Le volley-ball, comme d'autres sports, est un terrain où se croisent des enjeux de performance, d'identité et de société. L'homosexualité dans le volley-ball, en particulier féminin, est un sujet complexe, oscillant entre visibilité croissante, discriminations persistantes et rôle d'étendard de valeurs progressistes. Cet article explore cette thématique en s'appuyant sur des exemples concrets et des témoignages, mettant en lumière les défis et les avancées dans ce domaine.
Les Sultanes du filet : incarnation d'une Turquie progressiste ?
L'équipe féminine de volley-ball turque, surnommée les "Sultanes du filet", est devenue un symbole d'émancipation féminine et de fierté nationale. Leur victoire à l'Eurovolley 2023, en dominant la Serbie, a propulsé ces joueuses sur le devant de la scène médiatique. Pour l'historien Dogan Gürpinar, cette victoire a fait « brièvement fusionner libération des femmes et fierté nationale ». La capitaine Eda Erdem a dédié cette victoire au public et à Mustafa Kemal Atatürk, fondateur de la république turque et artisan de l'émancipation des femmes.
Parmi ces sultanes, Ebrar Karakurt se distingue. Attaquante charismatique, elle est devenue une figure emblématique, adulée pour ses performances sportives. Ses bras de smasheuse ont porté la Turquie au sommet du volley-ball. Cependant, Karakurt est aussi la cible de critiques virulentes en raison de son homosexualité.
Dans une Turquie fracturée, dirigée par Recep Erdogan, dont les partisans célèbrent les grandeurs du sultanat d'antan et adhèrent à des valeurs conservatrices, l'homosexualité de Karakurt est perçue par certains comme une "dépravation". Les plus radicaux la considèrent comme une ennemie, une impie, une profanatrice. Malgré ces attaques, Karakurt affiche fièrement son identité et revendique ses amitiés féministes. Elle incarne le camp progressiste, celui des villes et de la laïcité, et embarrasse un Erdogan tiraillé entre la fierté des victoires de son pays et la nécessité de ne pas se couper de sa base conservatrice.
L'histoire d'Ebrar Karakurt résonne avec celle de Jennifer Hermoso, championne du monde espagnole victime d'un baiser forcé. Si Hermoso incarne la dignité des championnes, Karakurt porte sur ses épaules toute une Turquie menacée de régression. Elle s'inscrit dans une tradition de femmes homosexuelles révolutionnaires, à l'instar de Virginie Despentes, Monica Wittig, Billie Jean King, Martina Navratilova, Megan Rapinoe et Marinette Pichon.
Lire aussi: Les enjeux et perspectives de l'ACVB
Sortir du silence : coming-out et visibilité dans le volley-ball
Si l'exemple d'Ebrar Karakurt est marquant, il ne doit pas masquer la réalité complexe de l'homosexualité dans le volley-ball. Clarivett Yllescas, centrale péruvienne du VCMB, a fait son coming-out sur Instagram pour vivre son amour au grand jour et soutenir les minorités sexuelles. Elle explique : « Je ne suis pas dans la revendication, juste dans l’acceptation des différences. Mon message ne va pas plus loin que ‘’Soyez libres et heureux’’. Avec sa compagne, Paty, elle forme un couple suivi sur les réseaux sociaux, recevant des messages de soutien d'Amérique latine.
Dennis Del Valle, joueur professionnel de volley-ball portoricain évoluant en Suisse, a également fait son coming-out. Il témoigne de l'impact positif de cette décision : « Je pensais ne faire que quelque chose de bon et de particulier pour moi ». Il espère que son exemple encouragera d'autres jeunes sportifs à sortir du placard. Del Valle souligne l'importance de se sentir à l'aise pour faire son coming-out dans les vestiaires et de ne pas briser l'alchimie de l'équipe.
Dustin Stueck, joueur de volley-ball universitaire américain, partage une expérience similaire. Il a longtemps lutté contre la peur d'être perçu comme "le garçon gay qui joue au volley-ball". Il raconte comment il a essayé de se conformer aux normes de masculinité, ce qui a eu un impact négatif sur sa santé mentale. Finalement, il a trouvé la confiance nécessaire pour être lui-même et a été accepté par son équipe et ses entraîneurs. Son témoignage souligne l'importance de l'acceptation de soi et de la création d'un environnement inclusif.
