Football contre le racisme : une histoire de lutte et de tournants

En quittant la pelouse d'une rencontre de Ligue des champions ce mardi 8 décembre, les joueurs du PSG et de Basaksehir ont marqué un tournant dans l'histoire du football. Pour la première fois, deux équipes ont décidé d'arrêter une rencontre de premier plan après la suspicion d'un acte raciste. Cet événement symbolique s'inscrit dans une longue histoire où le football, reflet de nos sociétés, a été le théâtre de manifestations de racisme, mais aussi de combats pour l'égalité et le respect.

Les premières prises de conscience en France

Le racisme dans le football français n'est pas un phénomène récent. Dès 1989, le gardien de but camerounais Joseph Antoine Bell, lors de son retour au Stade Vélodrome, est victime d'un accueil hostile et raciste. Des bananes lui sont lancées par des supporters marseillais. Cet incident marque une prise de conscience que la France du football n’est pas épargnée par ce fléau. Les autorités commencent alors à se pencher, timidement, sur la question. “Je pense que les gens auraient pu se comporter autrement et que ça n’aurait pas changé le résultat du match. On n’a pas besoin de toutes ces bassesses et de toute cette bêtise”, commente le joueur après la rencontre, soulignant la nécessité d'un changement de comportement.

L'affaire Ouaddou : une condamnation marquante

Un autre événement significatif se produit le 16 février 2008, lors d'un match entre Valenciennes et Metz. Abdeslam Ouaddou, défenseur marocain, est la cible d'insultes racistes proférées par un supporter du FC Metz. Les insultes sont virulentes : "sale négro", "sale arabe", "espèce de singe". Ouaddou interpelle l’arbitre, puis s’explique avec le supporter à la mi-temps, ce qui lui vaut un carton jaune. Cette affaire prend une dimension judiciaire avec la condamnation du supporter à trois mois de prison avec sursis, trois ans et demi d'interdiction de stade, et 1500€ de dommages et intérêts. Le FC Metz est également sanctionné d'un match à huis clos et perd un point au classement. Cette condamnation, bien que tardive, marque une étape importante dans la lutte contre le racisme dans le football français.

L'Italie : un terrain fertile pour les chants racistes

L'Italie est un autre pays où le racisme dans le football est particulièrement préoccupant. Dès 2010, Mario Balotelli, premier joueur noir de la sélection italienne, est victime d'injures racistes avant même de s'être révélé en Serie A avec l'Inter Milan. Lors d'un déplacement à Turin, les tifosi de la Juventus chantent qu'il “n’y a pas d’Italiens noirs”. Trois ans plus tard, sous les couleurs de l'AC Milan, Balotelli est à nouveau ciblé par des supporters de la Roma. L'arbitre interrompt momentanément la rencontre et charge le speaker de calmer les fautifs. Balotelli réagit en exprimant sa lassitude : “Je me suis toujours dit que si ça arrivait au stade, je ferai comme si personne n'avait rien dit, comme si je m'en foutais. Mais cette fois-ci, j'ai un peu changé d'avis."

Les années se suivent et se ressemblent en Italie. Aucune saison n'est épargnée par les actes racistes en tribunes. Le schéma se répète : des chants racistes contre un joueur noir sur la pelouse, qui réagit face à l'arbitre et récolte un carton, voire une expulsion. Sulley Ali Muntari en a fait les frais en mai 2017. Victime de cris de singe lors d'un match contre l'Inter Milan, il est expulsé pour avoir applaudi ironiquement l'arbitre en raison de son inaction face aux événements. Malgré les réactions sur les réseaux sociaux et les campagnes anti-racistes, la situation ne s'améliore pas.

