L'Aviron Bayonnais, club de rugby fondé en 1904, possède un passé glorieux avec trois titres de champion de France (1913, 1934, 1943) et deux challenges Yves du Manoir (1936, 1980). De 2005 à 2015, le club s'est maintenu en Top 16 puis en Top 14. Après une relégation en Pro D2, il a regagné sa place dans l'élite du rugby français en 2016. Au fil du temps, la Peña Baiona est devenue l’hymne le plus connu du rugby français.
Un Chant Rassembleur: La Peña Baiona
La Peña Baiona est plus qu'un simple chant de supporters; c'est un symbole d'unité, de passion et d'identité pour l'Aviron Bayonnais. Ce rituel, qui dure depuis plus de quinze ans, transforme chaque match à domicile en un moment de communion intense. Quelques minutes avant le coup d'envoi, les premières notes de "Dans notre cher petit Bayonne…" résonnent dans le stade Jean-Dauger, et le public se lève comme un seul homme.
La Peña a traversé deux décennies de joueurs. Des mômes, désormais jeunes adultes, l’ont entendue maintes fois. Malgré les années, elle a su garder de sa superbe, ne s’est pas essoufflée et ne laisse jamais indifférent. Sa portée va au-delà des frontières du Pays basque et dépasse le simple cadre sportif d’un match de rugby. On exagère ? Quel hymne, à l’entrée des joueurs sur la pelouse, est chanté par les supporters des deux camps ? Quel hymne est repris par les fanfares présentes les soirs de matchs internationaux au Stade de France ? Quel hymne est chanté à tue-tête par des fêtards éméchés, à toute heure du jour et de la nuit, à Dax, Bayonne, Nîmes ou Béziers ? La Peña voyage dans le temps et dans l’espace.
Les Origines de la Mélodie: De "Griechischer Wein" à la Peña Baiona
À l’origine de celle-ci, il y a une chanson, "Griechischer Wein" (Vin Grec), écrite dans les années 70 par deux pointures de la musique : le chanteur autrichien Udo Jürgens (vainqueur de l’Eurovision en 1966) et le parolier allemand Michael Kunze (79 disques d’or et de platine, 3 Golden Europe Awards). Elle parle des travailleurs immigrés grecs en Allemagne qui se retrouvaient, entre eux, pour boire une coupe de vin et repenser à leur pays. José Velez en a fait une version espagnole en 1976, le "Vino Griego". Dans la foulée, le chanteur portugais Paulo Alexandre l’adapta à la langue de son pays. Forte de ces deux nouvelles versions, elle s’est répandu dans le monde mais dut attendre la fin des années 90 pour débarquer en France.
"Elle est arrivée vers chez nous par une banda de Montfort qui a ramené une partition du Portugal et qui a commencé à la jouer, raconte Manex Meyzenc, directeur de la maison de disques Agorila. Toutes les peñas m’ont marqué. Ce chant, tu as envie de l’écouter, tu as les larmes aux yeux, la chair de poule. À l’époque, l’Aviron est en Pro D2. Entre 1 000 et 1 500 personnes viennent au stade pour les grands matchs et, en 2002, la première peña de supporters voit le jour. La Peña Baiona. Elle est créée par Francis Gastambide, Frédo Teillery, Patrice Herlax, et Michel Laborde. Tous les midis, la bande se rejoint au Guernika, un bistrot situé place Paul-Bert. Patrice Herlax, fan de l’OM, souhaite trouver quelque chose qui réunisse tout le monde. Michel Laborde lui demande de ramener des CD. "En tant que musicien, j’ai choisi un morceau, raconte ce dernier, un brin ému. C’était le "Vino Griego". De là, nous avons commencé à l’écouter en mangeant au Guernika. Dominique Herlax, oncle de Patrice, qui était un poète, a proposé d’y poser des paroles." Patrice Herlax, aujourd’hui décédé, et Francis Gastambide vont à la rencontre de Manex Meyzenc, dans sa maison de disques, et lui proposent cette invention. Meyzenc reconnaît : "À l’époque, j’étais un peu réticent parce que je suis plus pour la création que pour la reprise de morceaux existants. Au final, je leur ai répondu : "C’est sympa, on ne risque rien, on va la tenter." Les résultats de l’Aviron ont été crescendo et nous avons bénéficié de l’élan de ce premier club de supporters. Nous en avons ensuite fait plusieurs enregistrements." L’Harmonie Bayonnaise, Gorka Robles et Marc Lartigau ou les Chœurs de l’Aviron se succèdent pour enregistrer différentes versions. Les joueurs aussi.
