Le rugby, sport de contact emblématique, est souvent associé à un nom : William Webb Ellis. La légende raconte qu'en 1823, cet élève de la Rugby School, en Angleterre, aurait transgressé les règles du football en vigueur en ramassant le ballon à la main et en courant avec, inventant ainsi un nouveau sport. Mais qui était réellement William Webb Ellis, et quelle est la part de vérité dans cette histoire fondatrice ? Cet article explore l'histoire complexe de la création du rugby et la figure controversée de son prétendu inventeur.
La Légende de William Webb Ellis
Depuis sa création en 1987, le trophée de la Coupe du monde de rugby porte le nom de Webb Ellis Cup en l’honneur de William Webb Ellis. La légende veut qu'en 1823, alors qu'il était élève à la Rugby School, William Webb Ellis ait accompli le geste fondateur du rugby en s'emparant du ballon à la main et en courant avec, "avec un beau mépris des règles du football tel qu’il était pratiqué à son époque". Une plaque commémorative à l'école de Rugby immortalise cet "exploit".
Cependant, la réalité est plus nuancée. Les "footballs" des écoles publiques britanniques étaient alors peu codifiés, et leur utilisation pour discipliner les élèves autour du respect des règles n'a commencé que dans les années 1840. De plus, William Webb Ellis avait quitté l'école depuis longtemps lorsqu'il serait devenu pasteur.
Les Origines du Rugby : Un Processus Graduel
Le rugby n'est pas né d'un seul geste, mais d'une évolution progressive des jeux de ballon pratiqués dans les écoles anglaises. Le rugby n’est pas né en 1823 mais plutôt dans les années 1830-1836. À l'époque, le football et le rugby étaient étroitement liés, et les règles variaient d'une école à l'autre. Ce qui était dominant au départ, ce n’était pas le “football association” (le football moderne) mais bien le “football rugby” (le rugby moderne).
Il faut attendre 1845 pour que les élèves de la classe de sixième du collège de Rugby écrivent les règles qui légitiment et codifient à la fois la manière de se déplacer avec la balle, d’arrêter les joueurs et de marquer des points.
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En 1871, une séparation officielle a lieu, donnant naissance à deux sports distincts : le football association et le rugby. Quant au ballon ovale, il sert aussi à différencier le rugby. C’est en 1835 que le cordonnier William Gilbert décide de le fabriquer. Depuis, la cordonnerie Gilbert s’est transformée en une célèbre marque de ballons de rugby. Gilbert a conçu un tel ballon pour deux raisons : il est facile à empoigner et sa trajectoire difficile à prévoir.
Le rugby est en premier lieu un sport viril d’hommes courageux et c’est le sens du roman d’apprentissage le plus célèbre du xixe siècle et destiné aux jeunes gens, dont le cadre est l’école de Rugby et ses terrains de jeu : Tom Brown’s Schooldays de Thomas Hughes paru en 1856.
William Webb Ellis : Un Homme Discret Devenu Figure Légendaire
Lorsqu'il meurt à Menton en 1872, William Webb Ellis est un inconnu. Il fait partie de la colonie britannique installée sur la Côte d’Azur au cours du xixe siècle. Son séjour mentonnais s’est déroulé dans l’anonymat le plus total. De fait, son installation est entourée de multiples interrogations. Était-il venu à plusieurs reprises l’hiver pour des séjours avant de s’installer définitivement dans la « perle de la France » comme la désignait le géographe Élisée Reclus ? Nul le sait. Pendant ces années mentonnaises qui sont ses dernières, souffrait-il de la tuberculose ? Aucune certitude là encore même si Menton était connue comme la ville de la Riviera qui permettait d’en guérir plus spécifiquement tant par son climat que par les soins qui y étaient prodigués. À sa mort, le 24 janvier 1872, William Webb Ellis est enterré à Menton dans l’anonymat. Il semblerait qu’il ait lui-même acheté la concession, le caveau 957, ce qui montre une forme d’attachement au lieu. D’ailleurs, nul ne sait quelle était sa résidence à Menton. En tout cas, cet anonymat n’a rien de plus normal car à cette époque le rugby commence à peine à se pratiquer et à être codifié dans les îles britanniques, la première rencontre internationale de l’histoire opposant en 1871 l’Angleterre à l’Écosse.
La légende de William Webb Ellis n’était donc pas encore écrite à sa mort. Il faudra attendre quelques années ou décennie la voir se formaliser à la faveur du succès grandissant de ce sport.
