Le football, bien plus qu'un simple jeu, est un phénomène complexe, mêlant passion, politique et intérêts économiques. L'histoire du football est un voyage triste, du plaisir au devoir, où le sport s'est transformé en industrie, bannissant la beauté qui naît de la joie de jouer pour jouer. En ce monde de fin de siècle, le football professionnel condamne ce qui est inutile, et est inutile ce qui n’est pas rentable. Le jeu est devenu spectacle, avec peu de protagonistes et beaucoup de spectateurs, un football à voir, et le spectacle est devenu l’une des affaires les plus lucratives du monde, qu’on ne monte pas pour jouer mais pour empêcher qu’on ne joue.
Eduardo Galeano : Un Regard Désenchanté
Le journaliste uruguayen Eduardo Galeano, récemment décédé, évoque ses souvenirs et ses impressions de "mendiant de bon football" mais piètre footballeur pour livrer une philosophie désenchantée d’un sport devenu un spectacle "qu’on ne monte pas pour jouer mais pour empêcher qu’on ne joue". A travers ses souvenirs de jeune spectateur ou son regard d’essayiste de gauche, l’auteur analyse l’évolution du jeu en lui-même, mais aussi les représentations qu’il véhicule parmi les supporters comme au sein des sociétés du monde entier.
Eduardo Galeano, plume ouverte de l’Amérique Latine, écrivain engagé pour la sauvegarde de la culture latino-américaine, est également un amateur de ballon rond. Ou plus précisément, comme il l’écrit lui-même, un « mendiant de bon football« . Il fut d’ailleurs un très grand footballeur : « Comme tous les Uruguayens, je voulais être joueur de football. Je jouais très bien, j´étais une merveille, mais seulement la nuit, quand je dormais: le jour j´étais la pire jambe de bois qu´on ait vu sur les petits terrains de mon pays« .
Né à Montevideo, Uruguay, en 1940, et exilé en Argentine jusqu’en 1985, où il fait ses premiers pas dans le journalisme, Eduardo Galeano est l’auteur de plusieurs livres références, dont « Les veines ouvertes de l’Amérique Latine » et « Mémoire du Feu« , une trilogie qui raconte l’histoire de l’Amérique Latine.
Dans « El futbol, sol y sombra » (« Le football, ombre et lumière » en V.F.), Galeano exprime en de très courts chapitres sa vision du football à travers le monde. Il passe de la jubilation extrême avec des buts grandioses, des dribbles magnifiques et des passes merveilleuses, au malaise le plus nauséeux engendré par les traditionnels travers de l’environnement du ballon rond.
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Une Perspective Sud-Américaine Unique
L’histoire du football vue du point de vue sud-américain, ce n’est pas tout à fait celle qu’on connait de ce coté-ci du globe. Dans son souci constant de défendre la cause de l’Amérique du Sud, Galeano conteste, avec malice, la supériorité du football européen. Il rappelle que le meilleur joueur européen de l’histoire, Alfredo Di Stefano, était un Argentin. Il rappelle également que Eusebio était plus africain que portugais, comme il décrètera, bien après la sortie de son livre, que la meilleure équipe sud-américaine de la Coupe du Monde 1998 fut celle… des Pays-Bas et sa colonie de Surinamiens.
Galeano ne se laisse donc pas aveugler par sa passion du foot. Au contraire, il y trouve de nouvelles ressources dans son combat de l’Amérique du Sud face aux grandes puissances. Il fustige notamment les complots des Coupes du Monde disputées en Europe où tout semble fait selon lui pour déstabiliser le Brésil, l’Argentine et l’Uruguay. Il reprend notamment l’exemple de la World Cup 1966 où les trois nations sud-américaines avaient été flouées par l’arbitrage.
Football et Politique : Une Liaison Dangereuse
Il est vrai que football et patrie ont toujours eu partie liée, du fait de l’identification du spectateur-citoyen avec le sport. Les dictateurs surent jouer de ce lien : en 1934 et 1938, quand l’Italie remporta le Mondial, les joueurs gagnèrent au nom de la patrie incarnée par Mussolini. Au début et à la fin des rencontres, ils faisaient le salut fasciste. Quelques décennies plus tard, en Italie toujours, Silvio Berlusconi, propriétaire du club de Milan et de quelques chaînes de télévision, gagna les élections avec pour slogan « Forza Italia », mot d’ordre crié dans les stades ; il avait promis de sauver l’économie comme il l’avait fait avec son club.