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L'Impact de la Peña Baiona sur les Joueurs et le Club
Le "Vino" se transforme surtout en repère pour les joueurs, à Bayonne, dans la préparation méticuleuse et minutée de l’avant-match. Pour les joueurs généreux, qui aiment prendre toute cette force venue du public avant de la rendre sur le terrain, elle est un réel vecteur de motivation. L’Argentin Martin Bustos Moyano a passé six ans sur les bords de Nive. Il raconte : "Quand tu arrives à Bayonne, tout le monde te parle de la Peña. C’est difficile d’expliquer ce que tu ressens quand tu es dans le vestiaire." À en croire les principaux acteurs, on ne se lasse pas de cet hymne et sa puissance reste la même malgré le temps qui file. "Toutes les peñas m’ont marqué. Ce chant, tu as envie de l’écouter. Tu as les larmes aux yeux, la chair de poule, avoue Abdellatif Boutaty. Quand il se termine, tu as envie de tout exploser." David Roumieu, talonneur ciel et blanc entre 2007 et 2015, abonde dans le même sens. "Ça transcende. Pour avoir connu le pic du top des supporters, c’était extraordinaire. Encore maintenant, si je revois des images avec ce chant, ça me donne des frissons.
Chez les nombreux entraîneurs qui se sont succédé à la tête de l’Aviron depuis une vingtaine d’années, la Peña a aussi laissé son lot d’anecdotes. Jean-François Beltran n’a rien oublié de ces moments magiques. "Le rituel, c’était qu’un dirigeant ouvre légèrement la porte des vestiaires pour que la chanson puisse arriver jusqu’à nous. Même un garçon comme Richard Dourthe, qui avait quand même fait la finale de la Coupe du monde, avait, de temps en temps, sa petite larme. Surtout quand il s’agissait d’un derby contre Biarritz, révèle celui qui fut coach des arrières entre 2006 et 2008. Je ne dis pas qu’elle fait gagner les matchs mais sur des rencontres équilibrées, elle peut faire la différence." Aussi important soit-il, ce chant n’est que rarement évoqué par les coachs dans les briefings d’avant-matchs, dans les moments qui suivent l’échauffement ou dans les vestiaires avant que les supporters ne l’entonnent. "Les mecs savent qu’ils vont la vivre et l’intègrent dans leur préparation. Pour les plus expérimentés, la force de ce chant leur donne une idée de l’importance du match. C’est un baromètre. Certains joueurs viennent ici pour connaître ça. Ils me l’ont dit", assure Yannick Bru.
"On parle de fierté, de jouer devant notre public. Chargée d’animer les tribunes depuis 2002, la célèbre mascotte Pottoka vit ces quelques minutes de manière privilégiée, seule sur le pré. "C’était magique d’être dans ce chaudron", remarque Christophe Daupes, première personne à avoir enfilé le costume du pottok le plus connu de France. "Le moment où je me retrouvais au centre du terrain avec Stéphane Decomble (ancien speaker du club, N.D.L.R.), je recevais une onde positive… Vous ne pouvez même pas imaginer la puissance du chant, lorsqu’il est repris a cappella par tous les supporters. Cela donne une énergie folle. Après ça, je pouvais faire 250 roulades, je ne sentais plus la chaleur sous la tenue. Et chez les adversaires, quelle importance a-t-elle ? Arganèse, passé par Castres, Montauban et le Racing avant de filer à Bayonne, détaille : "Je me suis toujours servi de l’ambiance qu’il y avait dans les stades. Au Munster, où j’ai joué avec Castres, quand tout le monde chante, c’est impressionnant. Quand tu viens affronter Bayonne, il faut le prendre aussi. Tu te dis que tout le monde est contre toi et ça te motive." Yannick Bru a disputé, il y a une quinzaine d’années, trois matchs avec le Stade toulousain sur la pelouse basque. C’était entre 2004 et 2007, pendant les années au cours desquelles, d’avis d’anciens, l’ambiance était la plus chaude. Il se remémore : "C’était sympa de le "subir". Quand le public se met à chanter, ça donne les frissons.
