Le football féminin en Allemagne a connu un parcours semé d'embûches, oscillant entre interdictions, résistance, dérision et finalement, succès et triomphes. Longtemps éclipsé par son homologue masculin, il a progressivement gagné en popularité et en reconnaissance, tant sur le plan national qu'international. Cet article explore l'histoire du football féminin allemand, de ses origines modestes à son essor actuel, en mettant en lumière les défis rencontrés, les avancées réalisées et les perspectives d'avenir.
Les prémices du football féminin (début du XXe siècle)
La situation du football féminin est intimement liée à celle du sport féminin en général. En Allemagne, le mouvement de « l’éducation physique pour tous » était exclusivement masculin, reflétant une société où le sport féminin était souvent perçu avec suspicion. On craignait que le sport ne confère aux femmes des qualités « masculines », remettant en question la hiérarchie des sexes. De plus, la pratique sportive était un luxe réservé aux classes bourgeoises.
Cependant, les changements socio-économiques de la seconde moitié du XIXe siècle ont progressivement fait évoluer la condition féminine. L'industrialisation croissante a offert des emplois aux femmes, nécessitant une plus grande endurance physique. Le mouvement féministe naissant a alors revendiqué l'ouverture des pratiques sportives aux femmes, invoquant des raisons de santé et d'éducation.
Malgré un intérêt croissant des femmes pour le sport, notamment la gymnastique, l'exercice physique féminin restait condamné du point de vue moral. Des arguments médicaux, biologiques et moraux étaient avancés pour justifier ces réserves, craignant une « masculinisation » des femmes et une trop grande « émancipation ».
Néanmoins, la gymnastique féminine a été favorisée pour éviter un manque d'exercice de la population féminine. À partir de 1894, la culture physique est devenue obligatoire dans les programmes éducatifs féminins. Cependant, les femmes n'étaient pas acceptées comme membres à part entière dans les clubs bourgeois, les incitant à se rassembler dans des associations sportives indépendantes.
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Une variante « édulcorée » du football a vu le jour vers 1900, dans le cadre de la culture physique féminine. Les femmes se lançaient le ballon à coups de pied en cercle, sans viser la compétition ou la performance.
Des interdictions à la résistance (République de Weimar)
Il est difficile de reconstituer l'origine exacte du football féminin allemand et son contexte précis, car il ne s'agissait pas d'un sport institutionnalisé. La première équipe féminine de football en Allemagne n'est attestée qu'en 1930, contrairement à l'Angleterre où elle a été créée dès 1894.
Bien que certains contemporains aient exprimé un avis favorable sur le football féminin, la plupart le considéraient comme « non féminin ». August Hermann, professeur d'éducation physique, prophétisait même que « chez nous, des femmes ou des filles ne joueront jamais au football ».
Contrairement à l'Angleterre et à la France, le football féminin n'a pas connu d'essor particulier en Allemagne pendant et après la Première Guerre mondiale. En Angleterre, les équipes féminines organisaient des manifestations de bienfaisance qui attiraient des milliers de spectateurs, considérées comme des actes patriotiques.
Après la Première Guerre mondiale, le sport a connu un essor considérable en Allemagne, bénéficiant du soutien des autorités et de la création du « Sportabzeichen » (brevet sportif). La diminution du temps de travail a également libéré du temps pour les activités sportives.
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En l'absence des hommes pendant la guerre, les femmes ont pris davantage de responsabilités dans la vie publique et professionnelle, favorisant leur émancipation. Sous la République de Weimar, elles ont obtenu le droit de vote, l'accès aux études supérieures et aux professions intellectuelles.
Les « femmes nouvelles », actives professionnellement, indépendantes et orientées vers la consommation, ont commencé à remettre en question les rôles traditionnels des sexes. Les « sportsgirls », jeunes femmes sportives, étaient une variante de ce type de femmes.
Les femmes ont découvert des sports impliquant performance et compétition, tels que la course automobile, le handball, l'aviron, l'athlétisme, la natation, le tennis et le ski. En 1919, les autorités sportives ont obligé tous les clubs à ouvrir des sections féminines.
Cependant, la société n'a pas tardé à émettre des critiques, tant du mouvement féministe traditionnel que des conservateurs, qui défendaient une image traditionnelle de la famille et de la mère. Le débat s'est focalisé sur les caractéristiques physiques et psychiques des femmes, l'esthétique et les implications morales de leur pratique sportive.
Les médecins ont multiplié les avertissements, prétendant que la pratique prolongée d'un sport pouvait nuire à la santé des femmes en portant atteinte à leur fonction procréatrice. On affirmait également que le psychisme féminin n'était pas compatible avec le sport de compétition.
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Le football féminin, considéré comme un sport de combat, était particulièrement mal vu. Son essor était perçu comme contemporain de l'expansion du nationalisme et du militarisme, et donc incompatible avec la féminité.
