Introduction
La chanson "Se Canto", véritable hymne occitan, est bien plus qu'une simple mélodie. C'est un symbole de la culture occitane, de sa musique, de sa langue, de sa poésie, de ses traditions orales et de son patrimoine immatériel, profondément ancré dans l'identité locale et les valeurs partagées par les habitants de la région Occitanie. Son influence se ressent particulièrement dans le monde du rugby, où elle est devenue un chant fédérateur et un marqueur d'identité pour de nombreux clubs, notamment à Béziers.
"Se Canto" : Un hymne occitan chargé d'histoire
Écrites au XIVe siècle par Gaston Phébus, les paroles du "Se Canto", ou "Se Canta" selon l'orthographe principale, sont un exemple de la poésie et de la musique qui ont été transmises de génération en génération par les troubadours. Les chants de cette culture sont indissociables de la langue occitane, qui a su survivre malgré les pressions et les tentatives d'assimilation de Paris. Ainsi, la chanson "Se Canto" représente un symbole de cette identité culturelle et de la fierté que les habitants de la région ressentent pour leur patrimoine immatériel. Omniprésente dans les clubs sportifs du sud de la France, elle est depuis plusieurs années un des hymnes principaux des clubs de rugby occitans.
Le folklore et les rituels font également partie intégrante de l'histoire locale de la région Occitanie. Les célébrations sont l'occasion de partager des moments de convivialité et de renforcer l'identité culturelle occitane.
Béziers : une ville, une histoire, une identité occitane
Béziers a été fondée par des Grecs au VIIe siècle avant J.-C., il y a maintenant 2700 ans. Au fil des siècles, le territoire Biterrois s’est enrichi d’histoire et de traditions. Terre de transit, d’accueil et de conquête, elle est marquée par son histoire et par sa langue : l’occitan, propagé et sublimé par les troubadours. Béziers Méditerranée se veut l’héritière farouche, spontanée et vivante de cette culture, puisant son énergie à la croisée des chemins de Provence, de Catalogne et du pays toulousain.
Le canal du Midi, créé par Pierre-Paul Riquet, un Biterrois, est considéré depuis 340 ans comme un symbole de la ville. Les Biterrois y vont courir, marcher, ou simplement se détendre, comme d’autres vont au parc. Ce ruban d’eau irrigue, nourrit et transporte, étant l’artère qui va droit au cœur des Biterrois.
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Le rugby à Béziers : une passion, une identité
Les gens “d’aqui” (d’ici) sont des combattants rugueux, d’où peut-être cette inclination pour le rugby, dans l’histoire duquel ils sont entrés en 1961. L’Association Sportive Biterroise est le 3è club le plus titré du rugby tricolore (11 titres de Champion de France, derrière les « 2 Stades »: Toulousain 21 titres, Français 14 titres). Le « grand Béziers » des années 70/80 a dû sa réussite à une génération exceptionnelle de joueurs (Richard Astre, Armand Vaquerin, Michel Palmié, René Séguier…) et à son entraîneur, Raoul Barrière, décédé en 2019 : le stade de Béziers porte d’ailleurs son nom, désormais. L’ASBH évolue aujourd’hui en Pro D2 et possède toujours une école de rugby performante, d’où sont sortis nombre de joueurs internationaux.
"Aquí, Aquí, es Besièrs" et "Se Canto" : des symboles de l'identité biterroise
Dans la même dynamique que le slogan » Aquí, Aquí, es Besièrs « , repris en chœur par les supporters, ainsi que le » Se Canta « , interprété avant chaque rencontre à domicile, le club biterrois souhaite valoriser la culture occitane et ses signes avec, par exemple, l’utilisation régulière de la croix occitane. Le chanteur occitan Joanda est nommé Président de cette commission culturelle, Jean-Brice Viétri Vice-Président et Pierre Augé Président d’Honneur.