Les défis persistants : homophobie, clichés et invisibilisation
Malgré ces avancées, l'homophobie reste une réalité dans le monde du sport, y compris dans le volley-ball. Cécile Chartrain, co-fondatrice de l'association Les Dégommeuses, souligne que l'homophobie dans le sport féminin prend des formes plus symboliques, telles que l'injonction au silence et l'invisibilisation. Elle constate qu'aucune footballeuse française en activité n'est ouvertement lesbienne, ce qui témoigne des difficultés persistantes.
Chartrain dénonce la présomption d'hétérosexualité qui pèse sur les sportives, les obligeant à se justifier sur leur vie privée d'une manière différente des sportifs hétérosexuels. Elle met en lumière les craintes des sportives homosexuelles, notamment le changement de regard qui accompagne le coming-out. Mélanie Henique, par exemple, a exprimé sa volonté d'être reconnue pour ses performances sportives, et non pour son orientation sexuelle.
Lire aussi: Tout sur la durée d'un match de volley
Les clichés et les préjugés sont également tenaces. Chartrain raconte comment, enfant, on a déconseillé à ses parents de l'inscrire dans une équipe féminine de football, sous prétexte que cela risquait d'être un "nid à lesbiennes". Elle dénonce le "préjugé autour de la footballeuse gouine" et la nécessité pour les sportives de rassurer sur leur féminité.
L'homophobie ne se limite pas aux insultes et aux discriminations directes. Elle se manifeste aussi par un ensemble de présomptions, d'attendus et d'idées reçues qui empêchent les personnes LGBT de se sentir pleinement acceptées et de s'épanouir dans leur club.
Sport et politique : un mélange inévitable ?
Cécile Chartrain insiste sur la nécessité de ne pas prétendre qu'il ne faut pas mêler sport et politique. Le sport, en particulier lorsqu'il est médiatisé, est politique par essence. Elle souligne l'importance des formations et des actions de sensibilisation pour changer les mentalités et les représentations de genre.
À l'étranger, notamment aux États-Unis, les choses sont différentes. Megan Rapinoe est une figure politique et une athlète emblématique dans la revendication de l'identité lesbienne. Elle est devenue un produit marketing, les clubs et les marques ayant compris qu'ils seraient gagnants avec elle.
En France, Marinette Pichon est l'une des rares sportives à avoir un discours affirmé et politisé sur la question de l'homosexualité dans le sport féminin. Cécile Chartrain souligne l'importance des "role models" pour les jeunes qui se posent des questions sur leur orientation sexuelle. Elle encourage le témoignage, à l'instar d'Amandine Leynaud, handballeuse qui affirme simplement qu'elle est amoureuse d'une personne du même sexe et qu'elle n'a pas la sensation de devoir prouver quoi que ce soit.
Lire aussi: Saint-Malo et le volley-ball : Une histoire d'amour
L'importance de l'acceptation de soi et du soutien
Ramon Martinez-Gion, volleyeur professionnel néerlandais évoluant en France, est l'un des rares sportifs de haut niveau à assumer publiquement son homosexualité. Il témoigne du soutien qu'il a toujours reçu de son entourage, notamment de sa mère. Il souligne l'importance de l'acceptation de soi et de la confiance en soi pour être à l'aise dans son environnement sportif.
Martinez-Gion a proposé son aide à de nombreuses associations LGBT, mais n'a reçu aucune réponse. Il n'entend pas être un exemple, mais simplement aider ceux qui n'ont pas eu la chance de grandir dans un environnement aussi favorable que le sien. Il conclut : « Il faut s'accepter tel qu'on est. On n'a pas le choix. C'est bien mieux de s'accepter soi-même dans un monde qui ne t'accepte pas, que l'inverse. »
Benjamin Patch, volleyeur professionnel américain évoluant en Allemagne, se définit comme "complètement queer". Il estime que le fait d'être dans le placard empêche les sportifs professionnels d'être au top de leurs capacités. Il témoigne : « Je sais qu’aujourd’hui, je joue au volleyball mieux que jamais depuis que je suis complètement moi-même. »