L'équipe de France de rugby, vitrine du sport français, est confrontée à une série de scandales qui ternissent son image et soulèvent des questions profondes sur les valeurs véhiculées par ce sport. Des propos racistes aux accusations de viol, en passant par les problèmes d'addiction, les dérives sont nombreuses et mettent en lumière une crise qui dépasse le simple cadre sportif.
L'affaire Melvyn Jaminet : propos racistes et exclusion
Tout récemment, l'arrière international du RCT Melvyn Jaminet s'est retrouvé au cœur d'une polémique après la diffusion sur les réseaux sociaux d'une vidéo où il tenait des propos racistes. « Le premier arabe que je croise sur la route, je lui mets un coup de casque ! », pouvait-on entendre. La Fédération Française de Rugby (FFR) a réagi avec fermeté, condamnant ces propos « inacceptables et contraires aux valeurs fondamentales de notre sport ». Jaminet a été immédiatement mis à l'écart et a quitté le groupe France en Argentine. Une enquête interne a été ouverte pour faire toute la lumière sur cette affaire.
La FFR a réaffirmé son engagement indéfectible en faveur de la diversité, de l'inclusion et de la laïcité, soulignant que le rugby est un sport qui rassemble et unit, et qu'aucun comportement discriminatoire n'a sa place dans le rugby français. Le staff des Bleus n'a pas appelé de joueur supplémentaire pour compenser son départ, ils seront donc 41 éléments pour préparer le match contre l'Uruguay et le second test-match contre l'Argentine.
Tournée estivale sous tension : entre enjeux sportifs et image à redorer
Ces événements surviennent dans un contexte déjà tendu pour le XV de France. L’été rime avec mille choses, mais en Bleu, il sert surtout à faire oublier le passé. Les tricolores partis à l’aventure en Nouvelle-Zélande ont un blason à redorer, la page d’un été cauchemardesque à faire tourner.
L'équipe de France a entamé sa tournée estivale en Nouvelle-Zélande, marquée par l'absence de plusieurs cadres blessés ou au repos. Cette équipe remaniée, menée par Gaël Fickou, est composée de jeunes joueurs avides de prouver leur valeur. Les enjeux de ces rencontres face aux All Blacks sont nombreux, à deux ans de la prochaine Coupe du monde en Australie. Fabien Galthié a un effectif à confectionner, ou au moins à peaufiner. Émilien Gailleton, trois quart centre et leader de la Section Paloise, peut « montrer l’étendue de ses capacités » au niveau international. Enfin, Nolan Garrec, remis au second plan derrière les fulgurances de Maxime Lucu au dernier 6 Nations, peut à nouveau jouer des coudes.
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Cependant, au-delà des considérations sportives, l'équipe doit également redorer son image après les différents scandales qui ont éclaté. Comme le souligne Damien Traille, ancien international français, « On est la vitrine du rugby français à l’étranger ».
L'affaire Auradou-Jegou : accusations de viol et procédure judiciaire
Un autre scandale a éclaté lors de cette même tournée en Amérique du Sud : Oscar Jegou et Hugo Auradou ont été accusés de « viol avec violence en réunion ». Le parquet de Mendoza a requis un non-lieu, qui sera étudié lors d’une audience fixée à vendredi. Les deux joueurs sont rentrés en France début septembre, Hugo Auradou ayant retrouvé les terrains avec Pau début octobre.
Malgré le non-lieu prononcé en première instance et confirmé en appel, la plaignante a déposé un recours en cassation auprès de la Cour suprême provinciale de Mendoza, déterminée à aller jusqu'au bout pour que la vérité soit clarifiée et que justice soit rendue. Son avocate, Natacha Romano, n'exclut pas de saisir la Cour interaméricaine des droits de l'homme si nécessaire.
Cette affaire a suscité une vive émotion et a mis en lumière les problèmes de comportement et de dérives au sein du rugby français.
Un documentaire accablant : "Rugby : la maison brûle"
Le documentaire "Rugby : la maison brûle", signé Sébastien Tarrago et Jules Bian-Rosa, s'intéresse aux dérives d' « un sport de voyous pratiqué par des gentlemen », comme veut le faire croire la formule. « Ce qui s'est passé l'été dernier autour de l'équipe de France avec les affaires Melvyn Jaminet puis Mendoza (impliquant les joueurs Hugo Auradou et Oscar Jegou) nous a alertés, explique Sébastien Tarrago. Je suis originaire de Clermont-Ferrand, une ville de rugby, et mes grands-parents étaient du côté de Brive. Ceux qui ont vécu dans ces régions-là dans les années 70, 80, 90, savent que pas mal d'affaires ont été étouffées dans le milieu du rugby. L'image qu'il renvoie autour de ses fameuses valeurs ne correspond pas forcément à la réalité. Sauf qu'on s'aperçoit que plusieurs affaires ont commencé à sortir ces dernières années… Cela nous a poussés à nous pencher sur ce sujet. »
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Le documentaire aborde plusieurs problématiques du milieu comme la surconsommation d'alcool, l'addiction à la cocaïne, le racisme ou encore la multiplication de faits de racisme et de violences, notamment conjugales. Des témoignages poignants, comme celui de Doriane, l'ex-compagne de Hans Nkinsi, qui raconte les violences conjugales qu'elle a subies, font froid dans le dos.
