L'histoire du rugby à XIII en France est un récit complexe, marqué par des périodes de popularité, d'interdiction et de renaissance. Cet article explore cette histoire riche et tumultueuse, en se concentrant sur les moments clés et les figures emblématiques qui ont façonné le rugby à XIII français.
Les Origines et l'Essor (1930-1941)
Le rugby à XIII apparaît en France dans les années 1930, dans un contexte de tensions au sein du rugby à XV. La Fédération Française de Rugby (FFR) est critiquée pour son amateurisme marron (rémunération illégale des joueurs amateurs) et pour sa violence sur le terrain, ce qui conduit à son exclusion du Tournoi des Cinq Nations de 1931 à 1947. C'est dans ce contexte que Jean Galia, ancien joueur de rugby à XV, découvre le rugby à XIII lors d'un match d'exhibition à Paris en 1933. Séduit par ce nouveau sport, il est chargé par la Rugby Football League (RFL) britannique d'organiser une tournée d'initiation en Angleterre avec une équipe de joueurs mis au ban de la FFR quinziste. Cette équipe pionnière, surnommée les "Galia's Boys", marque le début de l'aventure du rugby à XIII en France.
La Ligue Française de Rugby à XIII est créée le 6 avril 1934, et son premier championnat rassemble dix équipes :
- Sport Athlétique de Villeneuve-sur-Lot XIII
- Paris Rugby Treize
- Union Sportive Lyon Villeurbanne
- Racing Club de Roanne
- XIII Catalan (Perpignan)
- Racing Club d’Albi
- Pau XIII
- Côte Basque XIII
- Bordeaux XIII
- Sport ou Stade Olympique (ou Olympien) Bittérois XIII.
Le premier champion de France est Saint-Médard-en-Jalles, en 1935, qui bat Lespignan en finale. Villeneuve-sur-Lot remporte le premier de ses neuf titres de champions de France en 1935. Le SA Tonneinquais est le premier adhérent à la ligue, le 25 et 26 mai 1934.
Rapidement, le rugby à XIII connaît un succès important en France, attirant de nombreux joueurs et spectateurs. Des clubs se créent dans tout le pays, de Marseille à Nantes, de Paris à Perpignan. Bordeaux devient une place forte du rugby à XIII, avec des matchs internationaux attirant de 25 000 à 30 000 spectateurs au parc Lescure. Le Lot-et-Garonne, avec Villeneuve-sur-Lot comme berceau, et la Gironde constituent deux fiefs historiques de ce sport.
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En 1936, Léo Lagrange, ministre du Front Populaire, assiste à une rencontre France-Pays de Galles, signe de l'engouement pour le rugby à XIII.
En octobre 1934, le premier Championnat de France de rugby à XIII débute. La tâche pour le néo-rugby est immense; la guerre des terrains reste à être gagnée. Quand s’ouvre ce premier championnat, la partition treiziste est encore un peu baroque. Les terrains d’Albi et de Perpignan ne sont pas achevés, et deux clubs ne savent pas encore où ils vont disputer la saison: Paris XIII et Côte Basque.
Le club parisien patiente deux longs mois avant de pouvoir effectuer le 9 décembre sa première sortie à domicile au Vélodrome Municipal de Vincennes (aka la Cipale). Les Basques débutent la compétition ballottés entre les grounds de Pau et de Bordeaux avant d’inaugurer le 20 janvier 1935 leur Stade Saint-Jean situé à Anglet à l’occasion de la réception de l’US Lyon-Villeurbanne. Le succès est à la hauteur de l’attente avec une recette de 48 000 francs et environ 7 000 spectateurs.
Sur les dix clubs au départ de ce premier championnat, seuls deux complètent l’ensemble des matchs prévus au calendrier. Le Stade Olympique Béziers, lui, ne termine même pas la compétition, le club, dernier du classement, abandonne à trois journées du terme.
