive, créant une atmosphère unique qui transcende les simples résultats des matchs. Elle peut renforcer l’identité du club et créer un lien émotionnel fort entre l’équipe et ses supporters. Toutefois, l’exploitation excessive d’un élément musical peut conduire à un effet contraire, diluant son impact initial. Comment l’OM pourrait-il intégrer la musique de manière plus innovante et engageante sans tomber dans la répétition ?
L'OM et le rap : une stratégie marketing payante
L'association entre l'OM et le rap ne se limite pas à la diffusion de musique dans le stade. Le club phocéen a compris l'importance de s'associer à des artistes populaires pour toucher un public plus large, notamment les jeunes. Ainsi, l'OM a multiplié les collaborations avec des rappeurs marseillais, tels qu'Alonzo, JMK$ et l'Algerino, pour des campagnes publicitaires et des événements promotionnels.
En 2020, le compte officiel YouTube de l’Olympique de Marseille a mis en ligne une publicité pour Uber Eats nommée « Faim d’Europe » faisant référence à la volonté du club de remporter des trophées au niveau européen. Nous retrouvons encore le rappeur Alonzo, que l’on peut désormais surnommer « l’ambassadeur de l’OM » accompagné de son confrère l’Algerino pour une vidéo de deux minutes réunissant à la fois clip musical et humour. Une touche humoristique était presque nécessaire pour ne pas se tourner au ridicule en rappant sur Uber eats dans le vestiaire de l’OM entouré des joueurs dont le célèbre Dimitri Payet.
Ces initiatives témoignent de la volonté de l'OM de s'inscrire dans la culture populaire et de créer un lien fort avec sa communauté de supporters. La musique, et plus particulièrement le rap, est un outil puissant pour atteindre cet objectif, en raison de son influence sur les jeunes et de sa capacité à fédérer les foules.
OM Sessions : Quand le rap prend possession de la Commanderie
Depuis novembre dernier, l’Olympique de Marseille développe sa propre série de freestyles rap sur sa chaîne Youtube : les « OM Sessions ». Une première pour un club de football. Et qui d’autre que l’OM pouvait si facilement se lancer dans la musique ?
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Le concept est simple. Un rappeur originaire de Marseille est invité à lâcher un freestyle inédit avec une seule contrainte : incorporer dans son texte cinq mots imposés appartenant au champ lexical de l’OM et du football. Ce pilote, réalisé par Beat Bounce, est tourné à La Commanderie, centre d’entraînement du club phocéen. Ciel bleu, soleil au zénith, micro posé sur la pelouse et pluie de punchlines, le cocktail est détonant. En cette fin de mois de janvier, l’épisode 2 « A la Boli » vient d’être dévoilé. Des joueurs phares de l’équipe actuelle comme Payet, Pipa Benedetto, Sanson ou encore Sakai sont mis à l’honneur.
Jérémy Nguyen : L’OM est aujourd’hui, au-delà d’être une institution et un club de football légendaire, un média à part entière, suivi par près de 13 millions de fans toutes plateformes confondues. Le rap est aujourd’hui la musique numéro une, bien évidemment aussi à Marseille, qui est également LA ville de foot en France. Il y a une porosité entre les univers du rap et du football, avec des rappeurs fans de l’OM et des joueurs qui écoutent du rap. Nous sommes le lien entre les deux, à travers ce contenu mensuel.
Le rap et le football : des racines populaires communes
Au-delà de l'aspect marketing, la convergence entre le rap et le football s'explique par des racines populaires communes. Ces deux univers sont souvent associés aux quartiers défavorisés, où ils représentent des formes d'expression et d'évasion pour les jeunes.
Au sein des quartiers, dont les plus défavorisés, l’état français a mené une politique qui a permis d’offrir des « city stadium », c’est-à-dire des petits terrains de football où l’on joue environ à cinq contre cinq dans de petits espaces, ce qui est vecteur d’un développement technique considérable. C’est tout simplement l’âme du football. Pour jouer au football, nous n’avons ni besoin de raquettes, ni de filets, ni d’accessoires particuliers, pas même d’un terrain pour certaines parties. Contrairement à la quasi-totalité de tous les sports collectifs, pour jouer au football, nous n’avons presque besoin de rien : deux vestes pour faire les cages et un bouchon de compote, un caillou ou n’importe quoi d’autre qui est à peu près rond et suffisamment lourd pour jouer avec. Le rap, de son côté est tout autant accessible. question qui va être rappé. parfois la possibilité d’être accompagné pour faire de la musique. Nous retrouvons donc des racines populaires communes entre ces deux univers qui semblent pourtant très éloignés à première vue tant le style de vie de leurs protagonistes respectifs diffère.