Ce n'est qu'à la fin du XIXe siècle, en 1895, que la Rugby Union officialise la légende de William Webb Ellis, en inaugurant une plaque à son nom à la Rugby School. Cette décision visait à contrer les menées schismatiques des clubs de rugby du nord de l’Angleterre qui finissent par fonder le Rugby League. Autrement dit, le rugby à XIII qui autorise un professionnalisme régulé et dont les règles réduisent fortement l’importance de la mêlée. Il s’agit donc d’attester de la légitimité du rugby à XV, gardien de l’amateurisme et d’un certain entre-soi de classe.
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Ainsi, William Webb Ellis, pasteur sans éclat, est devenu malgré lui le symbole de la naissance du rugby.
La Tombe de William Webb Ellis à Menton : Un Lieu de Pèlerinage
La redécouverte de la tombe de William Webb Ellis à Menton dans les années 1950 a contribué à renforcer sa légende. Dès lors, la sépulture, simple plate-tombe entourée d’une clôture en fer forgé creusée dans le carré protestant du cimetière, à côté d’autres tombes anglaises, fait l’objet d’une attention qui va croissant. En 1972, centenaire de sa mort, une première plaque est apposée pour commémorer le centenaire de sa disparition à l’initiative de l’école de Rugby. C'est l’année 1987, celle de la première Coupe du monde de Rugby, qui consacre définitivement le culte du révérend. La remise de la Webb Ellis Cup au capitaine de l’équipe des All Blacks contribue à diffuser la légende de l’inventeur du jeu. Vingt ans plus tard, à la faveur de la Coupe du monde organisée en France, le sculpteur anglais Graham Ibbeson réalise une statue de William Webb Ellis qui est offerte par la ville de Rugby à Menton. Désormais, la ville du geste et celle du décès sont associées. Dans l’effervescence de l’événement, la statue est placée à l’entrée du cimetière avec une plaque explicative. Les vingt capitaines des pays participants (parmi lesquels Raphaël Ibanez pour le XV de France) signent de leur main sur une plaque qui rend hommage au « fondateur du rugby » à côté de la statue. Depuis, les plus grands sont venus en pèlerinage sur la tombe de leur illustre ancêtre tel Jonny Wilkinson en 2012. En 2020, un parcours Webb Ellis est même lancé dans toute la ville de Menton en 2020 pour valoriser ce patrimoine local considéré comme une aubaine touristique. Même si Menton ne possède pas une équipe de haut niveau, le rugby club mentonnais devenu Rugby club de Menton Webb Ellis (RCMWE) espère bien se hisser au plus haut niveau.
Le cimetière le plus ancien de Menton n’est pas seulement un havre de paix pour promeneurs mélancoliques. Comme le dit tout sourire Patrick Gilli, c’est aussi « the place to be ». Le quadragénaire se débrouille de mieux en mieux en anglais. Il n’a pas le choix s’il veut orienter les fans du ballon ovale qui se pressent depuis quelques mois sur la tombe de William Webb Ellis, le créateur du rugby décédé en 1872, à l’âge de 66 ans. Venus parfois de très loin assister aux matchs de la Coupe du monde organisée en France en 2023, beaucoup de supporteurs tiennent à saluer leur héros enterré au Vieux-Château.
L'Héritage de William Webb Ellis
Même si la légende de William Webb Ellis est en partie une construction, elle a contribué à forger l'identité du rugby et à promouvoir ses valeurs. Le nom de Webb Ellis est aujourd'hui synonyme de rugby, et son histoire continue d'inspirer les joueurs et les supporters du monde entier.
La ville de Rugby, en Angleterre, est également un lieu important pour l'histoire du rugby. C’est là, à une centaine de kilomètres au nord de Londres, que tout a commencé. Au cœur du comté de Warwickshire dans le centre de l’Angleterre, cette ville de 70 000 habitants, aux traditionnels alignements de maisons populaires, est passée à la postérité. La Rugby School et son terrain mythique. Dès 1847, les trente-sept règles du jeu vont être consignées dans des petits cahiers que les élèves portaient sur eux. On peut en consulter au musée Webb Ellis à deux pas de l’école. Le musée du rugby à Rugby, ancienne échoppe du cordonnier Gilbert. La société Gilbert est devenue une multinationale qui fournit les ballons de la Coupe du monde, mais crime de lèse-majesté, le musée a été racheté par une marque concurrente. Pire, l’usine Gilbert, qui fut le fleuron de la ville de Rugby, a été délocalisée. Pas question de fouler le Close, le mythique terrain du forfait de Webb Ellis. La Rugby School. Entraînée par un Sud-Africain, en charge de perpétuer la légende, l’école vient d’atteindre les quarts de finale du championnat national des écoles privées. N’est-ce pas le minimum pour la seule équipe du pays « autorisée à porter le polo blanc, en dehors de l’équipe nationale » ?
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On y découvre aussi que Pierre de Coubertin a séjourné à la Rugby School, dont il s’est nourri des préceptes.