Pour les médias, aussi, la Peña Baiona est une chance. "Le Vino a eu une énorme résonance pour tous les gens qui ne sont pas de Bayonne", analyse Géraldine Houzeau, responsable communication du club entre 2014 et 2018. Comme toutes les bonnes choses, il ne faut pourtant pas en abuser. Ainsi, les actions de communication autour de cet air, bien qu’intéressantes en termes de retombées, ne doivent pas être utilisées à outrance. Houzeau toujours : "Autour d’un derby, on ne se pose pas la question, c’est oui. C’est comme quand on revient en Top 14, nous savons qu’entendre la Peña sera le moment tant attendu par tous les téléspectateurs." L’hymne des supporters de l’Aviron, comme Pottoka sont, d’ailleurs, bien plus connus en France que les trois quarts des joueurs de l’effectif. Le "Vino" berce, enflamme et laisse des souvenirs impérissables. "Quand il y a eu les projets de fusion, en tant que supporters - et moi en tant que président des socios, raconte aujourd’hui Manex Meyzenc, nous avons mis en avant Pottoka et l’hymne parce qu’ils voulaient les abandonner. Nous leur avons dit que c’était notre patrimoine, que c’était une hérésie de vouloir abandonner tout ça." Il fait partie de la culture bayonnaise. Yannick Bru appuie : "Quand tu es adversaire, tu te dis que c’est rigolo, que c’est un clin d’œil à la tradition. Quand tu commences à connaître les gens, tu sens que c’est quelque chose de puissant auquel ils sont attachés. J’ai compris que c’était un chant à part. Avant le match, c’est celui-là. Après, ç’en est un autre. Il ne faut surtout pas inverser les choses.
"Il y a beaucoup de Basques en Argentine. L’ambiance dans les stades de foot est très festive. Quand je rentrais sur le terrain et que j’entendais tous les bruits, j’avais l’impression d’être là-bas", développe Martin Bustos Moyano. "C’est le passeport de l’Aviron bayonnais à l’international, appuie Bru. Des gens en Afrique du Sud, qui n’étaient pas des spécialistes du rugby, m’ont dit : "Ah ! Bayonne, c’est la chanson allez, allez…" Et ils se mettent à fredonner l’air. C’est la marque Aviron. Plus que les résultats du club, les gens connaissent la Peña Baiona." "Je l’ai entendue au Japon pendant la Coupe du monde", ajoute Vincent Etcheto. "Moi, dans pratiquement tous les stades dans lesquels j’ai joué, complète David Roumieu. Elle est devenue plus qu’un hymne. Aujourd’hui, c’est le symbole d’une identité, un support de communication, un vecteur de souvenirs, un créateur de lien social, une passerelle entre générations, un moment de partage et un chant entraînant, ne l’oublions pas. Aujourd’hui, Bayonne rime avec Peña et la réciproque vaut aussi. "Pour moi, elle commence dans les rues du petit Bayonne avant les matchs et s’y prolonge après, sourit Etcheto. Au départ, elle ne m’emballait pas, je l’avoue. Au moment où elle a été créée, l’Aviron jouait au même rythme, à deux à l’heure. Et puis les supporters ont su cristalliser autour d’une chanson, d’une ambiance.
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Le Public Bayonnais: Une Force et une Exigence
Élu meilleur public de Top 14 en 2006, le peuple ciel et blanc s’est forgé une place à part dans le monde du ballon ovale. "Comme en tauromachie, ils ont besoin de sentir que les joueurs sont à la hauteur de ce qu’ils veulent", explique Yannick Bru. "Ils taquinent et peuvent être durs envers l’arbitre, se rappelle Arganèse. Vincent Etcheto, encensé par tout un territoire après la remontée en Top 14 (2016) avant de subir les foudres l’année suivante lors de la relégation, sait que les avis changent vite, dans sa ville natale. "C’est pour ça que je ne suis pas dithyrambique. C’est un public avec ses qualités, qui sont très hautes, et ses défauts, qui le sont aussi. Il oublie vite, il est versatile et, parfois, il omet que le rugby est un jeu, un plaisir." La passion peut parfois s’avérer débordante, poussant aux excès. On dit que quand Bayonne gagne, les commerçants de la ville se portent bien et que l’humeur des habitants s’en ressent. Quand les Ciel et Blanc enchaînent les défaites et les mauvais comportements sur le pré, en revanche, la situation peut se crisper brusquement. "Des gens sont inconditionnels et ils ont, parfois, des mots qui dépassent le simple cadre du sportif. C’est regrettable mais ça reste des cas très isolés", précise Grégory Arganèse. "Il n’y a pas eu beaucoup de résultats positifs quand je jouais mais pour ce public, il ne faut pas grand-chose, loue Boutaty.