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Moussa Marega : un acte de résistance

Les chants racistes ne sont pas une spécialité exclusivement italienne. En février dernier, Moussa Marega, joueur du FC Porto, est la cible de cris de singe lors d'un déplacement chez Guimaraes. Excédé, il décide de quitter le terrain, sous la bronca du stade. Cet acte fort aurait été sûrement bien plus marquant si l'ensemble des acteurs avaient décidé d'aller dans son sens. Il aura fallu attendre jusqu'à ce 8 décembre 2020 pour voir cela se produire, dans des circonstances certes différentes mais avec une symbolique très forte. Paris et Istanbul Basaksehir ont décidé d'un commun accord d'arrêter une rencontre de Ligue des champions.

Le Brésil : du pionnier Bangu aux critiques envers Barbosa

Au Brésil, le racisme dans le football a une histoire complexe, liée à l'histoire de l'esclavage et à la construction de l'identité nationale. Le jour de la conscience noire est célébré au Brésil le 20 novembre, en hommage à Zumbi dos Palmares. Cet esclave insurgé se révolte et combat les armées portugaises pendant une quinzaine d’années à la fin du XVIIe siècle. La place de l’homme noir dans la société brésilienne peut-être reliée à la place du joueur noir dans le football brésilien.

Le football est importé par des britanniques en 1894. Les origines étrangères de ce sport lui donnent une image de noblesse et le football est rapidement adopté par l’élite de São Paulo puis à Rio de Janeiro. En 1907, Bangu, un club d’une entreprise de textile, ouvre ses portes aux ouvriers noirs (Francisco Carregal, photo en une de cette article, devient le premier joueur noir). S’il est possible que Bangu ait ouvert son équipe aux noirs par manque de joueurs blancs, le club apparaît comme un pionnier dans la lutte des classes. La Liga Metropolitana refuse l’accès à son championnat aux « personnes de couleurs ». Bangu proteste et refuse de participer au championnat. À São Paulo, le racisme est plus caché mais tout aussi excluant pour les footballeurs noirs. Les seuls joueurs noirs autorisés à jouer sont de jeunes étudiants, lettrés et riches. Un football parallèle se développe, où les noirs, les pauvres et les analphabètes sont acceptés.

En 1920, le Brésil dispute le quatrième championnat sud-américain (ancêtre de la Copa America) de l’histoire, le premier au Chili. Au retour, un match contre l’Argentine est organisé. Le journaliste uruguayen Palacio Zino met le feu aux poudres en insultant les brésiliens de « macaquitos ». Une caricature, représentant les brésiliens en singes accompagne l’article. À Buenos Aires, de nombreuses personnes lancent des insultes racistes contre les brésiliens. L’affaire fait scandale au Brésil, qui s’est toujours défendu d’être un pays raciste. Cependant, un an plus tard, pour le nouveau championnat sud-américain organisé à Buenos Aires, le président de la République du Brésil, Epitácio Pessoa, admet dans l’équipe seulement « le meilleur de notre élite footballistique, les garçons de nos meilleures familles, les peaux les plus claires et les cheveux les plus lisses », afin d’éviter une nouvelle polémique. Ceci illustre parfaitement la situation de l’époque au Brésil. En 1923, le Vasco da Gama, club d’origine portugaise qui accepte les noirs et les métisses dans ses rangs, remporte le championnat. Sous fond de rancœur contre le Portugal, le Vasco est sifflé sur tous les terrains de Rio.

Dans les années 1930, les clubs prestigieux commencent à engager des joueurs noirs. Le professionnalisme s’installe au Brésil, il n’est plus honteux de gagner sa vie avec le football, et les anciens étudiants en médecine ou les futurs avocats sont désormais dépassés par l’inventivité et la spontanéité des pauvres qui peuvent jouer dans la rue avec un chiffon à la place d’un ballon. Flamengo, soucieux de devenir le club le plus populaire, engagent les meilleurs joueurs de l’époque : Fausto, Domingos et Leônidas. Ces trois joueurs sont noirs et sont les idoles du peuple, en particulier justement parce qu’ils sont noirs. Fluminense, qui n’a plus gagné le championnat carioca depuis 1924 (organisé sans Vasco) entame également le virage « noir ». Les brésiliens peuvent se réjouir de cette « démocratie raciale » chère au sociologue Gilberto Freyre. Selon l’idée de l’époque, le mélange des joueurs de différentes origines donnent au football brésilien sa force et sa grandeur. Les joueurs noirs participent à l’évolution du football, Leônidas avec la bicyclette ou Domingos avec ses remontées très propres, ballon au pied, après une interception. Le Brésil bat en 1932 les champions du monde uruguayens à Montevideo, au stade Centenario.

