Diffusée début janvier, l'enquête de Jérôme Pierrat, "Caïds des cités : le nouveau grand banditisme", a suscité un intérêt à la mesure de l’énormité « spectaculaire » de ce qu’elle décrit : le nouveau grand banditisme dans les cités sensibles. Canal+ a donc décidé de reprogrammer ce reportage en immersion auprès de petits caïds devenus gros, dont les pratiques - attaques de fourgons blindés à l’arme de guerre, voitures-béliers contre des distributeurs bancaires, règlements de compte sanglants - bousculent les règles et les hiérarchies du milieu traditionnel.
Jérôme Pierrat et son exploration du Milieu
Grâce à son travail d’approche, Jérôme Pierrat met à nu les coups tordus de ces criminels du bitume, de Renard le voleur de voitures qui fait démarrer n’importe quelle grosse cylindrée à « PSG », trafiquant d’armes et d’explosifs.
Pierre Fourniaud, éditeur à la Martinière et amateur de romans noirs, cherchait une sommité en la matière et on l’a dirigé, comme une évidence, vers Jérôme Pierrat, journaliste spécialisé dans les bas-fonds, la pègre et tout ce qui touche à ce qu’on appelle le « Milieu ». Ensemble, ils montent La Manufacture de livres, une petite maison d’édition avec des bureaux à Saint-Germain-des-Prés.
"Caïds des cités" : Un documentaire révélateur
C'est ainsi que les enquêteurs de la brigade de répression du banditisme (BRB) ont dépecé le film choc réalisé par Jérôme Pierrat. « Caïd des cités », diffusé sur Canal + en 2011, prend la roue de voleurs de voitures, de trafiquants de drogue et de braqueurs pour illustrer les nouvelles figures du banditisme grandies dans les banlieues.
Le documentaire offre un aperçu saisissant de la réalité des voyous d'aujourd'hui, issus de cités sensibles, qui s'illustrent de jour en jour dans des braquages de plus en plus audacieux visant des banques, des transports de fonds ou des distributeurs de billets de banque (Dab).
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Pierrat a filmé de l'intérieur les vols et le maquillage de voitures, les convois rapides de drogues - les "go fast" -, ou la vente d'armes venues des pays de l'Est et d'explosifs destinés notamment à faire sauter les Dab.
Les figures emblématiques du documentaire
- Rédoine Faïd : Le médiatique braqueur apparaît à visage découvert, racontant sa fascination pour les films de Michael Mann. Son frère Fisal est aperçu dans certaines séquences.
- Renard : Présenté comme un professionnel du vol de voitures et de leur maquillage, le voyou cagoulé racontait devant la caméra voler une centaine de voitures par an et disait gagner parfois jusqu'à 80.000 euros par mois grâce à ces activités illégales. Derrière ce pseudonyme se cache William M., un délinquant bien connu sur le plateau de Creil.
- PSG : Casquette du club de football parisien vissée sur la tête, il dissimule des pains d'explosifs et des kalachnikovs dans une forêt où on le voit les tester avant de les proposer à la vente.
"Renard" : Portrait d'un voleur de voitures
"Renard", originaire du Val-d'Oise, dispose d'une botte secrète pour dérober des véhicules haut de gamme grâce à un boîtier électronique permettant de déverrouiller les plus sophistiqués systèmes de sécurité.
Dans le reportage, Renard se vante de gagner 45 000 euros par mois avec son activité illégale. Au journaliste, il montre avec quelle facilité il peut voler une voiture grâce à un boîtier électronique.
Les enquêteurs sont remontés jusqu’à un box, situé à Clermont (Oise), filmé dans le reportage et sous-loué par le trentenaire. Ils ont jugé que l’un des extincteurs rouges qui apparaissait dans le documentaire dans ce garage « ressemblait fortement » à ceux utilisés par le commando, qu’il jetait sur la voiture de police qui les pourchassait.