La Peña Baiona: Un Symbole d'Identité Moderne
PRO D2 - En quelques années, le chant des supporters de Bayonne est devenu emblématique, à l'image du "You'll Never Walk Alone" en foot. Il faut bien l'avouer, l'Aviron bayonnais n'a pas marqué le rugby professionnel par ses titres. Arganèse: "Quand on joue pour l'Aviron, on ne s'en lasse jamais"Mais il y a un domaine dans lequel les Bayonnais restent une référence : leur public. Un public qui se sublime lors du "Vino Griego", ce chant ouvrant chaque rencontre des Bleu et Blanc. À l'occasion de la demie Bayonne-Colomiers, ce "Vino Griego" s'est rappelé à tout le monde dimanche dans une version longue et émouvante. L'intensité a touché nombre de téléspectateurs qui n'ont pas manqué de relayer le moment sur les réseaux sociaux. Quand on sort, on a des frissons, presque les yeux humides, témoigne l'ailier bayonnais Julien Jané. C'est un truc qui fait rêver ce stade, ce public, ce chant. On a envie de vivre ça et quand on y est, c'est encore mieux que l'idée qu'on s'en faisait. C'est fort. Je l'ai connu avant de venir ici et même en tant qu'adversaire c'est un régal, apprécie Grégory Arganese.C'est une ambiance énorme. Et quand en plus on joue pour l'Aviron, on ne s'en lasse jamais. Quand on entend le chant, on sait qu'on va rentrer, l'arbitre n'a pas besoin de siffler pour nous appeler. On est prêt à y aller, c'est le top. Là, pour cette demi-finale, c'était monstrueux. Marmouyet: "Dès qu'on sort du bâtiment, on est dedans"Juste après le vestiaire, on est dans une zone où on n'entend plus le bruit des crampons et les encouragements entre les joueurs, décrit Jean-Jo Marmouyet. Mais dès qu'on sort du bâtiment, on est dedans. Le top, c'est quand on est dans le couloir au bord du terrain avant de rentrer et que ça chante encore. On sent le stade à l'unisson, on est dedans. Pour Vincent Etcheto, ce chant est beau parce que c'est une communion. Des gens nous envient ça, ça fait partie de l'histoire moderne de l'Aviron, il faut le garder.
Eh oui, comme le rappelle l'entraîneur bayonnais, ce "Vino Griego" n'est pas un chant historique de l'Aviron, dont le répertoire est pourtant riche d'une dizaine de chants traditionnels. Ce "Vino Griego" version Peña Baiona date du début des années 2000. Manex Meyzenc est le président des Socios de l'Aviron bayonnais, mais aussi le directeur de la maison de disques Agorila Production. Des origines allemandes…Il raconte : Avant l'Aviron, ce chant a eu une histoire. Il a été écrit au début des années 1970 par Udo Jurgens (musique) et Michael Kuntz (paroles), deux pointures de la musique allemandes. Ils l'ont composé en hommage aux Grecs qui venaient travailler en Allemagne et qui pensaient à leur pays, au vin qu'ils buvaient chez eux, d’où le titre "Griechischer Wein" ("Le vin Grec"). C'est une chanson qui a pas mal bougé. Au Portugal, il s'appelait "Vino Verde", en Espagne "Vino Griego". C'est la banda de Montfort, il me semble, qui l'a ramené du Portugal à la fin des années 1980. On a commencé à l'entendre dans les fêtes. Nous sommes alors entrés en contact avec Udo Jurgens pour savoir si on pouvait signer une édition pour la France. La musique fut alors utilisée comme musique officielle lors des championnats du monde d'Athlétisme à Paris en 2003. Dans le même temps, la Peña Baiona, club des supporters de l'Aviron bayonnais, cherchait un chant auquel s'identifier. Manex Meyzenc se rappelle : Patrice Herlax et Francis Gastambide de la Peña Baiona sont venus me voir et m'ont dit : 'On aimerait faire une adaptation pour nous'. Moi, j'étais plutôt pour faire une création que reprendre un air. Ils ont insisté et m'ont proposé les paroles écrites par Dominique Herlax, l'oncle de Patrice. On a dit banco, on tente le coup. Meyzenc: "Maintenant, c'est incontournable"Et de continuer : On ne pouvait pas savoir que ça allait prendre comme ça. Maintenant, c'est un truc incontournable. Je le vois avec les gens de l'extérieur. C'est assimilé à l'Aviron. On l'entend dans les matchs internationaux et les gens chantent avec les paroles de l'Aviron. Ça véhicule l'image du club. Quand on voit la demie de dimanche, c'est extraordinaire l'image qui est véhiculée. Les gens ont envie de retrouver cette Peña Baiona. Ce devait être le chant d'un groupe de supporters et c'est devenu le chant d'un club, une identité. Aujourd'hui, le Vino Griego fait partie des dix chansons d'Agorila Production les plus téléchargées. Manex Meyzenc est désormais un spécialiste du genre. Il a notamment collaboré à l'hymne du Stade montois.
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