Février 2010 marque une nouvelle étape dans l'histoire tumultueuse de l'opposition entre les supporters du Paris Saint-Germain, une rivalité qui a façonné l'identité du club et de ses tribunes. L'histoire des tribunes Auteuil et Boulogne est l'histoire d'une famille avec un stade qui accouche de deux gamins terribles. Boulogne un aîné tumultueux, soucieux de demeurer l’enfant roi. Auteuil, un cadet candide admiratif des ambiances à l’italienne, des chants et des drapeaux. Un seul trait de caractère commun : l’amour du PSG.
Genèse et Identités Distinctes
Au Parc des Princes, chaque groupe a sa réputation, son histoire et sa place. Le Kop Of Boulogne voit le jour à la fin des années 70 en référence au Kop d’Anfield de Liverpool. Initialement basé sur un modèle à l’anglaise, le KOB s’est construit une réputation nationale et également sur le plan européen. Entre ferveur et passion mais aussi violence et extrémisme, le KOB a défrayé la chronique pendant de nombreuses années.
Boulogne : Héritage et Nationalisme
À droite, se trouve le Kop de Boulogne, le fief historique des supporters parisiens. La tribune Boulogne est la tribune historique du Parc des Princes, la seule réservée aux supporters du PSG avant le début des années 90. Elle tire son identité du modèle anglais. Les venues à Paris du Bayern Munich (1975) et de Liverpool (1981) en finale de Coupes d’Europe des clubs champions influencent beaucoup les habitués de la Porte d’Auteuil. C’est à cette époque que les chants, les drapeaux et les fumigènes s’invitent dans les tribunes du Parc. Les hooligans, les punks et les skinheads également.
Autrefois structuré, Boulogne apparaît désormais comme un lieu instable. Incontrôlable. La dissolution de son groupe le plus influent, les Boulogne Boys, le 17 avril 2008 à la suite de la banderole anti Cht’is, n’y est pas étrangère. Depuis cet événement, les associations de supporters s’autogèrent. Et les « anciens » chefs de file ont vu leur autorité fragilisée par l’arrivée de jeunes indépendants. En haut de la tribune, les associations officielles, avec au premier rang les Boulogne Boys. À l'étage inférieur, la section «R2», celle des fachos pur jus, pratiquants assidus du salut nazi et du cri de singe. À divers endroits de la tribune, les «indépendants» et hooligans rompus à la guérilla des stades. Des tribus distinctes, mais une tribune «nationaliste». «Boulogne est une tribune solidaire et unitaire, explique un supporter. Il y a une culture de famille.» Noirs et Arabes n'y sont pas les bienvenus, orientés vers d'autres tribunes par les stewards du club eux-mêmes. Mesure de sécurité. «Boulogne a une solide réputation, qui attire certaines personnes plus que d'autres, euphémise un membre du Kop. Quand on vient des cités, on va à Auteuil…»
Auteuil : Diversité et Opposition
De l'autre côté de la pelouse, et aux antipodes, se trouve le virage Auteuil, avec ses vapeurs de shit et ses groupes ultras plus «cosmopolites et racailleux», selon un habitué. La tribune est calquée sur le modèle italien. Autrement dit elle est plus structurée, plus formelle que son homologue de Boulogne. Elle doit son existence, au début des années 90, à la volonté de l’ancien actionnaire du club, Canal Plus, d’opposer une tribune aux ultras de Boulogne. Auteuil se démarque également par son public dit « black-blanc-beur », qui se compose de gens issus de toutes les ethnies. Les policiers l'avaient remarqué : «Depuis plusieurs années, une nouvelle génération est arrivée. Avec une autre mentalité, exubérante. Le comportement "cité" au stade.»
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En première ligne : les Tigris Mystics, 500 encartés, considérés comme un «bon groupe» par ses voisins d'Auteuil. Mais un peu trop «hégémonique» et remuant. «Chez les Tigris, il y a des mecs extrêmement violents, aussi cons que ceux d'en face, estime un proche du club. A Boulogne, il y avait des "sales Noirs", des "sales Arabes". Maintenant, on entend aussi des "sales Français".»
L'escalade des tensions et des violences
Boulogne contre Auteuil, ou l'irrésistible face-à-face entre supporters de la même équipe, mais pas du même monde ? «A l'origine, les supporters du PSG, c'était une population blanche, avec des éléments d'extrême droite qui considéraient que Boulogne était un territoire "libéré", décrypte le sociologue Patrick Mignon. Et les ultras d'Auteuil ont progressivement voulu montrer, de manière volontariste, qu'une population multiculturelle pouvait aussi être attachée au PSG.»
