Pourquoi le football se joue-t-il à 11 ? Une plongée dans les origines d'une règle universelle

Le football est un sport universellement aimé et pratiqué, réunissant des millions de personnes à travers le monde, que ce soit en tant que joueurs ou supporters. Parmi les règles qui régissent ce sport, une question revient souvent : pourquoi le football se joue-t-il à onze ?

Les racines du football moderne en Grande-Bretagne

Le football trouve ses racines dans plusieurs sports pratiqués dès l’Antiquité, qui avaient pour but de jouer avec une balle à l’aide des pieds. Mais c’est au Royaume-Uni, au milieu du XIXe siècle, que le football moderne a véritablement pris forme. En effet, c’est là-bas que les différentes équipes souhaitant mettre en place des matchs se sont retrouvées face à un problème : il leur fallait définir un certain nombre de règles, afin d’avoir un cadre commun.

C’est ainsi qu’en 1863, la Football Association (FA) voit le jour en Angleterre. Son rôle était de créer un ensemble de règles pour réguler le jeu et permettre à tous de pratiquer le même football.

L'influence des universités britanniques

La principale raison pour laquelle le football se joue à 11 est liée aux universités britanniques, qui ont fortement influencé le développement du sport en Angleterre. À cette époque, les matchs étaient organisés entre différentes équipes formées d’étudiants provenant des écoles et des universités anglaises. Ce sont donc les élèves des établissements scolaires traditionnels anglais qui vont contribuer à donner naissance à ce chiffre magique. Parmi ces écoles, on peut citer Eton, Harrow, Rugby ou encore Chigwell.

Une autre légende raconte que le nombre de joueurs serait lié à une histoire de dortoirs. À l’origine, le football se jouait entre universités et comme les dortoirs des internats comptaient dix étudiants et un surveillant, naturellement dans l’équipe de foot de la fac, il y avait les dix élèves sur le terrain et leur pion en gardien de but.

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L'importance de l'arbitrage

D’autre part, l’importance de l’arbitrage a également pesé dans la balance. Avec onze joueurs de chaque côté, l’arbitre pourrait ainsi mieux contrôler le respect des règles lors des rencontres. Les premières lois du jeu édictées par la FA en 1863 faisaient mention d’un « juge-arbitre » dont la mission était de surveiller le bon déroulement des matchs.

L'adoption de la règle du "onze contre onze"

Le choix du nombre de joueurs s’est rapidement imposé comme une référence pour les équipes désireuses de pratiquer le football, notamment par la suite lors de l’organisation des premières compétitions officielles. Il est intéressant de noter que si certains clubs ont tenté d’introduire des variantes dans les effectifs, la règle du onsari (littéralement « 11 contre 11 » en argot anglais) est rapidement revenue en force.

Au-delà des frontières britanniques, cette règle a également été adoptée par les autres pays qui se sont mis à pratiquer le football. En effet, dès la fin du XIXème siècle et au début du XXème siècle, le sport a connu un véritable essor en Europe continentale, puis aux États-Unis et en Amérique du Sud. On doit notamment cette expansion au travail des expatriés européens, qui fondaient des clubs à l’étranger et organisaient des rencontres selon les mêmes règles qu’en Angleterre.

L'équilibre tactique

Enfin, le choix du nombre de joueurs à 11 permet également un vaste champ de possibilités sur le plan tactique. En effet, chaque poste a une fonction spécifique sur le terrain, comme les défenseurs dont le rôle principal est de protéger leur but, les milieux de terrain qui sont chargés d’organiser le jeu et distribuer les ballons vers l’avant, et enfin les attaquants dont la mission est de marquer des buts.

L'héritage du passé

De nos jours, cette règle demeure inchangée et fait partie intégrante de l’histoire du football. Cet héritage du passé, transmis à travers les générations, a permis au sport roi de s’affirmer dans son identité actuelle.