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En 1947, le journaliste Mario Filho, qui donnera plus tard son nom au Maracanã, publie « O Negro no futebol brasileiro ». Alors que le joueur noir semble implanté dans la culture brésilienne, le Brésil accueille la coupe du monde 1950, une occasion d’affirmer sa puissance nationale, dans le gigantesque Maracanã. Cependant, le Brésil perd en « finale » contre l’Uruguay, engendrant un véritable drame national. À l’heure de chercher les responsables, les noirs sont rapidement désignés. Si la star Zizinho échappe aux critiques (ce qui ne l’empêche pas de débrancher son téléphone tous les 16 juillet), le gardien Barbosa, et les défenseurs Bigode et Juvenal subissent un véritable acharnement. Juvenal et Bigode ne joueront plus un seul match pour le Brésil, Barbosa, une seule fois, en 1953. Les noirs sont accusés de ne pas pouvoir supporter la pression d’une coupe du monde, de ne pas savoir répondre à l’adversité si c’est nécessaire, d’être faibles.

En 1954, pour le premier match de la coupe du monde, Didi, le prince éthiopien, est entouré de dix joueurs blancs. Quatre ans plus tard, un psychologue, João Carvalhaes, est chargé d’examiner les joueurs à la préparation de la coupe du monde en Suède. Il s’oppose à la sélection du noir Pelé, trop jeune pour supporter la pression d’une coupe du monde et du mulato Garrincha, pour une « intelligence en-dessous de la moyenne et une absence d’agressivité ». Vicente Feola, l’entraîneur, emmène en Suède les deux joueurs, mais ils ne sont pas titulaires lors des deux premiers matchs (Pelé est cependant blessé).

Depuis, si la situation s’est améliorée, le racisme est encore présent dans le football brésilien, à l’image des insultes d’une supportrice du Grêmio à l’encontre du gardien noir du Santos, Aranha, lors d’un match de coupe du Brésil en 2014. Dix ans plus tard, Vinicius Júnior ne cesse de se battre contre les actes racistes dont il est victime.

Le sport américain : une longue histoire de ségrégation et de militantisme

À travers les époques, les sports américains ont régulièrement été traversés par des affaires de ségrégation raciale et de racisme.

En 1908, Jack Johnson devient champion du monde de boxe des poids lourds. Sa victoire déclenche des émeutes raciales. En 1887, les propriétaires des équipes de baseball interdisent l'accès des ligues professionnelles aux joueurs noirs, ce qui conduit à la création des Negro Leagues. Jackie Robinson devient le premier joueur noir de l'ère moderne à évoluer en Major League Baseball, en 1947 avec les Brooklyn Dodgers. En 1951, l'équipe de football américain de l'université de San Francisco renonce à disputer un "Bowl" car on lui demande de ne pas faire jouer ses joueurs noirs. En NFL, les quarterbacks noirs sont longtemps interdits d'accès au poste. En 1988, Doug Williams est devenu le premier quarterback noir à remporter un Super Bowl, 21 ans après la création de l'épreuve.

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Le 6 avril 1987, Al Campanis, manager général des Los Angeles Dodgers, déclare que les noirs n'ont pas les capacités pour entraîner ou diriger une équipe de baseball, ce qui provoque un scandale et sa démission. En avril 2014, la NBA suspend à vie Donald Sterling, propriétaire des Los Angeles Clippers, pour des propos racistes.