Alors que Côte Basque s’installe à peine sur ses terres, les premiers nouveaux noms pour la saison suivante s’annoncent. Le Stade Agenais est fondé dans les premiers jours de l’année 1935 avec le soutient des Etablissements Grange. Quelques semaines après Agen, Dax se tourne également vers le néo-rugby. Formé pour partie par d’anciens radiés de l’US Dax - en 1933, six joueurs dacquois, dont toute la première ligne, avaient été exclus à vie par la FFR -, Dax XIII est crée au mois de février. Les Landais se fixent dans l’actuel quartier du Sablar au Stade du Colonel Poymiro qui sera inauguré en octobre 1935 pour l’ouverture du championnat. L’enceinte dispose de parkings, de tribunes pouvant accueillir 1 000 spectateurs ainsi que de gradins et d’un mur d’enceinte. Enfin, sous les ordres du président Declayrou, Périgueux XIII s’engage également dans le rugby professionnel. Le club s’installe dans le quartier du Gour de l’Arche où ses premiers matchs amicaux se déroulent devant 3 000 spectateurs payant.
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Depuis novembre 1934, Galia a en tête d’organiser une Coupe du Monde en France. La Coupe du Monde souhaitée par Galia n’aura pas lieu, le stade de 20 000 places non plus. Mais les Treize obtiennent de la part du Gallia Club de Toulouse le bail du Stade Jacques Thomas situé rue Adonis dans le quartier des Minimes, charge à la Ligue de l’aménager. La fédération se charge des premiers aménagements, en construisant notamment une nouvelle tribune de 2 000 places assises et couvertes. Elle obtient également qu’un service de tramway soit mis en place les jours de match. Le 10 mars 1935, une première grande rencontre se déroule sur le ground du Gallia Club avec le quart de finale de Coupe entre Villeneuve et Bordeaux. La recette est de 72 000 francs.
En 1935, le Stade Français jouit toujours d’un contrat signé en 1924 et liant le club à l’enceinte située à Montrouge, ce qui y interdit de fait la pratique du XIII. Delblat organise à Buffalo le 28 mars 1935 le deuxième France-Angleterre de l’histoire. Plusieurs affiches treizistes suivent à Buffalo, notamment une rencontre qui peut faire office d’ersatz de Coupe d’Europe entre les vainqueurs des coupes anglaise et française: Castleford et Lyon. Les anglais l’emportent le 12 mai devant une très faible assistance (1 500 spectateurs).
Les débuts combinés du Celtic, du Gallia Club Toulousain, d’Agen, de Dax et de Périgueux portent à 14 (répartis en deux poule de 7 avec l’introduction de phases finales pour décerner le titre de champion de France) les effectifs de la Ligue pour le championnat 1935-1936.
Mais ces revers ne découragent pas les velléités treizistes. La presse aime à évoquer les rumeurs de clubs ou de villes qui seraient prêts à franchir le Rubicon à leur tour. Si la ligue n’accueille aucun nouveau club professionnel, les rumeurs continuent pourtant de fleurir dans la presse. On parle de Tarbes, Montpellier, ou Biarritz comme futurs candidats à la Ligue. Limoges semble un temps en pôle pour rejoindre les Treize.
Durant cette saison 1936-1937, un nouveau stade tombe néanmoins dans l’escarcelle du rugby à XIII et pas n’importe lequel: Gerland. C’est un record pour du rugby à Lyon.
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Le championnat 1937-1938 s’ouvre avec onze équipes et un nouveau club, le Toulouse Olympique. L’équipe fondée à initiative de Jean Galia grâce au regroupement de deux clubs amateurs de la ville (les All Blacks Toulousains et les vestiges du Gallia Club, le Gallia Boys XIII) trouve refuge sur le Stade Arnauné dont les frères Paul et Gabriel sont propriétaires.
Si la Ligue triomphe à Toulouse, elle doit capituler à Paris. saison 37-38, ne laissant plus aucun représentant de la Capitale.
L’autre événement majeur de la saison 1937-1938 est la venue des Australiens en France en début d’année 1938. Les Kangooroos se produisent partout dans la France treiziste. A Perpignan, Anglet, Albi ou Roanne, ils laissent derrière eux records de spectateurs et de recettes. La tournée est ponctuée par deux test matchs contre le XIII de France, à Buffalo d’abord devant une assistance décevante, puis au nouveau Stade Vélodrome Municipal de Marseille inauguré un an plus tôt. Les débuts marseillais du néo-rugby sont, eux, parfaitement réussis. La venue des Australiens établit un nouveau record d’affluence pour la discipline en France avec 23 100 supporters. La recette est de près de 300 000 francs.
