Histoire du football dans le Pas-de-Calais : un demi-siècle de passion

Le département du Pas-de-Calais, une terre d'élection pour le football association, a vu ses premières formes d'implantation à la fin du XIXe siècle, jusqu'à son enracinement à la veille de la Seconde Guerre mondiale. L'histoire du football nordiste, notamment dans le Pas-de-Calais, permet de mieux comprendre les phénomènes observés dans la première moitié du XXe siècle : la constitution des premiers clubs et l'essaimage des pratiques avant 1914, l'organisation des compétitions et des instances dirigeantes dans les années 1920, et l'affirmation de formes complexes de sociabilité et d'identités sportives, accélérées par le choix du professionnalisme dans les années 1930.

La Ligue du Nord-Pas-de-Calais : un acteur majeur

La Ligue du Nord-Pas-de-Calais de football, première ligue sportive de la région, a été créée le 30 août 1919. Régie par la loi du 1er juillet 1901, elle était présidée à sa création par Henri Jooris, futur vice-président de la Fédération Française de Football. Elle regroupait initialement les trois équipes les plus prestigieuses de l'époque : le Racing-club de Roubaix, l'Union sportive tourquennoise et l'Olympique Lillois, qui formaient en 1913 Le Lion des Flandres. La mise en place des ligues régionales a permis la prise en charge de l'organisation des championnats, coupes et rencontres locales.

La Ligue regroupe les associations sportives affiliées à la Fédération française de football (FFF) et comprend des groupements sportifs dénommés « clubs » ayant pour objet principal ou accessoire la pratique du football. Elle comprend également des membres individuels, des membres d’honneur et des membres honoraires.

Ses objectifs sont multiples :

  • L’organisation, la promotion, le développement, le contrôle de l’enseignement et la pratique du football sous toutes ses formes.
  • Créer et maintenir un lien entre ses membres individuels, les clubs affiliés, ses districts et les comités départementaux.
  • Défendre les intérêts moraux et matériels du football.

Le territoire d’activité de la ligue s’étend sur le département du Nord et du Pas-de-Calais et se subdivise en 5 districts :

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  • Sur le territoire du département du Nord : Escaut, Flandre, Maritime Nord.
  • Sur le territoire du département du Pas-de-Calais : Artois, Côte d’Opale.

Les districts sont groupés en comités départementaux (l’un du Nord, l’autre du Pas-de-Calais). En 2003, la Ligue Nord-Pas-de-Calais de Football comptait 1161 clubs représentant 155 003 licenciés, ce qui en faisait de loin la première ligue de la Région.

Trois époques clés du football nordiste

L'histoire du football dans le Pas-de-Calais peut être divisée en trois grandes périodes :

  • Le temps des origines (avant 1914) : Cette phase correspond à un essaimage complexe du football association.
  • Le temps de l'enracinement (après la Première Guerre mondiale) : La structuration du football nordiste s'observe dans sa géographie et dans un processus complexe d'organisation des clubs, des instances et des compétitions.
  • Le temps des mutations (années 1930) : On assiste à l'émergence d'un football à deux vitesses, hiérarchisé, où chaque club adopte une stratégie originale.

Ces trois périodes reflètent les phases de continuité et de ruptures mises en évidence par Pierre Lanfranchi et Alfred Wahl dans l'histoire du football français. L'histoire du football nordiste, tout en adoptant le rythme de l'histoire du football français, possède ses propres singularités, telles que la précocité de l'enracinement du football association, la rapidité du processus de verticalisation des instances, le choix délibéré du professionnalisme pour les clubs du premier cercle, et une frénésie de racolage précoce.

La pratique du football : un fait social

L'histoire du football dans le Pas-de-Calais est avant tout une histoire de sa pratique. Le jeu de balle au pied s'installe, s'enracine et se diffuse selon un processus complexe, impliquant des lieux (une aire de jeu, un terrain, un stade), des instances sportives (les clubs, la LNFA, les districts) et des acteurs (les joueurs, les dirigeants).

Le football devient un ensemble de réalités sociales tangibles : la pratique de distinction s'efface progressivement devant une logique de popularisation, et contribue à l’entretien et au développement de liens de sociabilité. La pratique du football doit dès lors être considérée comme une pratique sociale à part entière : elle contribue à l’entretien et au développement de liens de sociabilité, elle diffuse et impose une conception démocratisée mais verticalisée de l’associationnisme, elle favorise des groupements ou regroupements sociaux par un principe de « cooptation sportive ». Elle offre également la photographie des rapports sociaux d’une époque, en montrant les limites du cloisonnement ou de la perméabilité d’une pratique socioculturelle. En cela, la notion de ciment culturel mériterait d’être davantage explorée. Le caractère populaire du football association, si souvent sacralisé, constitue dans l’entre-deux-guerres une réalité complexe. La question de l’identité sportive en revanche, est beaucoup plus tangible : le football peut à certains égards représenter un facteur d’unité entre les communautés et les groupes sociaux. Il représente un lieu d’expression de sentiments identitaires, comme la manifestation d’un supportérisme naissant semble l’indiquer.