L'ascension de l'AS Béziers : de la crise viticole à la domination du rugby français
Dans les années 1970-1980, le club de rugby biterrois est considéré par de nombreux spécialistes comme la meilleure équipe de club du monde. De 1971 à 1984, le club a été sacré dix fois champion de France, a glané trois challenges « Yves du Manoir » et d’autres trophées dont une coupe d’Europe. Durant ces treize années, le club biterrois a « écrasé » la concurrence mais, à son apogée, il était quasiment invincible, c’était même son surnom. Durant la période 1971-1978, le club a joué 94,08 % de matchs sans défaite, avec un score moyen de 30 à 7, a formé 17 internationaux. Il est resté invaincu durant quatre saisons, et cette domination a été encore plus forte à domicile puisqu’elle s’est étalée sur 11 ans et 9 mois ! À cette époque pour de nombreux spécialistes, l’ASB était plus forte que l’équipe de France et ce n’est pas le match amical de l’été 1971 qui va contredire cette opinion. En effet, l’équipe de Béziers a écrasé l’équipe de France 50 à 14…
Béziers était donc invincible et a « contribué » au plus grand exploit du quinze de France. En 1977, l’équipe de France réussit le « Grand Chelem » lors du tournoi des cinq nations, avec les 15 mêmes joueurs sans encaisser un seul essai. Ceci en adoptant la manière de jouer de Béziers sous l’égide Richard Astre à partir de la tournée de 1975 en Afrique du Sud. Le modèle de jeu de Béziers a été adopté par l’équipe de France, mais également d’autres équipes internationales… La BBC est même venue « enquêter » sur « the Béziers Phénomène ». L’ancien numéro 9 de l’équipe d’Angleterre, alors commentateur, avait alors conseillé aux Anglais de s’inspirer de cette manière de jouer.
Tout commence en 1955 avec l’arrivée de Raymond Barthes en tant qu’entraineur. Il a apporté de la rigueur et de la discipline dans les séances d’entrainement et au cours du jeu. C’était un grand pédagogue qui avait la faculté d’allier autorité naturelle et sens de l’écoute, tout en responsabilisant ses joueurs dans le but de développer une meilleure cohésion de l’équipe. Une fois les bases techniques acquises, les joueurs ont expérimenté un nouveau système de jeu qui a rapidement donné les résultats cités plus haut dans ce texte. Pierre Danos, illustre capitaine de l’ASB de cette époque, en explique le principe :« Raymond Barthes est partisan d’un rugby de mouvement. Entendons bien, rugby de mouvement ne voulant pas dire, rugby des lignes arrières ; nous pensons qu’étant possesseurs de la balle, il nous appartient de la faire circuler : soit devant, soit derrière, de façon à provoquer le trou, le surnombre des attaquants, soit à grouper le maximum de défenseurs dans un point déterminé du terrain, pour alerter alors nos lignes arrières. Gagner le maximum de balles, ne donner immédiatement que de bonnes balles, travailler les autres pour les rendre utilisables ou pour mettre en position d’attaque favorable, soit dans les lignes arrières, soit la troisième ligne. Nous obéissions ainsi à deux règles : Essayer de grouper le maximum de joueurs adverses dans une action de jeu, pour pouvoir lancer une véritable attaque ; Utiliser au maximum la contre-attaque qui n’est dans le fond qu’une mise en application spontanée et fortuite du principe de base précédent ».
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Raymond Barthes était plus qu’un entraîneur. C’était un véritable chercheur, à l’affut de toute innovation stratégique. Barthez a donc construit les bases du futur « Grand Béziers » qui seront parachevées par un de ses anciens joueurs, Raoul Barrière, alias « le sorcier de Sauclières ». Ce surnom pour autant ne retranscrit pas fidèlement la réalité car il indique un côté mystique, et met en avant une domination inexplicable alors que l’outrageuse domination biterroise s’explique tout à fait rationnellement. C’est pour cela qu’il serait plus convenable de remplacer le vocable « sorcier » par celui de « professeur ». Premièrement parce que c’est son métier, Raoul Barrière était « Professeur adjoint d’EPS » et deuxièmement par la méthode qu’il a mise en place à Béziers. Dans un premier temps, l’élève Barrière s’est inspiré de ce qui se faisait de mieux dans le rugby de l’époque, notamment par Lucien Mias. Au cours de la fameuse tournée en Afrique du Sud en 1958, il apprit beaucoup de l’équipe de France qui a été la première à avoir battu les Springboks à domicile depuis 1896. Résultat obtenu grâce à une domination en mêlée, qui était le point fort de l’adversaire, mais aussi en adoptant des principes du jeu Sud-Africain basé sur la rudesse, la force physique et le jeu d’avant. Pragmatique, Barrière s’est inspiré de ce qui se faisait de mieux dans le monde du rugby. C’est-à-dire le jeu des All Blacks et des Gallois, très éloigné du jeu à la française et son fameux panache ou « french flair ». À ce propos, quand la doxa rugbystique française lui reprochait ce choix, l’éducateur répondait : « Le panache… Qu’est-ce que c’est le panache ? Si c’est vaincre dans les règles alors nous avons du panache. Si ce n’est pas cela, il faut des règles de telle sorte qu’il soit obligatoire. Nous pouvons ajouter que Raoul Barrière s’est appuyé également sur les théoriciens du rugby Julien Saby et surtout Pierre Conquet, avec lequel il discutait régulièrement. Ces échanges aboutissent à la publication en 1978 du livre « Les fondamentaux du rugby », véritable bible du rugby, pour ceux qui le définissent comme un sport de combat collectif. Pour beaucoup de spécialistes, la théorisation de Pierre Conquet et la mise en application de l’A.S.B.