L'étincelle : une banderole et une rivalité exacerbée
Comme souvent entre supporters, tout a commencé par des mots, inscrits sur une banderole des Tigris pour leur dixième anniversaire, en 2003 : «L'avenir est à nous.» Impardonnable affront pour la tribune Boulogne, forte de ses vingt ans de métier. Il débouchera sur plusieurs incidents sérieux. La guerre des tribunes est annoncée. C’est une banderole qui est à l’origine de cette lutte fratricide. Celle déployée par les Tigris Mystics en mai 2003 : « L’avenir est à nous ». Le message adressé par ce groupe d’Auteuil, qui fêtait alors ses dix ans d’existence, a été mal perçu par le kop Boulogne. Ce dernier y a vu une remise en cause de son pouvoir et donc, une véritable déclaration de guerre. Après des mois de conflit, les Mystics, peu soutenus par les autres groupes d’Auteuil, jettent l’éponge et annoncent leur dissolution. Le point de non-retour est atteint. Boulogne et Auteuil ne supportent plus leur cohabitation au Parc des Princes. Surtout les derniers, qui voient une frange de leurs supporters, la plus radicale, contestée de manière de plus en plus virulente le racisme affiché par Boulogne.
Une violence omniprésente
Elle n'aura pas lieu pendant la saison 2004-2005, où un nouveau directeur de la sécurité du PSG met tout le monde d'accord. A ses dépens. Ancien commissaire divisionnaire de Bordeaux, Jean-Pierre Larrue a tenté de remettre de l'ordre au Parc. Trop vite, trop fort. «Union sacrée» de tous les groupes de supporters, banderoles incendiaires, grève des tribunes, et même une procédure judiciaire contre le club… «Nous sommes devenus un véritable lobby, en mesure de gêner le PSG», juge un ultra. Et de faire limoger, en mai dernier, le très détesté patron de la sécurité d'un club empêtré dans une politique à double tranchant. Les différentes directions du PSG ont toujours plus ou moins toléré la présence de groupes extrémistes et violents à Boulogne, allant parfois jusqu'à employer certains de leurs membres. Pour faire contrepoids, elles ont encouragé l'émergence des associations ultras à Auteuil… «La tentation a toujours été forte, au PSG, d'instrumentaliser les supporters afin d'avoir prise sur eux, résume un observateur. Le club considérait que l'essentiel était d'éviter un grave accident ou un affrontement d'envergure.»
Le début de cette saison s'annonçait paisible. Cet été, en signe d'apaisement, le PSG avait même laissé les supporters peindre leurs fresques dans les coursives du Parc. Mais, sous la couche de peinture, l'Ile-de-France bouillonne toujours. «Le stade anticipe et grossit des phénomènes sociaux existants, rappelle Patrick Mignon. L'existence d'un phénomène "petits Blancs" à Boulogne préfigurait le repli sur soi, la crainte des gens différents et le vote FN.» La rage de certains ultras d'Auteuil annonçait-elle la révolte des cités ? Toujours est-il qu'un mois avant le déclenchement des violences urbaines, l'«embrouille» du Mans fournit à la tribune Boulogne l'occasion idéale pour se dresser contre la «racaille».
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«Tout le monde était très énervé, sur les dents», confirme un responsable des Boulogne Boys. Les forums Internet fourmillent de projets d'expéditions punitives. «Les indépendants se sont dit : "Boulogne est agressé, on va reprendre les affaires en main", observe-t-on au ministère de l'Intérieur. Des anciens, qui s'étaient calmés, sont revenus.» Le 1er octobre, jour du match contre Nantes, dès 11 heures, «150 indépendants chargés, bourrés, organisés, attendent dans les rues autour du stade pour faire la chasse aux Tigris», rapporte un témoin. Ces derniers ne viendront pas, refoulés par mesure de sécurité. Autour du Parc, l'ordre règne : bras levés, chants natios, jeunes Noirs et Arabes ratonnés. Pas moins de 85 hooligans sont interpellés, pour la plupart relâchés quelques instants plus tard. A l'intérieur, la tribune Boulogne porte le coup de grâce, symbolique celui-là : «Tigris Mystic, manipulés par les anarchistes de la CNT, protégés par le PSG». Une simple banderole, mais une terrible accusation jetée aux yeux de tous les groupes ultras du Parc, dont la légitimité repose avant tout sur la réputation d'indépendance.
