L'histoire du rugby en Afrique du Sud : Un sport au cœur des enjeux culturels, sociaux et politiques

Depuis son introduction en Afrique du Sud par les Britanniques au XIXe siècle, le rugby a tissé des liens étroits avec l'histoire et la culture du pays. Sport le plus pratiqué en Afrique du Sud, il compte 464 477 joueurs affiliés, dont 446 821 hommes et 17 656 femmes. Les Sud-Africains sont considérés comme l'une des meilleures équipes nationales au monde, avec à leur palmarès deux Coupes du monde (1995 et 2007), trois tournois des Tri-nations (1998, 2004 et 2009) et deux Coupes d’Afrique des Nations (2000 et 2001).

Les origines du rugby en Afrique du Sud

Le rugby a fait ses premiers pas dans la province du Cap, grâce aux militaires, marins, missionnaires et immigrés britanniques qui ont diffusé sa pratique auprès de toutes les communautés dès la fin de la première moitié du XIXe siècle. Blancs, Coloured et Noirs s’initient au sport tandis que se montent les premiers clubs et fédérations en cette fin de XIXe siècle. En 1875 est fondé le Hamilton Rugby Football Club, considéré comme le plus ancien club du pays.

Le rugby, symbole de la culture afrikaner

Très rapidement, le rugby est fortement investi par les Afrikaners et devient l’exutoire de leur frustration face à la domination britannique. Jouer au rugby, c’était en effet rentrer en rapport de force avec ceux qui confisquaient l’ensemble des responsabilités politiques et des fonctions de commandement, et se donner l’opportunité de les battre au corps à corps, de leur donner une leçon. Ce fut le coup d’envoi d’un processus qui mènera, à la fin du XXe siècle, à identifier le rugby de manière quasi ontologique à la communauté afrikaner. Le goût du sacrifice, de la discipline, du collectif entrait en résonance avec sa culture, pour laquelle le rugby devint ainsi littéralement une seconde religion. En faisant de ce sport le symbole de leur domination, en le vivant et le pratiquant comme un témoignage de la prétendue supériorité de la « race blanche », les Afrikaners, à qui l’accès au pouvoir était interdit par les lois de l’apartheid (1948), les politiques raciales et racistes du développement séparé, firent du sport, et surtout du rugby, leur joyau.

Parce que ce sport était plus apparenté que tout autre sport à l’identité afrikaner et de ce fait dépositaire d’une très forte signification culturelle et symbolique, les organisations politiques, telles que le National Party et le Broederbond, ont accordé au rugby un rôle unique dans leurs calculs politiques pour se maintenir au pouvoir et entretenir le nationalisme afrikaner. Créé en 1918, le Broederbond, une organisation secrète, ou du moins confidentielle, recrutant parmi les élites - masculines et blanches - sociales, économiques et politiques du pays, avait pour but, par son réseau et ses moyens de pression, de contribuer à l’avènement d’une nation afrikaner afin de défendre et promouvoir les intérêts de leur communauté.

De plus, l’Afrique du Sud fut, pendant les décennies de leur maintien au pouvoir, l’une des deux nations majeures du rugby mondial, avec la Nouvelle-Zélande ; de ce fait, le rugby manifestait au niveau mondial la réussite afrikaner.

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Boycott sportif et concessions

On comprend mieux, dès lors, pourquoi le mouvement international de boycott sportif à l’encontre de l’Afrique du Sud, mené et orchestré par l’African National Congress, a si fortement influencé l’orientation des politiques menées par le National Party et le gouvernement sud-africain. L’exclusion de l’Afrique du Sud des grandes compétitions de 1971 à 1991 ainsi que les sanctions prises à l’encontre de leur « sport-roi » furent mal vécues par les Afrikaners : pour obtenir leur réintégration dans la communauté internationale du sport, les dirigeants du pays et des fédérations furent prêts à faire des concessions, à assouplir leurs politiques de discrimination et de développement séparé selon les races.

Le rugby, un sport qui divise

Le rugby est en Afrique du Sud le sport qui a le plus œuvré pour diviser la population. Grâce à l’habileté politique de Mandela, qui vit dans le soutien du nouveau gouvernement à l’équipe des Springboks un moyen de gagner le cœur des Afrikaners par le biais de la victoire de « ses boys », le rugby est (trop) vite devenu le symbole et le vecteur de l’unification du pays. Le sport fut d’ailleurs désigné en 1994 par l’African National Congress (ANC) comme un facteur clé pour l’avènement d’une nouvelle société sud-africaine dans le Reconstruction and Development Act. Or, la South African Rugby Football Union (renommée SARU depuis 2005), nouvelle fédération du rugby née de la fusion du South African Rugby Board et de la South African Rugby Union, s’avère incapable, dans la décennie qui suit, d’enclencher et de porter avec succès les réformes nécessaires pour que le rugby réponde aux enjeux de transformation et de développement du pays. Que ce soit dans la dimension symbolique, en permettant l’identification de tous les Sud-africains à leur équipe nationale par la sélection de joueurs noirs ou coloured, ou par la démocratisation du sport et de sa pratique dans les communautés historiquement désavantagées, le rugby peine à relever le défi et alimente de profondes controverses sociales et politiques, d’autant que des relents de racisme surgissent chez les Springboks.