C’est 1964 que Raoul Barrière met le pied à l’étrier en devenant l’entraîneur de l’équipe juniors. Il expérimente donc la fonction de « coach » et forme, en même temps, le groupe « parfait » qui deviendra champion en 1968 et dont neuf membres seront des joueurs internationaux séniors. Suite à ce succès, il est sollicité pour s’occuper de l’équipe première. L’organisation gagnante du « Grand Béziers » est complétée par la présence d’un président de club remarquable, Jojo Mas. Cet entrepreneur biterrois aux « reins solides », humainement proche des joueurs, a eu le génie de laisser les pleins pouvoirs à Raoul Barrière. Tout en intervenant pour rapatrier trois futurs « cracks » internationaux : Richard Astre, Jack Cantoni et Alain Estève. Ainsi, un grand président et un grand entraîneur avec Raoul Barrière. Didier Baume décrit ce dernier ainsi : « L’homme possède la foudre et s’en sert. Ce Jupiter moderne du royaume de l’ovalie s’appelle Raoul Barrière. Un profil tout en bosses, l’archétype de l’ancien pilier, taillé dans un bloc de granit, mais un regard très clair, très droit, la parole aisée, franche, l’esprit toujours en éveil, sans cesse à l’affût du neuf. Un personnage modeste qui ne se met pas en avant, mais dont le rôle et l’influence sont filigrane sur le fanion du club. Un pédagogue avisé et un gendarme obéi, un technicien têtu ». Il ne manquait plus qu’une personne pour compléter le triumvirat de l’A.S.B… le capitaine ! Ce dernier avait à l’époque une importance encore plus capitale. En effet, l’entraîneur était dans les tribunes et à la mi-temps les joueurs restaient sur le terrain. L’entraîneur était beaucoup moins interventionniste qu’aujourd’hui (dans le sens où il ne pouvait ni expliquer, ni rectifier, ni motiver ses troupes). Raoul Barrière devait donc trouver un capitaine qui serait son relais sur le terrain. Plusieurs joueurs de l’époque avaient cette capacité mais le choix s’est arrêté sur Richard Astre. Celui-ci, « qui a toujours été capitaine depuis l’enfance » avait une autorité naturelle, non pas l’autorité d’un capitaine « fort en gueule » mais une autorité fine, intelligente, ouverte au dialogue, décuplée par le fait qu’il était un leader de jeu incontestable. De plus « Le Roi Richard » avait d’autres qualités, en plus d’avoir une vie rangée sans excès, il discutait avec Raoul Barrière et était initié à la recherche. Très rapidement, il proposa de nouvelles réflexions et prit des initiatives avec l’aval de Raoul Barrière et des autres joueurs. Cette concertation est un élément central de la méthode biterroise. En effet, en 1968, le club n’échappa pas au refus d’une société autoritariste et une grève sera même décrétée au sein du club. Raoul Barrière retourna la situation en créant un nouveau modèle relationnel. Mais, il se souvient encore de moments difficiles : « J’étais sans doute plus émotif qu’aujourd’hui. Si bien que, de son ton tranquille, il m’a été dit quelquefois dans le vestiaire : « Allez tu sors, Raoul. Laisse-nous. Cette équipe de jeunes devait donc se débrouiller sur le terrain, seule. Alors, il valait mieux qu’elle fasse ses comptes, ses prévisions, juste avant le match. Puis, il y avait une continuité sur le terrain. Tout en sachant que depuis le banc de touche, je pouvais encore les aider… Nous étions en pleine contestation sociale. Il était normal que, pôle du groupe, je leur lâche un peu la bride. Ce fut toujours ma règle : laisser les gars s’exprimer, même s’ils disent des âneries. Raoul Barrière laissait ses troupes s’exprimer mais, il alla encore plus loin, en inventant « la démocratie biterroise » qui permettait à l’entraîneur et aux joueurs de se concerter et décider de tout ce qui concerne l’équipe, même si cette démocratie était habilement contrôlée. Par exemple en 1969, à sa prise de fonction de l’équipe première, le choix du capitanat devant être votée, et souhaitant désigner Richard Astre, il demanda à chaque joueur de composer l‘équipe titulaire. Il savait que Richard Astre, en raison de ses qualités de joueur, serait choisi