Le politique ne s'éloigne jamais du stade. Nicolas Sarkozy, lui, y est déjà. Il rencontre en personne les responsables des Tigris et des Boulogne Boys, pendant le match PSG-Nancy, pour calmer le jeu. Mais la compétition entre ultras tourne à l'opération commando. Trois heures après la réunion, à minuit, une vingtaine de «hools» lance l'assaut contre le local des Tigris, à Montreuil (Seine-Saint-Denis). L'un d'eux, membre de la «Casual Firm», un influent groupe de hooligans de Boulogne, sera interpellé peu aprèsdans les parages, en possession de cocaïne. D'autres membres de la «Firm» ont été reconnus par les Tigris, mais présentent un alibi. L'un d'eux, ancien salarié du club, a été aperçu après le match au café des Trois Obus, proche du Parc, par des anciens joueurs et Jean-Michel Moutier, responsable du secteur pro du PSG…
Le ministre de l'Intérieur, qui prépare une batterie de mesures anti-hooligans, a prévenu : il va «débarrasser nos stades des voyous». Trois jours avant le match à Auxerre, il réunit les responsables du club, les associations d'Auteuil, le préfet de police Pierre Mutz, le directeur général de la police nationale Michel Gaudin et le patron des RG parisiens. Le président du PSG a alerté, par lettre, le préfet de l'Yonne sur la présence de «factions dangereuses» et la nécessité de refouler «tout supporter ou sympathisant faisant le déplacement de manière indépendante». Mais les hostilités ont leur dynamique que les dispositifs sécuritaires ignorent. «Auteuil séduit de nouveaux supporters contents de s'opposer à la vision rétrécie de Boulogne, analyse Patrick Mignon. Et les supporters de Boulogne se radicalisent au fil de la confrontation avec ceux d'en face.»
Le drame de 2010 et ses conséquences
La tension constante et la peur de voir un de leurs membres victime d’un drame ont raison de leur détermination. D’eux-mêmes, les Tigris prononcent leur dissolution à l’été 2006.
ll était 19h57, vendredi soir, lorsque les premiers chants à la gloire du PSG ont retenti depuis la tribune Auteuil, immédiatement repris dans le virage opposé par les quelques 500 supporters triés sur le volet par le Collectif Ultras Paris. Il faudra s'habituer, cette saison, à voir la tribune Boulogne prendre vie et donner de la voix pour soutenir la formation dirigée par Luis Enrique. Déjà expérimentée à plus petite échelle () la saison passée lors du match de groupe de la Ligue des champions face à Manchester City (4-2), le 22 janvier, puis sur une douzaine d'autres sur la deuxième partie de saison, la présence des Ultras dans cette partie du Parc des princes a pris une tournure permanente. () Seulement 200 ultras avaient été autorisésC'est le souhait du président Nasser Al-Khelaïfi qui avait déjà été à l'origine du retour des Ultras dans l'enceinte parisienne en 2016. Il n'y a évidemment rien d'anecdotique dans cette démarche pour un club qui avait éradiqué ses associations de supporters avec le plan Leproux au mois de mai 2010.
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Le point de non-retour : la mort de Yann Lorence
Une rixe éclate devant le Virage Auteuil, cette échauffourée se solde par la mort de Yann Lorence, supporter de Boulogne. La goutte d’eau qui fait déborder le vase pour le ministère de l’Intérieur qui décide la dissolution de l’ensemble des associations de supporters parisiennes. Une décision qui touche 13000 abonnés alors que les actes de violences sont perpétrés par « seulement » 200 hooligans.
Le plan Leproux et la mise en sommeil des tribunes
Après la mise en place du plan Leproux, les supporters de Boulogne décident du boycott du Parc des Princes tout comme les associations du Virage Auteuil. La première année de boycott est un succès, le stade peine à faire le plein. Les places pour voir jouer le PSG à domicile sont offerts dans les Télé 7 jours, un comble pour le seul club de la capitale en Ligue 1.
Le club réintègre les ultras à Auteuil sous l’égide du Collectif Ultras Paris en 2016. Ses membres revendiquent l’héritage de la tribune historique.
Vers une nouvelle ère ?
«J'ai vu beaucoup de changements, rembobine Anthony, 43 ans, abonné au Parc depuis presque deux décennies, passé d'Auteuil à Boulogne il y a quelques années. Avant, on avait l'une des plus belles ambiances d'Europe. Ensuite, avec tout ce qu'il y a eu comme problème, il y avait l'obligation de faire quelque chose, un grand ménage a été fait. Par rapport à il y a une vingtaine d'années, on peut venir en famille. Avant, ce n'était pas forcément le cas. La nostalgie, c'est ça, de retrouver deux virages qui chantent à l'unisson. Sans histoire. J'espère que le chiffre va augmenter au fur et à mesure. Monter à 1000, 2000, ce serait bien. »
Les actuels dirigeants du PSG ont décidé de déplacer la tribune des visiteurs à Boulogne dans la tribune K. Cet espace qui auparavant se situait en tribune H (près du Virage Auteuil) prend désormais place dans la tribune historique du KOB. Une décision impensable il y a encore quelques années.
Une division qui persiste ?
Si l’objectif affiché est de créer une dynamique collective pour porter l’équipe et rendre au Parc des Princes l’ambiance « digne de son histoire », l’initiative ne fait pas l’unanimité. Certains supporters dénoncent une « homogénéisation » et une possible atteinte à l’héritage des tribunes parisiennes, historiquement marquées par une forte dualité entre Auteuil et Boulogne.
La récente découverte d’une liste noire des supporters du PSG issus des anciennes associations d’Auteuil et Boulogne démontrent bien la scission entre les supporters historiques et l’actuelle direction.