Alors que le football a fait son apparition en France avec la création du Havre Athletic Club en 1872, il a fallu attendre le début des années 1890 pour que des équipes de football soient créées dans le département de la Seine. Néanmoins, le football occupe une place marginale jusqu'au milieu des années 1910. Les finalités hygiénistes ou civiques du sport et le principe de distinction sociale qui animent les premiers sportifs français laissent peu de légitimité à l'implantation du football, dont la pratique est associée à la classe ouvrière britannique et aux dangers sociaux du football professionnel adopté outre-Manche depuis 1885.
L'essor du football parisien et son influence
Cette marginalisation initiale correspond pourtant à la période durant laquelle le football parisien occupe une place centrale en France. D'un point de vue technique, les joueurs et les clubs de la capitale représentent une élite sportive pour de nombreux clubs de province ; dans le même temps, les dirigeants parisiens exercent de nombreuses responsabilités dans l'administration du football français. Forts de contacts réguliers avec le football britannique, les joueurs parisiens multiplient les tournées et ils sont à l'origine de la création d'équipes au sein des régiments militaires de province. Cette hégémonie atteint son paroxysme avec la création par quelques dirigeants de la Seine de la Ligue de Football Association (LFA) en 1910, première institution chargée d'administrer exclusivement la pratique du football, dont les cadres fondent ensuite la Fédération Française de Football Association (FFFA) en 1919.
L'étude du développement des institutions du football parisien entre la fin du XIXe siècle et le milieu des années 1910 nous amène à nous demander comment une pratique sportive venue de Grande-Bretagne réussit à s'intégrer dans les institutions sportives existantes. De même, le rôle décisif de clubs localisés à Paris et dans quelques proches banlieues dans le développement des institutions du football français soulève la question des fondements de la suprématie de la capitale dans une pratique sportive émergente qui, au tournant des XIXe et XXe siècles, est administrée par plusieurs fédérations multisports concurrentes et qui est confrontée à la préférence des édiles républicains pour la gymnastique.
Les origines du football parisien
La formation des premières équipes de football parisiennes
Les équipes de football constituées dans les années 1880 et 1890 émanent d'une sociabilité antérieure à la pratique sportive. Durant cette période, les joueurs se connaissent avant de se regrouper dans le club sportif dont l'effectif se résume à une ou deux équipes. En premier lieu, la parenté est un élément déterminant puisque de nombreux clubs sont créés par des membres d'une même famille à l'image des frères Wynn qui fondent le Gordon Football Club en 1891, des frères Tunmer du Standard Athletic Club ou encore des frères Rimet à l'origine du Red Star Athlétique Club en 1897. Lorsque les joueurs ne sont pas majeurs, le père peut participer à la fondation de l'association.
Ensuite, le réseau communautaire joue un rôle important dans la constitution de ces premières équipes de football. Le Standard Athletic Club de P. H. Tomalin, est apparu « en 1892, grâce à l'appoint de quatorze Britanniques qui souhaitaient que les jeunes résidant à Paris aient la possibilité de poursuivre les sports qu'ils pratiquaient outre-Manche. » Cette dimension communautaire est même explicitement affichée par le Gordon Football Club, « composé majoritairement de jeunes Anglais », dont le nom est une manière pour ses fondateurs « d'honorer la mémoire du Général Gordon, tué quelque temps avant, au Soudan égyptien ». Le football représente pour ces sportifs britanniques un moyen de consolider un réseau social préexistant puisque les clubs sont souvent liés à un organe de presse et une entreprise britanniques. En effet, le Standard Athletic Club a pour vice-président à la fin du XIXe siècle C. Moignard, chef de service de l'imprimerie du New York Herald Tribune, ce qui explique la couverture médiatique des activités mondaines et sportives du club à la fin du XIXe siècle dans ce journal. Les White Rovers, fondés en 1890 par un certain Jack Wood, ont pour secrétaire M. Pullard, qui travaille pour le compte du Galignani Messenger dont le siège social, situé au 224 rue de Rivoli à Paris, abrite également celui de l'association sportive. Les clivages sportif et médiatique restent toutefois secondaires dans la mesure où les deux clubs semblent intimement liés à l'entreprise britannique Thomas Cook & Sons.