Prenons les quinze premiers rappeurs ou groupes de rap qui ont le plus vendu d’albums dans l’histoire du rap français. Nous avons entre Jul, McSolar, PNL, Booba, Rohff, Ninho entre autres, uniquement des artistes issus de banlieues, de quartiers populaires. Quel que soit leur couleur de peau, ce n’est pas une affaire de race mais bien de classe. Si nous prenons l’équipe de France à la coupe du monde 2018, nous observons selon le « New York Times » que 8 joueurs des 23 sélectionnés ont commencé leur vie en bas des tours HLM en banlieue Parisienne, véritable vivier de talents footballistiques. 35% des joueurs de l’équipe de France sont issus de banlieues parisiennes, que ce soit Mbappe de Bondy, Pogba de Saine et Marne ou encore Kimpembe d’Eragny-Sur-Oise.
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Les rappeurs, souvent issus des quartiers populaires baignent dès leur plus jeune âge dans une atmosphère propice au foot, entre city stade, cité et activités en tout genre. Comme Lesram le dit si bien dans Lunettes de soleil avec le Panama Bende en première phase d’un morceau où le rappeur raconte son été au quartier « j’ai passé l’été dans la zone entre les grands et les ti-peu à faire rentrer des 10 e, ça passe au stade faire un foot sur l’synthétique on veut pas perdre sur le banc y’a au moins 5 équipes ». Son coéquipier ASF reprend le ballon dans le deuxième couplet et sans même jouer au foot il dit « j’ai besoin d’air, j’passe derrière l’city dire bonjour fumer le joint d’herbe ».
L’exemple de Niska illustre parfaitement l’intime relation qui s’est développée entre le football et le rap à travers un clip qui affiche fièrement son amour pour le Paris-Saint-Germain par l’habillement de chacun des protagonistes en survêtement du club, avec des drapeaux, des ballons, des gants aux couleurs du club. Ce clip qui avoisine les 100 millions de vues est emblématique de par sa fameuse phase dont s’est emparé un grand public en France dont notamment le principale concerné, le joueur du PSG Matuidi avec « Matuidi charo » accompagné d’une danse des plus surprenantes que le joueur a réalisé de nombreuses fois après ses buts au sein du club parisien. Ce geste a notamment été repris par le légendaire Neymar en tant que célébration, un clin d’œil au rappeur qui n’est pas passé inaperçu.
Les rappeurs, supporters de cœur : Jazzy Bazz et le PSG, un amour désenchanté
L'amour des rappeurs pour le football ne se limite pas à des collaborations commerciales. De nombreux artistes sont de fervents supporters de clubs, qu'ils mettent en avant dans leurs chansons et leurs clips. Jazzy Bazz, fidèle supporter du PSG, a exprimé sa déception face à l'évolution du club sous l'ère qatarie, transformant selon lui l'institution en une entreprise privée.
Jazzy Bazz, à travers un clip qui ne laisse indifférent aucun supporter, quel que soit son club de cœur, a montré son amour pour ce sport, pour ce club qu’il ne reconnaît plus. Nous parlons ici bien entendu du clip « Ultra Parisien », véritable hymne de supporter où le rappeur nous dit que dès ses huit ans, le ballon rond devient sa raison de vivre définitivement. Ce titre a touché beaucoup de supporters car malgré un discours porté sur son amour pour le PSG, Jazzy bazz a su retranscrire des émotions universelles. Il a rassemblé tous les fans de foot autour d’un même combat pour donner plus de pouvoir de décision aux associations de supporters.
Le rap marseillais à l'honneur : 13'Organisé et le Vélodrome
L'attachement des rappeurs à leur club se manifeste également par des collaborations artistiques. Le clip Bande organisée, titre phare de la compilation 13’Organisé, ne regroupe que des rappeurs marseillais. Ce qui nous intéresse ici, c’est encore une fois le lien qu’entretien le rappeur avec le football qui, ici ne s’illustre pas à travers les paroles mais par l’emplacement d’une partie du clip, nous parlons ici du Vélodrome, le stade mythique phocéen. En effet, les rappeurs habillés aux couleurs de l’OM ont eu les autorisations pour se rendre sur le terrain et faire un bon coup de communication pour le club. C’est une opération très maligne de la part du club mais aussi des rappeurs. Cette opération avait déjà été réalisée en 2007 avec Soprano pour le clip Halla Halla dans lequel Pape Diouf, président du club joue le jeu et apparaît dans le clip.