Les dictateurs latino-américains se firent un devoir de se lier au football selon l’axiome « le football c’est le peuple, le pouvoir c’est le football, et moi je suis le peuple ». La marche Pra frente Brasil, composée pour la sélection en 1970, devint la musique officielle du gouvernement du général Medici, dictateur qui posa pour la postérité avec la coupe gagnée par le Brésil. En Argentine, le dictateur Videla utilisa à son profit l’image du meilleur joueur du Mondial 78, son compatriote Mario Kempes. Deux ans après le coup d’état du général Videla, la Coupe du monde se déroula durant la dictature la plus sanglante de l’histoire argentine. Il est vrai qu’aucune allusion a été faite aux milliers de disparus. Mais deux ans plus tard, durant le « mundialito », disputé à Montevideo, on entendit dans les stades, pour la première fois, des mots d’ordre hostiles à la dictature qui, depuis 1973, asphyxiait l’Uruguay.
Le Football : Un Lieu de Résistance
Toute passion humaine pouvant être manipulée, comment le football, qui est une pratique universelle, y échapperait-il ? Mais le football peut être un lieu de résistance. Par exemple, en 1942, les joueurs du Dynamo de Kiev, en pleine occupation, commirent la folie de battre la sélection allemande, malgré l’avertissement reçu : « Si vous gagnez, vous êtes morts. » Les Soviétiques rentrèrent résignés sur le terrain, tremblant de peur, mais ils ne purent pas supporter de perdre leur dignité, aussi gagnèrent-ils et furent-ils fusillés, en tenue, dès la fin de la partie.
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En 1934, alors que le Paraguay et la Bolivie faisaient se massacrer leurs soldats dans le Chaco, la Croix-Rouge paraguayenne avait formé une équipe de football qui joua en Argentine et en Uruguay afin de recueillir les fonds nécessaires aux soins des blessés des deux camps. Trois ans plus tard, pendant la guerre d’Espagne, deux équipes itinérantes symbolisèrent la résistance de la République agressée. Pendant que Franco - aidé par Hitler et Mussolini - assassinait, une sélection parcourait l’Europe recueillant des fonds et faisant la propagande pour les républicains. Le club de Barcelone, dont le président avait été tué par les franquistes, faisait de même au Mexique et aux Etats-Unis.
En 1958, en pleine guerre d’indépendance, les Algériens montèrent une sélection qui portait les couleurs patriotiques ; en faisaient partie les vedettes opérant en France. Mais elle ne put jouer que contre le Maroc et disputer des rencontres organisées par les syndicats, que dans certains pays arabes et d’Europe de l’Est. La Fédération internationale (FIFA) suspendit le Maroc et tous les joueurs algériens.
Maradona : Génie et Rébellion
Avec la mondialisation de l’information, la mainmise des puissances d’argent sur la télévision, un sportif a un fort impact, son image est utilisée à des fins politiques ou mercantiles, le plus souvent à son corps défendant. Cela tient du fait, je le répète, que toute passion humaine peut être détournée.
Maradona est le sportif qui, dans le monde, a le plus déchaîné les passions durant la décennie écoulée. Créateur génial, il a commis le crime de jouer avec le pied gauche qui signifie pour le « Petit Larousse » : « Contraire à ce qu’il faut faire. » En plus, il a dénoncé ce que le pouvoir voulait taire. Sa confession est courageuse car c’est un message adressé à la jeunesse. Il décrit quel enfer est sa vie et celle qu’il fait subir à sa famille. Si vous ou moi disions la même chose, quel impact cela aurait-il ? Tandis que venant de Maradona… Dans le sport devenu frigide en cette fin de siècle où il faut gagner et où il est défendu de jouir, il est l’un des rares joueurs qui démontre que la fantaisie peut être efficace. Son drame vient du fait qu’il a à charge un poids nommé Maradona.
Coupes du Monde : Entre Sport et Géopolitique
Comme la précédente, la Coupe du Monde 1938 fut un championnat d’Europe. Seuls deux pays latino-américains, contre onze pays d’Europe, participèrent au Mondial 1938. L’Allemagne incorpora cinq joueurs de l’Autriche tout juste annexée. La sélection allemande ainsi renforcée fit irruption dans le tournoi en se donnant des airs d’équipe invincible, avec le svastika sur la poitrine et toute la symbologie nazie du pouvoir, mais elle trébucha et tomba face à la modeste Suisse. L’Italie, en revanche, refit sa campagne du tournoi précédent. Lors des demi-finales, les azzurri vainquirent le Brésil. Il y eut un penalty douteux, et les Brésiliens protestèrent en vain. Comme en 1934, tous les arbitres étaient européens. La presse officielle italienne avait fêté de cette façon la défaite de la sélection brésilienne : « Nous saluons le triomphe de l’intelligence italique sur la force brute des Noirs. »
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