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Enfin, l'émergence d'une équipe de football est souvent le prolongement de la sociabilité scolaire. Dans la Seine de la fin du XIXe siècle, les collégiens et lycéens parisiens fondent de nombreuses équipes de football. Des élèves du collège Chaptal et du lycée Janson de Sailly créent le Club Français en 1892 alors que d'autres membres de Chaptal sont l'année suivante à l'origine de la fondation de L'Étoile. Si l'Association Sportive Française naît d'une entente entre des élèves de Chaptal et du collège Rollin en 1895, le Gallia Club est fondé par « quelques scolaires » en 1898 et le Club Athlétique de Vitry est créé en 1897 par d'anciens élèves de Lavoisier. Il est possible également que certains camarades de classe utilisent le cadre de l'association sportive pour pérenniser une sociabilité menacée par la fin des études, comme le laisse supposer Henri Dulude, président de l'Union Athlétique de Saint-Mandé en 1905, pour qui son club a « l'avantage de resserrer les liens déjà formés sur les bancs de l'école, entre un certain nombre de jeunes gens de la localité ».
Cette filiation entre la camaraderie scolaire et la création d'une association se place dans le prolongement du processus d'institutionnalisation du sport en Angleterre. En effet, si l'un des foyers du développement des sports modernes a été les Public Schools anglaises qui ont tenté par ce biais de canaliser l'agitation des élèves, la diffusion sociale de la pratique tient surtout à la création d'associations sportives ayant pour objectif de prolonger une pratique mais aussi une sociabilité nées au cours de leurs études. Mais contrairement au cas britannique, où les directeurs d'école mettent à profit le potentiel éducatif du football et des autres sports, les élèves parisiens constituent des équipes de football en dehors du cadre scolaire dans la mesure où de nombreux chefs d'établissements se montrent réticents à la pratique sportive et où l'USFSA tente de contenir, au sein des associations scolaires, le développement du football. Ainsi, au début des années 1890, seules quelques associations scolaires pratiquent occasionnellement le football comme l'International Athletic Club ou l'Association Athlétique de l'École Monge.
L'apparition du football dans ces milieux étudiants parisiens tient aux fréquents séjours d'études outre-Manche. Le développement du football à l'Association Athlétique de l'École Monge fait suite aux deux voyages effectués au College d'Éton pendant les vacances de la Pentecôte de l'année 1890 « pour se rendre compte de l'organisation du sport en Angleterre ». Ces voyages collectifs traduisent l'anglomanie de certains pédagogues français, tel Pierre de Coubertin, qui se rend à plusieurs reprises en Angleterre. Cependant, ces pédagogues anglophiles privilégient les sports à fort capital social comme le football rugby et sont assez hostiles à la pratique du football association professionnalisée outre-Manche depuis 1885. De ce fait, bien plus que les voyages scolaires collectifs, ce sont les séjours individuels prolongés d'étudiants parisiens en Angleterre et en Écosse qui contribuent à l'apparition du football. Le Club Français est fondé par cinq Français qui revenaient d'Angleterre où ils avaient fait leurs études. Parmi eux, Charles Bernat, né à Paris en 1875, découvre le football au College de Dumfries en Écosse entre 1891 et 1892, suite à un voyage organisé par ses parents pour lui permettre de se perfectionner en anglais. Certains établissements scolaires parisiens jouent un rôle primordial dans l'adoption du football. Alors que les lycées Saint-Louis ou Condorcet privilégient la pratique du rugby, le collège Chaptal impulse le développement du football en région parisienne, et ce, pour plusieurs raisons. En premier lieu, le collège se distingue des lycées d'État puisqu'il est à l'origine une école municipale dont l'enseignement privilégie les disciplines adaptées « aux jeunes gens qui se destinent aux carrières du commerce et de l'industrie ». Le collège consacre alors dès le milieu du XIXe siècle dans ses programmes une place importante à l'apprentissage des langues étrangères, notamment l'anglais, avec une attention