Quand les footballeurs deviennent rappeurs : Memphis Depay et Dinor
La frontière entre le rap et le football est parfois ténue, certains footballeurs se lançant même dans une carrière musicale. Le talentueux Memphis Depay joueur de l’Olympique lyonnais, connu dans le monde entier fait aussi du rap, des clips et ça marche ! Son clip 2-Corinthians 2 :7 comptabilise plus de 3 millions de vues. Il bénéficie bien entendu de sa notoriété mais son talent en tant que rappeur est plutôt reconnu. A l’inverse, le joueur de l’US Sassulo calcio Dinor, lui s’est d’abord fait connaître auprès du grand public en tant que rappeur avant que l’on ne comprenne qu’il est aussi footballeur. C’est en effet très récent que des footballeurs soient aussi rappeurs, c’est la preuve du lien sacré qui s’est développé entre ces deux disciplines.
PSG vs OM : Deux stratégies, deux identités
La relation entre le rap et le football illustre également les différences de stratégie et d'identité entre les clubs. Le PSG, avec ses moyens financiers considérables, mise sur le recrutement de stars et le développement d'une marque internationale, tandis que l'OM reste plus attaché à ses racines marseillaises et à sa communauté de supporters.
Pascal Crifo (Publicis Sport), la distinction entre les deux clubs est nette. « Le branding de l’Olympique de Marseille repose avant tout sur son identité de club« , affirme-t-il. À l’inverse du PSG, qui s’est construit comme une « marque-ville » devant servir de soft power à son Etat propriétaire : “La stratégie du Qatar ne s’est pas seulement portée sur l’acquisition d’un club, mais aussi sur celle de la marque Paris, avec une volonté affirmée de positionnement premium. L’OM de son côté mise sur son histoire, sa communauté et une fidélité à ses racines. Si le PSG s’est imposé comme une marque internationale, adoptant des codes plus modernes et des partenariats de luxe, l’OM a choisi de préserver une forte proximité avec ses supporters. “Ce choix illustre la différence fondamentale entre les deux clubs.
D’un côté, un club fidèle à son identité et à ses supporters. De l’autre, une marque construite autour d’une ville urbaine et de son aura mondiale. À l’international, si le PSG devance largement l’OM, ce n’est pas grâce à son palmarès, mais à ses moyens financiers considérables, observe Pascal Crifo. L’OM reste très attaché à ses racines marseillaises : “C’est un stade de 65 000 places, plus grand que le Parc des Princes. Il faut le remplir, le faire vivre, et l’OM veut d’abord être un vrai club dans sa ville avant tout. L’OM cherche d’abord à rester cohérent avec son identité locale et son public, puis à faire rayonner cette identité à plus grande échelle”. Ce qui n’empêche pas Marseille de cultiver une identité forte à travers des collaborations locales, comme avec Puma et le rappeur Jul. Loin d’être un retard, cette stratégie reflète une philosophie différente. “L’OM joue sur l’authenticité, la passion brute, là où le PSG mise sur l’influence culturelle mondiale”, observe Charles Bal.
JuL, l'ovni marseillais : un artiste fédérateur au-delà des clivages
L'ascension de JuL, rappeur marseillais au succès fulgurant, témoigne de la capacité de la musique à transcender les frontières et à unir les populations. Malgré son ancrage local, JuL a su conquérir un public national, voire international, grâce à son style unique et à ses textes qui parlent du quotidien des jeunes.
Depuis 2014 et la sortie de ses premiers titres, le rappeur marseillais a réussi à s’affranchir de son image de sudiste pour toucher un public plus large. « Sa musique, dès le début, n’a pas seulement été écoutée à Marseille, mais dans tous les quartiers populaires de France, y compris en Île-de-France. Jul a toujours dit vouloir rapper le quotidien de tous les « jeunes de cité » » explique la critique spécialiste du rap Emmanuelle Carinos, « quand on écoute des titres comme Mauvaise journée ou Comme les gens d’ici, on voit à quel point il arrive aussi à exprimer une compassion avec tous les gens qui galèrent. Un collègue décrivait sa musique comme du « rap de meilleur ami » : c’est vrai, on peut écouter Jul seul.e dans sa chambre, parce qu’il raconte une tristesse, ou des sentiments que tout le monde peut vivre. » juge la spécialiste.
« Jul a aussi créé un genre de rap, « le rap Marseille » qui est un mélange de rap de quartier et de sonorités dansantes que l’on retrouve dans toutes les musiques du bassin méditerranéen notamment. » explique Narjes Bahhar, responsable éditoriale rap et R’n’B France chez Deezer. « C’est hyper rafraîchissant comparé aux autres rappeurs. Il mélange rap, autotune, raï ce qui permet de toucher plus de personnes. Le chanteur fait de la musique festive et dansante » analyse Benjamin Valbon. « Aujourd’hui on parle même de « type beat Jul » et ce style inspire dans toute l’Europe. »