Durant la première moitié 1938, les prises de guerre s’enchaînent. D’abord, début mars, le Stade Union Cavaillonnais passe à XIII, son Stade Lombard avec. Début avril 1938, Marcel Laborde obtient de la Société Immobilière qui détient le le Stade Cassayet, où évolue habituellement le RC Narbonnais, d’y faire disputer le quart finale de coupe entre Bordeaux et le XIII Catalan. La suite n’est que trop logique. La FFR annonce dans la foulée la disqualification du stade. Privé de terrain, Narbonne est contraint de passer à XIII s’il veut poursuivre son existence. Le passage du Racing, Champion de France à XV en 1936 , chez les dissidents professionnels est un coup de tonnerre. En attendant les débuts de Narbonne XIII, Cassayet se voit confier une demi finale de Coupe de France entre Bordeaux et le XIII Catalan. Quelques jours après l’annonce choc venue de Narbonne, une seconde lame vient frapper les esprits fédéraux. Le 10 mai 1938, l’AS Carcassonnaise décide également son passage à XIII. Les maigres recettes de la saison passée et les incessants conflits avec la FFR sont au cœur de la décision. Enfin, le 10 juin, Brive tombe à son tour. Le Président du CA Brive en lutte contre la FFR suite au déclassement de son équipe fait passer le CAB et son Stadium dans les mains du néo rugby. Comme à Carcassonne, le club doit lutter contre une fronde menée par une partie de ses membres.
En octobre 1938, Bordeaux XIII inaugure pour la réception de Villeneuve un nouveau terrain treiziste : le Parc Lescure. 8 000 supporters girondins s’y retrouvent pour l’occasion. Quelques mois plus tard, le 16 avril 1939, le XIII de France y fait ses débuts contre le Pays de Galles. La recette est exceptionnelle, plus de 300 000 francs, elle est presque égale à celle du jour d’inauguration durant la Coupe du Monde de Football l’année précédente. La finale du championnat 1939 entre Roanne et Villeneuve se déroule également à Lescure.
La guerre des terrains est définitivement perdue par la FFR. Elle ne cherche même plus à imposer un interdit sur Lescure ou les autres grands stades municipaux utilisés par le néo-rugby (Gerland, Vélodrome…). Si elle le faisait, la décision désormais se retournerait à coup sur contre elle. D’ailleurs, en septembre 1937, elle avait fait ajouter cette précision à ses règlements. Seule ombre à ce tableau de victoires, Dax XIII est dissout en novembre 1938 après neuf défaites rang.
A Toulouse d’abord, où le TO profite des déboires du TOEC pour occuper le parc des sports du club, le Stade Chapou qu’il compte partager avec le Toulouse FC. L’ancien terrain du club toeciste est le mieux aménagé des grounds de la cité rose avec celui du Stade Toulousain aux Ponts-Jumeaux. Le 21 mai 1939, la finale de la Coupe de France entre le XIII Catalan et le Toulouse Olympique s’y dispute.
L'Interdiction et la Renaissance (1941-1993)
Le 19 décembre 1941, le gouvernement de Vichy interdit le rugby à XIII en France, par le décret n°5285. Cette décision inique marque un coup d'arrêt brutal à l'essor du rugby à XIII. Les biens de la Ligue Française de Rugby à XIII sont confisqués, les clubs sont dissous, et les joueurs sont interdits de pratiquer leur sport. Cette interdiction est motivée par des considérations politiques et idéologiques, le régime de Vichy voyant dans le rugby à XIII un sport individualiste et professionnalisé, contraire aux valeurs de la Révolution Nationale.
Après la guerre, le rugby à XIII renaît de ses cendres lors du congrès fédéral à Arcachon, du 2 au 4 juillet 1948, certes sans récupérer ses biens spoliés en 1941. La Fédération Française de Jeu à XIII est créée en 1946, mais elle doit attendre 1993 pour pouvoir à nouveau utiliser le mot "rugby", dont les quinzistes revendiquaient l'exclusivité. Entre-temps, la tournée australienne de 1951 rallume un peu la flamme, comme les deux finales de Coupe du monde perdues par les tricolores, en France en 1954 et en Australie en 1968.