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Les premières règles du football moderne

Les premières règles du football moderne ont été scellées en octobre 1863, dans un pub de Londres, le Freemasons Arms. Ebenezer Cobb Morley et les pionniers des « Public schools » (écoles d’élite réservées aux jeunes aristocrates ou bourgeois) d’Eton, Harrow ou Westminster définissent les 13 premières lois du jeu. Parmi les principales : la longueur du terrain, le coup d’envoi au centre de celui-ci, l’objectif de faire passer le ballon à travers deux poteaux distants de 8 yards (7,32 m, mais sans barre transversale) pour marquer un but, l’interdiction de le faire avec les mains. La règle du gardien de but, seul habilité à se saisir du ballon avec les bras, viendra quelques années plus tard.

Cette date marque aussi la volonté de mettre fin à l’usage d’une importante violence sur les terrains. Fini les croche-pieds et les coups de pied dans les tibias, appelés « hackings ». L’Angleterre victorienne et les élites qui l’incarnent se distinguent ainsi de l’Angleterre préindustrielle où les jeux et les loisirs étaient hyper violents, où les plus forts étaient sans pitié et les plus faibles servaient parfois de cages ou de lignes de démarcation des terrains de jeux.

L’un des précurseurs de cette révolution corporelle est Thomas Arnold, directeur de l’établissement situé à Rugby au milieu du XIXe siècle, et qui va inspirer de nombreux chefs d’établissements dans ce travail d’encadrement de la violence, en mettant des premières codifications orales. Ce travail a d’ailleurs inspiré Pierre de Coubertin qui va tenter d’imposer au début des années 1880 en France ce modèle éducatif fondé sur les sports codifiés.

La scission entre le football et le rugby

L’année 1863 marque aussi la scission sans retour possible entre le football et le rugby. Plus que la prohibition de l’usage des mains dans le football, c’est le niveau de violence acceptable qui sépare alors ces deux pratiques désormais distinctes. La création d’une fédération centrale, la FA, en 1863 marque aussi un tournant décisif dans l’avance que le football prend sur le rugby : la fédération nouvellement créée organise des compétitions régulières, participe à la diffusion de la pratique, et organise la pratique avec des règles communes et partagées, alors que le rugby ne s’organise sur les mêmes bases qu’à partir de 1871.

Dès lors, les événements s’enchaînent. Sheffield et Londres s’opposent pour la première fois pendant 90 minutes, en 1866. En 1872 naît la FA Challenge Cup, les clubs de football commençant à s’affronter les uns les autres de façon organisée, dans un tournoi. Ils deviennent professionnels autour de 1880. Fleurissent Manchester United (1878) et City (1880), Tottenham (1882), Arsenal (1886), Liverpool et Newcastle (1892). La FIFA voit le jour en 1904, la Coupe du monde en 1930. 158 ans après sa création, au fil des nombreuses légendes qu’il a créées, il est devenu le sport le plus populaire du monde, pratiqué dans plus de 200 pays.

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Les ancêtres du football

Bien sûr, le « football » sous d’autres formes, ou plutôt ses ancêtres, sont apparus plus tôt et sur d’autres continents. On pratiquait déjà des jeux de ballon (fabriqués avec les moyens du bord) dans l’Antiquité, en Grèce, en Chine ou en Égypte. Les Romains en faisaient aussi. Le terme « football » est apparu pour la première fois en Angleterre au XVe siècle, avant de muer vers sa forme moderne au XIXe siècle, avec notamment l’apparition de la passe (les joueurs ne faisaient que des actions individuelles avant cela), et d’être codifié autour de ces six soirées de 1863.