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Les facteurs de l'enracinement du football

La précocité de la pratique du football association dans les départements du Nord et du Pas-de-Calais résulte de la conjonction de facteurs multiples : la notion de prédestination sportive repose sur une présence ancienne et affirmée de jeux traditionnels territorialisés qui auront très tôt développé une indispensable sociabilité ludique. Au XIXe siècle, ce tissu pré-associatif trouve ses relais dans la multiplication des sociétés conscriptives et patriotiques (de tir et gymnastique notamment), dont le développement accompagne un processus d’urbanisation, conséquence de la révolution industrielle. C’est précisément sur ce terreau favorable que viennent se greffer au milieu du siècle des pratiques sportives que l’on peut qualifier de duelles : pratiques anglaises aristocratiques visibles dans les villes du littoral, pratiques physiques mais également sportives qu’une USFSA dominante contribue à diffuser et à structurer. Si le football association représente la deuxième activité sportive pratiquée derrière la vélocipédie, son succès croissant s’explique par la rapidité de l’organisation de sa pratique. Entre les premières rencontres (1892), le challenge international du Nord (1899) ou le premier championnat du Nord USFSA (1901), peu de temps s’est finalement écoulé : ces dix années auront été essentielles, dans la mesure où elles assurent le passage d’un football composite (sur le plan du jeu, des règles et de l’origine des pratiques) à un football association désormais identifiable. Le choix des règles de l’association relève de l’évidence géographique : la proximité anglaise aura favorisé l’importation du modèle anglais, l’arrivée des premiers joueurs britanniques, la multiplication des rencontres amicales avec des clubs d’Outre-Manche. Au-delà des règles et d’un style de jeu, l’influence anglaise joue une rôle non négligeable dans la diffusion de principes éducatifs de distinction, présidant à la fondation des premiers clubs.

La structuration du football avant 1914

La période de l’avant-guerre ne constitue pas véritablement une Belle Epoque pour un football association dont la pratique demeure encore marginale et rudimentaire : aménagement Spartiate des premières aires de jeu, caractère quelque peu aléatoire des premiers calendriers, confidentialité des premières rencontres… Néanmoins, un certain nombre d’indicateurs visibles accélèrent avant 1914 cette première phase de structuration du football nordiste : la naissance d’un temps sportif (ce calendrier géré par l’USFSA a pour effet d’homogénéiser les pratiques) accompagne un essaimage des clubs autorisant l’esquisse d’une première géographie. Cette identification des pôles de pratiques, favorisé par la densité de la trame urbaine, aboutit au développement de hiérarchies sportives. Elles entraînent de facto des rivalités sportives et de territoires (à l’image de l’opposition terrien/maritime) à l’origine des premiers derbies, qui favorisent également la naissance de premiers sentiments d’identité et d’identification au sein des clubs, par équipes interposées.

L'impact de la Première Guerre mondiale

La présence des troupes britanniques sur le sol nordiste durant la première guerre mondiale aura favorisé l’enracinement du football association : elle provoque un essaimage visible des clubs sur le littoral, en particulier dans le Boulonnais où un football de village peut être observé. A partir de 1919, le football nordiste entre dans une période de reconstruction : elle concerne tout autant les clubs que de nouvelles instances qui succèdent à l’USFSA. La création de la Ligue du Nord, héritage de la commission régionale de l’USFSA, permet de fédérer une vingtaine de clubs et d’organiser des compétitions plus structurées. Ces premiers championnats vont rendre plus lisible un ensemble de phénomènes : apparition d’une géographie polarisée des clubs (le littoral fait bien pâle figure face aux clubs de Lille, Roubaix ou Tourcoing), lent processus d’édification de la pyramide sportive régionale, premières formes de déconcentration des instances par la création des districts terrien et maritime… La LNFA devient l’élément incontournable d’organisation et de régulation du football nordiste, sous l’impulsion décisive de son président Henri Jooris.

La popularisation du football dans les années 1920

Les années vingt sont celles d’un nouveau temps sportif. L’augmentation numérique des clubs affiliés, la hiérarchisation parfois complexe des compétitions et le processus de verticalisation observé à la fois au sein des clubs et des instances peuvent expliquer la popularisation croissante de la pratique. Au niveau régional, la Coupe de France devient effectivement un véritable phénomène populaire : elle renforce l’émulation entre les clubs nordistes et accentue la constitution de premiers palmarès. En même temps, elle donne l’occasion aux clubs du premier cercle de se mesurer aux principaux clubs de l’hexagone, autorisant de fait un étalonnage des performances et la naissance des premiers sentiments identitaires. Un calendrier sportif plus chargé à la fin des années vingt (aux matches de championnat viennent s’ajouter un faisceau de compétitions, challenges et rencontres de sélection), conjugué à d’autres facteurs, entraîne le football nordiste vers une professionnalisation attendue ou violemment réprouvée. A l’aube des années trente, les pratiques du racolage et les déclinaisons complexes de l’amateurisme renforceront la logique d’un football à deux vitesses, qui devient l’une des caractéristiques majeures du football nordiste.