particulière pour l'oral, ce qui contraste avec l'anglophobie des premiers manuels scolaires de la fin du XIXe siècle. À cette priorité pédagogique, il convient d'ajouter la contribution décisive du conseil municipal de Paris qui, en 1888, créé des bourses de séjour à l'étranger pour les meilleurs élèves des cours de langue des écoles supérieures de la Ville, ce qui explique l'existence des voyages linguistiques effectués par les élèves de Chaptal. Par conséquent, l'octroi de ces bourses d'études à l'étranger a facilité la mobilité de ces élèves devenus footballeurs, après leur passage dans le système éducatif britannique. D'après les registres du collège parisien, les premiers footballeurs du Club Français, scolarisés au collège Chaptal, n'appartiennent ni à l'aristocratie, ni à la bourgeoisie d'affaire. Dans ce cas, la dimension méritocratique des bourses de langues étrangères, disciplines scolaires qui ne nécessitent pas la mobilisation d'un capital culturel aussi important que les Humanités et les langues anciennes, est décisive dans la trajectoire de ces premiers footballeurs. Moins empreints d'une culture sportive distinctive que les enfants de l'aristocratie et de la grande bourgeoisie parisiennes, ils ont sans doute adopté sans retenue une pratique socialement condamnable puisque déjà professionnalisée outre-Manche.
Par conséquent, si l'existence de liens sociaux antérieurs est une condition sine qua non de la création des premières équipes de football, c'est surtout leur effet cumulé qui explique la survie, même éphémère, de l'association comme l'illustre l'assise tripartite des clubs britanniques. Les associations fondées par les jeunes Français reposent sur cette même logique, notamment lorsque les frères ont un écart d'âge assez rapproché pour être scolarisés dans le même établissement comme les frères Georges et Lucien Huteau, fondateurs de L'Étoile avec leurs camarades de Chaptal. Lorsque l'écart d'âge est plus important, comme dans le cas de Georges Duhamel, le frère permet à son cadet d'intégrer son réseau d'amis composé d'élèves du lycée Jean-Baptiste Say qui se réunissent pour jouer au football au Bois de Boulogne en avril 1892.
Cependant, le réseau social, matrice de l'associationnisme sportif, n'est en rien une garantie de la pérennité de l'équipe de football. En effet, la plupart des équipes fondées dans les années 1880 et 1890 disparaissent rapidement. Seules quelques associations couvrent l'intégralité de la période qui s'étend des années 1880 à 1940, comme le Standard Athletic Club et le Club Français. Les informations collectées sur les conditions de leur fondation laissent supposer qu'elles ne sont pas des créations ex nihilo mais qu'elles résultent de fusions ou que leurs fondateurs sont des membres d'associations disparues. Le Club Français, dont les statuts sont déposés en septembre 1892, est le fruit d'un regroupement d'associations préexistantes puisqu'au noyau dur constitué des élèves de Chaptal et Janson viennent se greffer les joueurs de l'Étoile quelques jours après le dépôt des statuts en préfecture. Le Standard Athletic Club est le résultat d'une reconfiguration de la « nébuleuse associationiste » anglaise à Paris. Parmi les membres fondateurs, on retrouve les frères Wynn du Gordon FC mais aussi d'anciens joueurs du Paris Football Club. L'élargissement des réseaux préexistants est donc un élément décisif dans la pérennisation de ces premières formes associatives. D'ailleurs, entre la fin du XIXe siècle et la Première Guerre mondiale, les clubs ne cessent, pour assurer leur existence, de nouer des alliances et réaliser des fusions à l'image du Red Star Athlétique Club, fondé en 1897, qui fusionne en 1906 avec l'Amicale Football Club qui venait pour sa part d'absorber le Sporting Club de la Plaine Monceau. Ces fusions de proximité s'expliquent par les difficultés matérielles que rencontrent les associations au début de la pratique, comme l'absence de subvention, de terrain voire le manque d'effectifs. Elles traduisent par ailleurs la primauté de considérations pratiques, à savoir la possibilité de jouer dans de meilleures conditions, sur tout sentiment d'appartenance associative.
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