L’ancêtre du foot pourrait être la soule : un jeu de ballon qui se jouait des deux côtés de la Manche au Moyen Âge. Mais le nombre de joueurs variait d’un village à l’autre, le jeu était violent, et tous les coups étaient permis, y compris dans les tibias ! Du Moyen Âge au XIXe siècle, ce football primitif était très populaire, surtout en Angleterre. Cependant, il générait beaucoup de violence, des bagarres, des vitres cassées et il était régulièrement interdit par les autorités. C’est finalement grâce aux clubs des collèges britanniques que tout change. En 1848, les règles du collège de Cambridge posent les bases du football moderne. Le match qui oppose Londres à Sheffield en 1866 marque un tournant : la taille et le poids du ballon ainsi que la durée de 90 minutes font l’objet d’un accord.

Le Foot-Ball Club d'Édimbourg : un ancêtre du football moderne

À l’hiver 1824, un événement fondateur de l’histoire du football a lieu à Édimbourg, en Écosse. John Hope, un étudiant de 17 ans, fonde un club nommé simplement The Foot-Ball Club, considéré comme le premier club de football au monde. A défaut d’adversaires extérieurs (puisqu’aucun autre club n’existait encore), les membres de ce club inaugurent la pratique en se scindant eux-mêmes en deux équipes et disputent ainsi ce qui est souvent présenté comme le premier match de football de l’histoire.

Le club compte dès le départ environ 60 membres, principalement de jeunes hommes issus de la bourgeoisie éclairée d’Édimbourg. John Hope a fondé ce club dans un esprit en partie philanthropique. Il souhaite lever des fonds pour aider les ouvriers pauvres du quartier de Dalry. Le recrutement initial reflète toutefois la composition sociale privilégiée du club, ce qui en fait un cercle élitiste sur le plan socio-économique.

Au fil des années, The Foot-Ball Club connait un succès notable. Il attire au total près de 300 membres différents entre 1824 et 1841. Pour le match inaugural, chaque « équipe » est vraisemblablement formée en répartissant les membres disponibles. Les parties peuvent réunir un très grand nombre de joueurs sur le terrain. Une partie en 1825 se déroule avec 39 joueurs au total (soit sans doute 19 contre 20). La formation précise des deux camps ce jour de décembre 1824 n’est pas détaillée, mais on sait que le club compte 61 inscrits lors de la première saison, un effectif pléthorique était disponible. En somme, ce « premier match » oppose bien le club contre lui-même.

En 1824, le football n’est pas encore régi par des règles universelles. Le jeu pratiqué par The Foot-Ball Club d’Édimbourg s’apparente à une forme proto-sportive, héritée du « mob football » (football de foule) des siècles précédents, tout en commençant à intégrer certaines règles de bienséance propres à un cercle organisé. Au début, très peu de règles encadrent ces parties. Tous les coups sont permis ou presque. Le jeu est rudimentaire et brutal (rough and ready). Il rassemble jusqu’à une quarantaine de joueurs sur le terrain. Il est admis de bousculer et de pousser ses adversaires, et même de manipuler le ballon à la main par moments. En effet, le jeu tolère le « lifting of the ball », c’est-à-dire le fait de saisir ou soulever le ballon, pratique aujourd’hui assimilée au rugby. Les contacts physiques sont rudes. Malgré cette grande violence tolérée, une règle de fair-play notable est en place. Il est strictement défendu de faire un croc-en-jambe (tripping) à un adversaire. Ce bannissement des croche-pieds est significatif, car il s’agit d’une règle de sécurité qui a perduré dans les codes ultérieurs du football moderne.

Au fil du temps, John Hope et ses compagnons codifient leur jeu. En 1833, soit neuf ans après la fondation du club, Hope rédige le premier règlement formel connu de l’histoire du football. Ce règlement est très succinct et ne comporte que six articles simples. Il pose quelques bases du jeu civilisé. On y retrouve notamment l’interdiction réitérée de faire trébucher un joueur, mais aussi de nouvelles règles comme l’obligation de ne propulser le ballon qu’avec le pied. En effet, l’une des innovations majeures de ce code de 1833 est de proscrire la pratique courante consistant à saisir le ballon à la main (« ban on carrying the ball »). Seuls les coups de pied peuvent faire progresser la balle. D’autres éléments du règlement de 1833 montrent que le jeu du Foot-Ball Club se structure. Ainsi, Hope mentionne un comportement sportif codifié et l’existence d’un terrain délimité avec des poteaux de but. On assiste là aux prémices d’un terrain de jeu défini, rompant avec l’anarchie spatiale du mob football où l’aire n’avait pas de frontières fixes. John Hope continue de peaufiner les règles après la dissolution du club. En 1854, il publie un guide de bonnes pratiques du jeu.