par l’ensemble de l’équipe, puis expliquant les critères de choix du capitanat dans la stratégie du jeu, cela permettait de désigner celui qu’il avait déjà choisi. Toutes les décisions étaient prises par le vote à bulletin secret. L’équipe votait à chaque match pour la composition d’équipe mais aussi pour toutes décisions importantes. Ce concept fut une vraie force puisque les joueurs sont passés de leur rôle classique de simples exécutants à une place de décisionnaires. À ce propos, Richard Astre disait ceci : « Qui introduit la concertation entre l’entraîneur et les joueurs ? l’AS Béziers. Qui systématise les recherches pour rationaliser l’entraînement ? l’AS Béziers. Qui fait entrer tous les joueurs qui le désirent dans tous les rouages du club ? Béziers encore. Tout a commencé par la remise en question d’une notion acceptée par presque tout le rugby français : que le club tient à une personnalité, une seule, en général un mécène, tout au moins un homme qui assume beaucoup de responsabilités et conditionne la vie du groupe à cent pour cent, ou presque. Contrairement à ce qu’on croit, tous nos dirigeants ont su favoriser le partage des responsabilités. Nous avons toujours bénéficié d’une liberté totale sur le plan technique. Le club a su évoluer progressivement vers une diversification sans cesse accrue des responsabilités. Il a ainsi progressé, hors du terrain, au même train que l’équipe sur le terrain. La création de nombreuses commissions, l’intéressement de tous, jeunes, joueurs ou dirigeants, à leur fonctionnement n’étaient en effet que la réplique au plan de la gestion des tâches et des idées entre tous. On me demande souvent d’où vient le pouvoir à Béziers. Je réponds : Il n’y a pas de pouvoir. Une fois l’organisation posée, Barrière s’est consacré au contenu technique et tactique en innovant sur la question du jeu. Nombreux sont ceux qui pensent que le jeu de l’A.S B. est né en même temps que l’équipe junior championne en 1968, mais cela n’est pas tout à fait exact. En effet, si les principes de Raymond Barthes et Lucien Mias avaient déjà été intégrés, le style biterrois est né un peu après. En effet, lors des deux premières saisons en première division, la jeune équipe biterroise a découvert le haut niveau et devant les difficultés rencontrées, « […] les joueurs ont ressenti le souci commun de réfléchir sur leurs succès et leurs revers ». Raoul Barrière a ensuite encouragé cette volonté en organisant des séances d’autocritique qui permettaient d’améliorer et de créer petit à petit son propre jeu. En effet, lors du premier entrainement de la semaine, ¾ d’heure étaient consacrés à l’analyse de la rencontre précédente et chaque joueur faisait son autocritique, ainsi que celle de ses partenaires. Même si quelquefois l’échange était vif, le groupe ressortait toujours soudé après cet exercice. Cela permettait à chaque joueur de mieux connaître les représentations de ses partenaires, leur envie de gagner et plus précisément leur envie de gagner collectivement. Il est judicieux de parler du contexte de l’époque et du changement de règles qui a bouleversé la pratique rugbystique. Avant les années 70, lors des mêlées, on pouvait taper directement en touche en dehors de ses vingt-deux mètres et répéter cette opération pour gagner petit à petit du terrain. Une nouvelle règle vient abroger l’ancienne et change la manière d’appréhender le rugby qui se transforme en « un jeu de passes » d’une autre dimension. En France, l’adaptation à cette règle se réalisa ainsi : les avants devaient gagner le ballon et les trois-quarts devaient aller marquer eu usant d’un jeu de passes. Il y avait donc deux types de joueurs dans la même équipe : les attaquants et les défenseurs. Raoul Barrière a réfléchi et a renversé ce paradigme rugbystique en décidant que les avants seraient les premiers attaquants et les trois quarts seraient, comme le reste de l’équipe, des conservateurs qui attaqueraient dans un second temps. Le but étant de surprendre…
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