"PSG" : Trafiquant d'armes
Dans le reportage, on le voit déterrer des sacs en forêt. À l’intérieur, une dizaine de Kalachnikov, des pistolets automatiques… Le délinquant exhibe également des pains d’explosifs. Il explique vendre 2500 euros la Kalachnikov et 1300 euros le kilo de « plastic ». Et de faire une démonstration devant les caméras. Encagoulé bien sûr.
Les enquêteurs ont conclu que les armes étaient identiques à celles utilisées par le commando du Val-de-Marne. Ils ont déterminé que PSG avait fait sa démonstration dans « le bois du Lieutenant », à Apremont, entre Senlis et Creil. Ils y ont retrouvé des étuis de munition.
L'enquête policière et ses ramifications
Les policiers estiment aussi que William Mosheh, « maquilleur de voitures », et Daouda Baba, accusé du meurtre d'Aurélie Fouquet, figurent également sur les bandes. Il a fallu pour cela examiner des scènes de tournage qui n'avaient pas été diffusées. Non transformée, la voix d'un certain Renard est celle de William Mosheh, assure le policier. Quant à Douada Baba, on l'aperçoit brièvement dans une scène coupée au montage. « Policièrement, on ne peut pas ne pas enquêter là-dessus », justifie l'enquêteur de la BRB.
À travers leurs investigations dans différentes affaires, les policiers tiraient le fil et comprenaient que "Renard" et William M. étaient en fait un seul homme.
En garde-à-vue, "Renard" a clamé son innocence, jurant ne pas avoir participé à cette attaque de DAB, peu importe les preuves avancées contre lui.
L’affaire du Val-de-Marne a beaucoup de lien avec Creil. Sept des neuf accusés en sont originaires. C’est le cas de Redoine Faïd, le cerveau présumé. En enquêtant sur le reportage, les policiers ont cherché à y trouver les logisticiens, à savoir les fournisseurs d’armes et de véhicules volés. Les personnes filmées dans le reportage assument : braquages, trafic de drogue, etc., ils ne sont pas regardants au devenir du matériel.
La réception du documentaire et les controverses
"Go fast", vol de voitures, vente de kalachnikovs comme si vous y étiez: un documentaire de Canal+ décrit de l'intérieur ce que sont les nouveaux "caïds" des cités HLM, businessmen surentraînés et déterminés qui ont dépassé le milieu d'antan.
Le résultat est saisissant et le documentaire montre bien comment le milieu traditionnel est complètement dépassé par ces voyous, bons pères de famille, businessmen aguerris, fans du film de Michael Mann "Heat" et, comme ces héros de cinéma, conscients des risques mais prêts à tout pour faire de l'argent rapidement.
Certains ont critiqué le documentaire, se demandant s'il ne s'agissait pas de bidonnage ou de pousse-au-crime. Pierrat se défend en affirmant qu'il s'agit d'un travail de plusieurs mois auprès de contacts amassés au fil de son expérience, et qu'il n'a rien provoqué ni mis en scène.
Jérôme Pierrat : Un journaliste au cœur du banditisme
Jérôme Pierrat a enquêté plus d’un an sur la mutation actuelle du grand banditisme ainsi que des policiers spécialisés confrontés depuis quelques années à cette nouvelle criminalité organisée.
Fidèle à sa méthode, il échafaude tout un système de communication avec les voyous qu’il veut filmer. Ils conviennent d’un lieu dans Paris où poser des autocollants : si le bout de sparadrap est jaune, le rendez-vous est fixé le lundi à 14 heures, au Balto, porte de Bagnolet ; s’il est bleu, rendez-vous le vendredi à 17 heures à Aulnay-sous-Bois.
Il développe le genre immersif dans des enquêtes pour Canal +, toujours au plus près du loup. Exalté mais jamais fasciné, insiste-t-il.
Sa devise : « Je préfère parler au loup qu’à celui qui a vu le loup. »
Pour avoir un personnage à visage découvert, il interroge Rédoine Faïd sur le braquage qui lui a coûté dix ans de prison.