Renaud Bourel, responsable de la rubrique rugby de « L'Équipe », constate dans le film que « Ce sport est devenu professionnel en 1995, cela commence à remonter maintenant ! Mais il ne veut pas rompre avec certaines traditions qui ne vont plus avec le sport de très haut niveau. Je ne connais pas bien la natation, mais j'ai du mal à imaginer que Léon Marchand ait pris une cuite par semaine dans le mois qui a précédé les Jeux. »
Le documentaire met en lumière un phénomène inquiétant : l'absorption excessive de médicaments qui gangrène le rugby français, et pas seulement les joueurs. Selon le réalisateur, « Il y a au moins un président de club très connu qui prend de la cocaïne de manière très régulière et tout le monde le sait ».
Réactions et mesures de la FFR : un cadre plus strict pour les équipes de France
Face à cette succession de scandales, la Fédération française de rugby (FFR) a réagi en mettant en place un nouveau cadre pour les équipes de France. Consommation d’alcool étroitement contrôlée, prime réduite en cas de mauvais comportements, prévention : la Fédération française de rugby (FFR) a dévoilé mardi 29 octobre le nouveau cadre pour les équipes de France, qui entre en vigueur immédiatement. « Les dérives comportementales sur le plan extra-sportif imposent aujourd’hui d’agir en urgence », estime la FFR dans un communiqué.
Parmi les mesures annoncées, on peut citer :
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- L'interdiction de consommer de l'alcool « dans certaines circonstances », notamment « les lieux de performance ».
- La prohibition des « divertissements basés sur la consommation d'alcool ».
- La possibilité d'effectuer des « tests sur la prise de stupéfiants et la consommation d'alcool ».
- La limitation des contacts avec les personnes « extérieures à la délégation officielle » et aux familles, qui ne pourront être reçues que « dans les pièces communes » des hébergements des XV de France.
- L'organisation des soirées de fin de compétition « dans des lieux privatisés ».
- L'officialisation de la responsabilité des manageurs d'équipe sur le respect du cadre de vie.
- La formalisation d'une « charte d'engagement » à signer chaque saison.
- La mise en place d'un « protocole de sanctions et un mécanisme de décisions clairs et transparents » en cas de non-respect des règles.
- L'indexation des primes sur « les comportements individuels et collectifs ».
- La mise en place d'un « programme anonymisé de surveillance de la santé mentale ».
- Le développement d'une « démarche de prévention autour des addictions » dans les centres de formation.
Ces mesures témoignent d'une volonté de la FFR de reprendre le contrôle et de lutter contre les dérives qui gangrènent le rugby français.
Le procès des joueurs de Grenoble : une affaire emblématique
L'affaire des joueurs de Grenoble, qui seront jugés à partir du 2 décembre devant la cour d'assises de la Gironde pour viol en réunion et abstention volontaire d'empêcher un crime contre l'intégrité d'une personne, est emblématique des problèmes de comportement et de dérives au sein du rugby français.
Marie, la victime, a porté plainte en 2017. Sept ans après, ses agresseurs seront, à partir du 2 décembre, jugés devant la cour d'assises de la Gironde. Trois d'entre eux pour répondre de viol en réunion, les deux autres pour abstention volontaire d'empêcher un crime contre l'intégrité d'une personne. Présumés innocents, ces cinq hommes sont des (ex-) joueurs de rugby professionnels. Est-ce un hasard ?
Cette affaire soulève des questions sur la culture du viol et la responsabilité des joueurs de rugby professionnels.
Existe-t-il une spécificité du rugby ?
Face à cette accumulation d'affaires, la question se pose de savoir s'il existe une spécificité du rugby, si ce sport contribue à produire des hommes violents dans la vie civile.
Comme le souligne Jonathan Best, ancien joueur du FC Grenoble, « Le rugby se revendique différent des autres sports en brandissant ses ''valeurs'', or les dernières affaires montrent qu'il n'est pas mieux. Mais tout le monde cautionne ce qu'il est puisque les stades sont pleins, les sponsors nombreux, les télés et les téléspectateurs présents… »
Il est important de noter que le rugby n'est pas le seul sport concerné par les dérives et les violences sexistes et sexuelles. Cependant, certaines coutumes et une culture viriliste peuvent favoriser les comportements à risque.
La troisième mi-temps : entre convivialité et déviance
La troisième mi-temps, traditionnellement associée à la convivialité et à l'amitié, est souvent pointée du doigt comme un lieu de déviance et de comportements à risque. La consommation excessive d'alcool, les blagues potaches et les dérapages sont souvent banalisés et ritualisés.
Les psychologues Carole Boyer et Amaël Seddeki, du programme de Prévention des addictions en milieu sportif, le confirment. Les sociologues Christophe Bonnet, Yan Dalla Pria et Jean-Marc Chamot publiaient, eux, en 2015, une étude intitulée « Alcool et rugby : anatomie d'une déviance institutionnalisée », dans laquelle ils expliquaient que la troisième mi-temps « préexiste et s'impose aux individus qui n'ont d'autres choix que d'en tirer bénéfice ou de s'y soumettre ».
Si la troisième mi-temps peut être un moment de partage et de convivialité, elle peut aussi être le théâtre de comportements inacceptables et de dérives qui doivent être combattues.