En résumé, les règles du match de 1824 sont très éloignées de celles du football moderne. Hormis l’interdit du croche-pied, presque tout est permis - contacts rugueux, jeu à la main ponctuel, nombre de joueurs illimité. Le ballon lui-même, une vessie de porc gonflée, devait souvent être remplacé en cours de partie tant il était fragile.

Le contexte social et culturel du premier match

Le match de 1824 s’inscrit dans le contexte de l’Écosse du début du XIXᵉ siècle. Sur le plan politique, le Royaume-Uni est alors sous le règne du roi George IV. C’est l’ère géorgienne tardive, marquée par la fin des guerres napoléoniennes (1815) et le début de la révolution industrielle. La société britannique connaît des transformations socio-économiques importantes, avec une montée en puissance de la bourgeoisie et des revendications démocratiques qui conduiront à la réforme électorale de 1832. En Écosse, les autorités locales avaient depuis longtemps un rapport ambivalent avec le football. Historiquement, les jeux de balle de foule étaient souvent interdits par souci d’ordre public. On craignait les émeutes, les dégâts ou la distraction des soldats. Cependant, au début du XIXᵉ siècle, le football commence à être toléré voire encouragé, lorsqu’il est pratiqué dans un cadre encadré par l’élite, comme ce fut le cas à Édimbourg en 1824.

Sur le plan urbain, la ville d’Édimbourg en 1824 est une cité en plein essor. La capitale écossaise sort tout juste de son Siècle des Lumières marqué par des figures comme David Hume et Adam Smith. Elle s’est dotée à la fin du XVIIIᵉ siècle d’une « Nouvelle Ville » (New Town) élégante et ordonnée, à côté de la Vieille Ville médiévale. Cette expansion urbaine témoigne de la prospérité et du dynamisme de la bourgeoisie édimbourgeoise. En novembre 1824, quelques semaines avant la création du Foot-Ball Club, la ville a traversé une épreuve notable : le Grand Incendie d’Édimbourg, qui a détruit une partie de la Vieille Ville. Ce contexte urbain est celui d’une cité qui conjugue modernisation et traditions.

Le choix du quartier de Dalry, alors en périphérie Sud-Ouest de la ville, pour organiser les premiers matches n’est pas anodin. Il s’agit d’un secteur semi-rural où le club peut louer un terrain dégagé, un pré appartenant à un domaine, sans gêner la vie urbaine et sans enfreindre d’éventuelles interdictions de jouer dans les rues ou sur les terrains publics du centre-ville. Ainsi, le Dalry Park a été utilisé pendant les sept premières saisons du club, annuellement chaque été jusqu’en 1831 pour les rencontres.

Le contexte éducatif joue un rôle central dans la genèse de ce premier match. John Hope et nombre de ses camarades ont appris à jouer au foot-ball durant leur scolarité. En effet, dès le tournant du XIXᵉ siècle, les jeux de ballon commencent à être intégrés dans les traditions de certaines écoles britanniques prestigieuses. Vers 1800, la pratique du football, sous des formes variées, s’est diffusée parmi les élèves des public schools anglaises comme Eton, Rugby ou Harrow, ainsi qu’au High School d’Édimbourg, école publique de très haut niveau, aujourd’hui appelée Royal High School. John Hope lui-même est un ancien élève du Royal High School. C’est là qu’il s’est pris de passion pour le foot-ball et qu’il a noué des amitiés avec d’autres jeunes amateurs de ce jeu. En 1824, fraîchement inscrit en droit à l’Université d’Édimbourg, Hope décide de fonder un club pour continuer à pratiquer le jeu de son enfance avec ses pairs en dehors du cadre scolaire. Le Foot-Ball Club est donc en quelque sorte le prolongement des récréations du lycée, transposé dans la vie étudiante et jeune adulte.