L'impact du professionnalisme dans les années 1930

L’introduction du professionnalisme accentue les écarts déjà observés au sein de la pyramide des clubs nordistes. Les hésitations qui ont présidé à son adoption, la dénonciation des effets pervers d’une professionnalisation trop rapide se déclinent aussi au niveau régional. Les comités directeurs des clubs adoptent à son endroit des stratégies variables, mais en acceptent les conséquences : il étend le temps sportif à une intersaison où le recrutement accompagne matches de préparation, challenges et rencontres amicales. Il introduit la donnée fondamentale de la scientifisation du football association : un recrutement plus complexe obéit désormais à des choix tactiques précis. Il s’opère aussi selon des critères géographiques et, pour les clubs autorisés, prend en compte leurs limites financières. Les résultats et classements des clubs deviennent progressivement l’objet d’une frénésie statistique, qui fournit aux dirigeants de précieux indicateurs. La quantification de la performance situe le club au sein d’une hiérarchie, elle autorise la mesure de l’efficacité et de la rentabilité des joueurs, et devient de ce fait un instrument utile à une gestion optimisée des clubs.

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Le professionnalisme entraîne de facto un changement d’échelle du football nordiste : il accentue les écarts entre l’élite du premier cercle qui évolue dans les championnats nationaux, et une majorité de clubs d’envergure plus modeste qui redoutent et dénoncent la progressive logique de subordination dont ils s’estiment les victimes. Cette différence cultivée (sur les plans financiers et sportifs) renforce l’image d’un football à deux vitesses, dont les clubs du deuxième cercle constituent en quelque sorte l’interface. La géographie des clubs se trouve ainsi modifiée : définie à partir des aires de diffusion de la pratique avant les années vingt, elle utilise la hiérarchie sportive des clubs comme principal critère de répartition spatiale à la veille de la seconde guerre mondiale.

Football et société : sociabilité et identité

L’importance et la densité du mouvement associationniste sportif dans le département du Pas-de-Calais auront également constitué une condition préalable au développement de pratiques sociales originales. L’anglomanie ambiante, qui caractérise une pratique diversifiée du football association (scolaire, régimentaire, confessionnelle et civile), l’associe de facto à une conception distinctive. Dans la majorité des cas recensés, le football ne constitue pas l’activité principale ou exclusive de ces sociétés sportives omnisports, dont l’associationnisme constitue l’un des traits essentiels.

Il permet d’observer avant 1914 les prémisses d’une sociabilité sportive, majoritairement bourgeoise et forcément distinctive. Le football semble être le prétexte ou le support au développement de pratiques sociales à forte plus value éducative : ces sociétés sont animées par un souci démocratique, qui n’empêche pas une forte bureaucratisation et hiérarchisation de leurs instances. Fonctionnant sur le principe de la cooptation (la sociabilité horizontale demeure ségrégative), elles font référence et diffusent un certain nombre de valeurs éducatives : souci d’exemplarité et d’assiduité, respect des règles au nom d’une morale sportive que l’on peut considérer comme une forme de transposition de la moralité bourgeoise.

L’augmentation du nombre des clubs au lendemain de la première guerre mondiale ne va pas altérer le phénomène : ce souci éducatif lié à la pratique s’observe tout autant au sein des petits clubs, qui deviennent progressivement les dépositaires de l’amateurisme originel. L’entre-deux-guerres renforce le contrôle effectif des clubs par la bourgeoisie locale : le glissement des joueurs pionniers vers la sphère des dirigeants (au sein des clubs, de la LNFA et des districts) place la bourgeoisie aux commandes des clubs. Le phénomène peut être accentué par un processus encore peu fréquent de municipalisation (sous la forme de subventions versées aux clubs). Dans le bassin minier, le contrôle des clubs par les compagnies des Mines accélère ce basculement sociologique déjà évoqué, sur le modèle (peut être réducteur) du dirigeant / patron et du joueur / salarié. La prise de contrôle et l’exercice du pouvoir au sein des clubs deviennent la manifestation sportive d’une notabilité jusque-là exprimée sur les plans politique et économique. Encore peu nombreux sur le terrain, les ouvriers assistent aux rencontres et forment ce peuple des tribunes visiblement conquis par les modifications du jeu et par l’affirmation d’identités sportives, autour de clubs miniers. Ces derniers incarnent à leur manière les valeurs du travail, mais offrent aussi l’opportunité d’un contrôle social pour les compagnies minières. Le Racing-Club de Lens constitue une singularité dans le paysage minier : il développe une forme avancée de supportérisme populaire à mesure de l’emprise de la Compagnie des Mines de Lens.

La notion de ciment culturel pose davantage d’interrogations qu’elle n’apporte de réponses à un phénomène plutôt complexe. Le football association est cependant le lieu d’expression de manifestations collectives parfois originales : les conséquences démographiques et psychologiques de la première guerre mondiale provoquent une frénésie commémorative et la résurgence d’une forte sociabilité de type patriotique au sein des clubs et des comités. Au lendemain de la guerre, le football association cesse d’être cette sorte de bachellerie sportive réservée aux gentlemen footballeur (pour reprendre la formule de Christian Bromberger).

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