Jusqu’en 1993, il s’appellera Jeu à XIII.
En 1947, les treizistes, dorénavant regroupés au sein de la Fédération française de jeu à XIII (FFJ XIII), durent se soumettre à un protocole, sorte d’Édit de Nantes de l’ovale, validé par l’État : pratique tolérée, mais liberté d’expression restreinte. Les années 1950 verront ainsi, comme dans un baroud d’honneur, le rugby à XIII tricolore atteindre les sommets. En 1972, l’imposition d’un nouveau protocole aux treizistes, toujours avec l’aval de l’État, vise cette fois à les étouffer définitivement en leur interdisant de recruter au XV les joueurs que ni l’école ni l’université ne peuvent leur fournir. En effet, le XIII est exclu du curriculum de formations des enseignants d’Éducation physique et sportive (EPS).
Malgré ces difficultés, le rugby à XIII parvient à se maintenir en France, grâce à la passion de ses supporters et à l'engagement de ses dirigeants. Des clubs emblématiques comme Villeneuve-sur-Lot, Carcassonne, et Saint-Estève continuent de former des joueurs et d'organiser des compétitions.
Le Rugby à XIII Aujourd'hui
Aujourd'hui, le rugby à XIII en France est un sport en développement, qui cherche à retrouver sa place dans le paysage sportif français. La Super League européenne, où jouent les Dragons Catalans (Perpignan), a contribué à populariser le rugby à XIII en France, mais BeIN Sports a stoppé la diffusion. La fédération paie ses errements du passé. Il y a vingt-cinq ans, elle comptait 13 conseillers techniques régionaux. Ils ne sont plus que quatre !
La région s’appuie sur 12 clubs. En 1935, le Comité de la Côte d’Argent comptait 14 équipes engagées dans son championnat semi-professionnel.
La Ligue d’Aquitaine Limousin Poitou-Charentes est réduite comme peau de chagrin avec 12 clubs - XIII (en fauteuil) d’Aingirak Euskadi (Bayonne) et les 11 autres en Lot-et-Garonne avec Clairac, Le Mas-d’Agenais (jeunes), Pujols, Tonneins, Trentels, Villeneuve-sur-Lot (Villeneuve XIII Rugby League et SA Villeneuve XIII pour les jeunes), et en Gironde avec Bègles, Biganos (en fauteuil), Girondins de Bordeaux (féminines) et La Réole.
Plusieurs personnalités ont marqué l'histoire du rugby à XIII en France, notamment Jean Galia, Max Rousié, et Puig-Aubert.
Malgré les difficultés rencontrées au cours de son histoire, le rugby à XIII en France continue de se battre pour exister et se développer. Son histoire riche et tumultueuse témoigne de la passion et de l'engagement de ses acteurs, qui ont su surmonter les obstacles pour maintenir ce sport en vie.
Figures emblématiques
- Jean Galia: Pionnier du rugby à XIII en France, il a joué un rôle essentiel dans la création et le développement de ce sport.
- Max Rousié: L'un des plus grands treizistes français, dont le stade de Villeneuve-sur-Lot porte le nom.
- Puig-Aubert: Artisan des trois victoires sur quatre test-matchs disputés par les Coqs contre les redoutables « Kangourous » treizistes australiens lors de la tournée aux Antipodes de 1951.
- Maurice Brunetaud: Premier international Tonneinquais, surnommé affectueusement « Rouxpoils » par les Anglais.
- Charles Cadis: Joueur, entraîneur et dirigeant emblématique, il a consacré sa vie au rugby à XIII.
Anecdotes et faits marquants
- Le 12 janvier 1953, un match France - Australie au stade Lescure à Bordeaux attire les foules.
- En 1934, Jean Galia déclare : « Un rugby pareil, ça ne se décrit pas. Ça se déguste comme un mets rare. »
- Le 19 décembre 1941, le maréchal Pétain signe le décret n°5285, entérinant la dissolution de la Ligue française de rugby à XIII.
- En 1992, les Assises nationales du sport mentionnent clairement qu’« un sport professionnalisé (commercialisé) qui échapperait à l’autorité fédérale deviendrait “un autre sport” (cf. le Jeu à XIII […]) puisqu’il obéirait à une autre logique ».