Édimbourg est alors particulièrement en avance en matière de culture sportive organisée. La ville dispose déjà de plusieurs clubs sportifs pionniers bien avant 1824. Elle a vu naître le premier club de tir à l’arc au monde, la Royal Company of Archers, créée au début du XVIIIᵉ siècle, un des tout premiers clubs de golf avec des règles écrites dès 1744 au Leith Links, et un club de gymnastique très tôt au XIXᵉ siècle. Les Écossais d’Édimbourg avaient également formalisé les règles d’autres loisirs bien avant beaucoup d’autres, comme les premières règles codifiées connues pour le golf, le bowling sur gazon et le curling, ainsi que l'attribution des premiers trophées sportifs dès le XVIIIᵉ siècle.

Le match de décembre 1824 est donc le produit de son temps et de son lieu : une époque où l’élite écossaise, éduquée et progressiste, expérimente l’organisation de loisirs sportifs modernes, dans une ville foyer des Lumières et pionnière en de nombreux domaines.

Socialement et culturellement, la naissance du Foot-Ball Club d’Édimbourg s’inscrit dans la continuité d’une évolution du profil des joueurs de football. Alors qu’aux siècles précédents le football de rue ou de campagne (mob football) était l’apanage des paysans, des artisans et des apprentis, le début du XIXᵉ siècle voit ce jeu investi par des classes plus aisées, notamment les étudiants et jeunes professionnels. Le match de 1824 en est l’illustration.

Il apparaît également que John Hope et ses collègues voyaient dans ce club un moyen de servir la communauté. Comme mentionné plus haut, Hope voulait utiliser le club pour collecter de l’argent au profit des classes laborieuses de Dalry. Cela s’inscrit dans une tradition de paternalisme social et de philanthropie propre au XIXᵉ siècle naissant. L’élite cultivée éprouve le besoin moral d’améliorer le sort des plus défavorisés. Bien que la pratique du football au sein du club ne concernait pas directement les ouvriers, les recettes des cotisations ou des événements liés au club pouvaient être redirigées vers des œuvres de charité locales.

La perception du sport en 1824 est bien différente d’aujourd’hui. Le football n’a pas encore le statut noble ou populaire qu’il acquerra plus tard. Pour la bonne société, le foot-ball passe pour une simple distraction juvénile, voire pour une activité quelque peu brutale indigne d’un gentleman, tant les traditions de mob football étaient violentes. Néanmoins, dans le contexte du club d’Édimbourg, la pratique du football a commencé à gagner en légitimité sociale. Le fait que des étudiants en droit et de futurs notables y jouent lui confère une certaine respectabilité, ou du moins une curiosité bienveillante. D’ailleurs, des spectateurs assistaient parfois aux matchs. Toutefois, le football de 1824 reste un loisir participatif et non un spectacle. Le but est de jouer, non de divertir un public payant. Les membres du club dépensent même des sommes notables pour pouvoir pratiquer (location de terrain, achat de vessies de ballon), ce qui réserve de facto ce sport à ceux qui en ont les moyens. En ce sens, le football est encore un sport de classe moyenne/aisée dans les années 1820-1840.