De nombreux sportifs américains ont marqué l'histoire par leur militantisme contre le racisme. En 1936, Jesse Owens remporte quatre titres olympiques aux JO de Berlin, sous les yeux d'Adolf Hitler. En 1940, sept étudiants de l'université de New York sont exclus pour avoir protesté contre la non-sélection d'un joueur noir. En 1961, Bill Russell et ses coéquipiers des Boston Celtics boycottent un match après s'être vu refuser le service dans un restaurant. En 1967, Mohamed Ali refuse la conscription dans l'armée américaine en pleine guerre du Vietnam. Le 16 octobre 1968, Tommie Smith et John Carlos lèvent leurs poings gantés aux JO de Mexico pour protester contre la discrimination raciale aux Etats-Unis. Arthur Ashe, premier joueur de couleur à remporter un Grand Chelem, est un militant des droits civiques et des droits de l'homme.

Plus récemment, LeBron James s'est engagé dans la lutte contre les violences policières. Colin Kaepernick s'agenouille pendant l'hymne national pour protester contre les violences policières faites aux Noirs. Bubba Wallace parvient à faire retirer des circuits les drapeaux des Confédérés, symbole de la ségrégation. En 2020, les joueurs des Milwaukee Bucks décident d'arrêter les playoffs de NBA pour protester contre les tirs d'un policier faisant une victime Jacob Blake.

Le FC Sankt Pauli : un modèle d'engagement

Le FC Sankt Pauli, club allemand de deuxième division, est un modèle de ce que peut rendre le sport à la société. Le club est un modèle de ce que peut rendre le sport à la société. Seul stade européen où flotte fièrement un drapeau arc-en-ciel, siglé d’une tête de mort, le club ne laisse personne indifférent. Homophobie, racisme, sexisme, les discriminations y sont bannies et combattues. On y prône l’acceptation, la tolérance et l’humanité. Pour s’assurer du respect de ses valeurs, le club dispose d’une charte qui encadre, entre autres, les comportements au sein de son stade. Sous la présidence Corny Littman, de 2002 à 2010, le club a fait de la lutte contre l’homophobie une de ses priorités. C’est à cette époque que le drapeau arc-en-ciel s’installe au sommet du Millerntor Stadion, l’enceinte historique de l’équipe. Un fait unique dans le football. Le club ouvre les portes de son stade pour permettre à plusieurs centaines de militants de s’y retrouver.

En 2015, le FC Sankt Pauli crée le FC Lampedusa, un club pour les réfugiés. Le club les encadre, leur fournit du matériel pour jouer mais leur offre aussi, et surtout, un véritable soutien pour s’intégrer : cours de langue allemande, accompagnement dans les démarches administratives, dans la recherche d’emploi. Le club les suit et facilite leur insertion dans la société allemande.

En octobre 2019, un joueur turc du FC Sankt Pauli, Cenk Sahin, exprime sur les réseaux sociaux son soutien aux forces armées turques. La sanction est rapide et sans appel : plus jamais il ne portera les couleurs de l’équipe.

Le genou à terre : un symbole de lutte contre le racisme

Le geste du genou à terre, popularisé par Colin Kaepernick en 2016, est devenu un symbole de lutte contre le racisme. Ce geste trouve ses racines dans l'histoire de l'abolitionnisme. À la fin des années 1780, des abolitionnistes aux Etats-Unis ont diffusé l'image d'un esclave noir, genou au sol, enchaîné, avec la phrase "Am I Not a Man and a Brother?". Ce motif a voyagé largement, et on peut y voir l'ancêtre de ce qui passe, depuis le meurtre de George Floyd, comme une geste planétaire contre le racisme. Martin Luther King s’agenouillait ainsi déjà dans les années 1960.

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