Dans l'Allemagne de cette époque, comme en Angleterre, en Espagne ou en Norvège, féminité et football étaient considérés comme antinomiques. Le football féminin n'était toléré que dans des situations « humoristiques », et les femmes qui cherchaient à pénétrer les domaines réservés aux hommes étaient tournées en dérision.
Malgré cela, en 1927, on comptait 633 femmes inscrites à la section football de la fédération sportive ouvrière ATSB (« Arbeiter-Turn-und Sportbund »). Cependant, même au sein de la fédération socialiste, on polémiquait contre les « sauvageonnes » (« wilde Mädels »).
Les articles et commentaires sur le football féminin étaient rares à cette époque, suggérant que le phénomène n'était pas très répandu. La plupart des critiques visaient les joueuses françaises et anglaises, soulignant que le sport allemand ferait bien de s'abstenir de suivre l'exemple de ses voisins.
Le premier club féminin allemand, le 1er DFC Frankfurt, a été créé en 1930 à Francfort-sur-le-Main. Sa fondatrice, Lotte Specht, a réuni une quarantaine de femmes partageant son goût pour le football. Cependant, en raison de la pression extérieure, le club n'a vécu qu'un an.
L'interdiction et la renaissance (Après-guerre)
Après la Seconde Guerre mondiale, le football féminin a connu une longue période d'interdiction en Allemagne de l'Ouest. La Fédération allemande de football (DFB) a officiellement interdit le football féminin en 1955, arguant que ce sport était « non féminin » et pouvait nuire à la santé des femmes. Cette interdiction a duré jusqu'en 1970.
Malgré cette interdiction, des femmes ont continué à jouer au football de manière informelle, souvent dans des clubs de loisirs ou des équipes d'entreprise. Ces initiatives ont contribué à maintenir la flamme du football féminin allumée pendant cette période difficile.
La levée de l'interdiction en 1970 a marqué un tournant décisif dans l'histoire du football féminin allemand. La DFB a progressivement intégré le football féminin à ses structures, créant des championnats et des équipes nationales.
L'essor du football féminin (Fin du XXe siècle et début du XXIe siècle)
Les années 1980 et 1990 ont été marquées par un essor progressif du football féminin en Allemagne. La création de la Bundesliga féminine en 1990 a permis de structurer le championnat national et d'améliorer le niveau de jeu.
L'équipe nationale féminine allemande a également connu des succès importants, remportant le Championnat d'Europe à plusieurs reprises et atteignant les demi-finales de la Coupe du Monde en 1991.
Le sacre mondial de 2003, avec une victoire en finale de la Coupe du Monde contre la Suède grâce à un but en or de Nia Künzer, a constitué un moment historique pour le football féminin allemand. Ce titre a permis de populariser le sport auprès du grand public et d'attirer de nouvelles joueuses.
L'Allemagne a récidivé en 2007, en remportant à nouveau la Coupe du Monde, confirmant sa position de leader mondial du football féminin. Ces succès ont contribué à améliorer la reconnaissance et le statut des joueuses, ainsi qu'à développer les infrastructures et les programmes de formation.
Défis et perspectives d'avenir
Malgré ses succès, le football féminin allemand continue de faire face à des défis importants. Les inégalités de salaire et de couverture médiatique par rapport au football masculin restent criantes.
Cependant, des progrès sont réalisés, notamment en termes de professionnalisation des joueuses, de développement des infrastructures et de promotion du sport auprès des jeunes filles. L'Euro 2022, où l'Allemagne a atteint la finale, a suscité un nouvel engouement pour le football féminin et a mis en évidence son potentiel de développement.
L'Allemagne a relancé sa première division féminine, montrant un engagement envers le développement du football féminin qui contraste avec la situation dans d'autres pays européens. La Fédération allemande de football (DFB) a mis en place des plans d'aide pour accompagner le retour à la compétition du football féminin, reconnaissant son importance pour l'ensemble du mouvement sportif.
Le football féminin allemand a parcouru un long chemin depuis ses débuts modestes. Des interdictions et des préjugés, il a su se développer et s'imposer comme une force majeure du football mondial. Si des défis persistent, les succès passés et les initiatives actuelles laissent entrevoir un avenir prometteur pour le football féminin en Allemagne.
Quelques dates clés :
- 1955 : Interdiction officielle du football féminin par la DFB.
- 1970 : Levée de l'interdiction du football féminin.
- 1990 : Création de la Bundesliga féminine.
- 2003 : L'Allemagne remporte la Coupe du Monde féminine.
- 2007 : L'Allemagne remporte à nouveau la Coupe du Monde féminine.
- 2022 : L'Allemagne atteint la finale de l'Euro féminin.
Figures emblématiques :
- Nia Künzer : Auteure du but en or lors de la finale de la Coupe du Monde 2003.
- Birgit Prinz : Attaquante emblématique et meilleure buteuse de l'équipe nationale allemande.