Culturellement, la création du Foot-Ball Club témoigne aussi d’un changement d’attitude vis-à-vis du corps et du temps libre. On est à l’aube de l’ère victorienne qui valorisera le « mens sana in corpore sano », l’idée qu’une éducation complète passe par l’exercice physique et l’esprit d’équipe. Les jeunes gens d’Édimbourg de 1824 préfigurent cette philosophie. Ils cherchent à occuper leurs samedis après-midi de manière saine, compétitive et collective. Cette culture du sport amateur, du fair-play et de l’entre-soi masculin est en germe dans ce premier club. Quelques décennies plus tard, certains fils de ces pionniers seront aux avant-postes dans l’organisation du sport moderne. Le père du premier capitaine du XV de rugby écossais et le père du premier capitaine de l’équipe d’Écosse de football lors du tout premier match international en 1872 étaient membres du Foot-Ball Club dans leur jeunesse.

Le match de 1824 s’est donc déroulé dans un contexte social élitiste et éclairé, où le football commence à être perçu comme une activité formatrice et conviviale pour de jeunes gentilshommes, tout en étant mis au service d’idéaux philanthropiques. C’est une étape de transition dans l’histoire culturelle du sport. Le football sort doucement de l’ombre des foires populaires pour entrer dans le monde organisé des clubs privés.

Du point de vue administratif et organisationnel, le Foot-Ball Club d’Édimbourg fonctionne de manière tout à fait informelle mais structurée, un modèle embryonnaire de club sportif qui préfigure les associations sportives modernes. Il ne s’agit pas d’un club rattaché à une école ou à une institution officielle. C’est une initiative privée de John Hope et de ses amis. Aucune autorité sportive n’existe à l’époque. L’organisation interne du club repose sur des membres cotisants. Les listes d’abonnés (subscribers) pour chaque saison de jeu, avec le montant de leur contribution, sont tenues à jour. Par exemple, pour la saison 1824-1825, le droit d’adhésion annuel était de 1 shilling, une somme non négligeable mais abordable pour la classe moyenne de l’époque. Cet argent sert à couvrir les dépenses du club : location du terrain, achat et réparation des ballons, éventuellement fourniture de rafraîchissements ou d’équipements de base. Les registres comptables du club sont conservés. Ils nous apprennent par exemple que les dépenses pouvaient atteindre 6 shillings par match à certaines périodes. Ce montant inclut, entre autres, la rémunération d’un garçon chargé de gonfler la vessie de porc faisant office de ballon avant chaque rencontre.

Le club ne possédait pas de terrain en propre. Il a donc dû trouver des arrangements pour disposer d’un espace de jeu. John Hope a négocié avec des propriétaires fonciers pour obtenir le droit d’utiliser temporairement des prés privés. En 1826, Hope a versé une somme pour l’usage du parc de Dalry afin d’y jouer au football et de pratiquer le tir à l’arc. Cela indique que l’utilisation était contractuelle, autorisée par le propriétaire contre paiement, et que le même lieu pouvait servir à plusieurs activités sportives, ce qui optimisait l’investissement. Le club prenait également soin de maintenir le terrain praticable. Il payait l’agriculteur local pour qu’il tienne son bétail éloigné de la pâture entre les sessions de jeu, afin d’éviter qu’une vache ne vienne fertiliser le gazon en plein match. Ce souci du détail montre un cadre d’organisation relativement sérieux et prévoyant. En outre, en restant sur des terrains privés à la périphérie de la ville, le club contournait d’éventuelles restrictions municipales sur les jeux violents dans les lieux publics. Il n’y a pas de demande d’autorisation officielle auprès du conseil municipal, probablement qu’aucune n’était requise dès lors que l’activité se tenait sur un domaine privé avec l’accord du propriétaire.

Ce premier match, et ceux qui suivirent jusqu’en 1841, étaient essentiellement des rencontres privées réservées aux membres et à quelques invités ou curieux. Il n’y avait pas de billetterie ni de véritable public payant. Toutefois, le club n’était pas secret pour autant. Son existence était connue de certains cercles à Édimbourg, et il recrutait ouvertement de nouveaux membres parmi les étudiants et jeunes professions.

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