Plusieurs raisons expliquent cette incapacité et ce conservatisme. Tout d’abord, si Noirs et Blancs se partageaient les postes administratifs, les « survivants » de l’ancienne administration blanche se montraient peu intéressés par les politiques de développement du sport comme facteurs d’intégration et correctif des inégalités, quand ils ne souhaitaient pas ouvertement, à l’image de Louis Luyt, tout-puissant président de la SARFU jusqu’en 1998, conserver leurs mainmises politique et économique sur le rugby selon une politique de « laager rugbystique ». Leur conduite fut, de plus, justifiée par la seule préoccupation de l’excellence sportive à atteindre et des profits économiques à engendrer pour le bien du rugby sud-africain.

Les communautés non blanches et le rugby

Les Noirs et Coloured ont commencé en effet à jouer au rugby dès le XIXe siècle, alors qu’essaimaient des clubs au sein de la communauté métisse de la région du Western Cape et des Africains de l’Eastern Cape. Dotés de leurs propres fédérations, ces joueurs, entraîneurs, spectateurs et dirigeants ont développé au fur et à mesure leurs propres identités culturelles autour du rugby, une culture particulièrement territorialisée et construite dans l’opposition, du fait de la séparation des espaces et des sociétés.

Plus de dix ans après la fusion, c’est donc bien l’ancienne SARU noire qui a été absorbée par les structures autrefois dominées par les Blancs, entraînant le déclin ou la perte d’une culture de rugby dans la communauté noire, du fait de la disparition de ses propres réseaux locaux et régionaux et de l’érosion de son fer de lance, la promotion du rugby scolaire.

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La transformation du rugby sud-africain

La fédération sud-africaine cherche de plus à s’appuyer sur les résultats exceptionnels des équipes nationales à XV (championne du monde en titre, victorieuse de la tournée des Lions britanniques et du dernier Tri-nations, première nation du monde en 2009) et à VII, pour diffuser sur l’ensemble du territoire national l’image d’une nation victorieuse auprès de toutes les communautés. Telles les processions effectuées avec les saints de leurs paroisses par les Français ruraux du XIXe siècle, pour sanctifier leur territoire et inscrire la communauté dans ses limites territoriales, la SARU organise en 2010 son « Champion Tour » pour célébrer la réussite du rugby sud-africain. Trente-six villes ont été visitées parmi les 14 provinces du pays, avec des tournées dans les clubs et écoles, l’exhibition des trophées et l’organisation, pendant trois jours, d’événements festifs et de tournois sportifs dans chaque province traversée par cette procession à travers tout le pays.

L’émergence d’une identité nationale commune par le sport est cependant entravée par de profondes divisions sociales et par l’ambiguïté des politiques de promotion de la diversité menées par les acteurs politiques et institutionnels du monde du rugby. Avec le recours à une politique de quotas, obligeant la présence de joueurs noirs et coloured sur la feuille de matchs dans les compétitions amateurs et professionnels, la fédération a certes lutté contre les partisans du maintien du monopole blanc sur le rugby et permis à quelques joueurs issus des communautés historiquement désavantagées d’émerger. Elle a également œuvré à conforter dans les mentalités conservatrices l’idée latente que la présence d’un joueur de couleur est toujours justifiée par le souci légal de se conformer aux mesures d’applications des défis de transformation et de construction nationale. L’étiquette « d’affirmative action player », de « joueur de quota », difficile à assumer, ne fit paradoxalement que renforcer la différenciation entre monde du rugby des Blancs et monde du rugby des Noirs et Coloured. Aussi doué que le joueur fût, il restait aux yeux des autres « différent ». C’est la résistance de ces blocages mentaux qui nuit ainsi à l’émergence d’une identité commune.

Enfin, phénomène toujours aussi latent dans les représentations qui entravent l’émergence d’une identité commune, le monde du rugby est profondément imprégné de stéréotypes raciaux : un joueur noir serait plus de l’ordre de l’instinct, de la rapidité. Sa place serait donc dans les lignes arrières, à l’aile ; au contraire, les postes nécessitant de grandes forces physiques ou du sang-froid et un esprit d’organisation, seraient dévolus aux joueurs blancs, comme les joueurs de la charnière chargée de l’animation du jeu, ou les avants.

La victoire de 1995 : un symbole de réconciliation

En 1995, la coupe du monde de rugby en Afrique du Sud fut le théâtre et l’incarnation de la réconciliation entre « Blancs » et « non Blancs » voulue par le premier président « noir africain » élu démocratiquement, Nelson Mandela. Ce dernier souhaitait alors faire de la sélection nationale des Springboks un symbole d’unité dans un pays longtemps ravagé par les discriminations raciales et le régime de l’apartheid. Le slogan de la fédération sud-africaine de rugby lors de ce moment historique devait réunir tout un pays autour d’« une équipe, un pays » mettant en avant le caractère « non-racial » de l’équipe des Springboks dont les joueurs n’étaient plus sélectionnés par rapport à leurs « races » mais sur le seul critère du mérite. C’est lui, le capitaine, qui a reçu des mains de Nelson Mandela le trophée de la Coupe du monde en 1995.

La transformation de l'équipe des Springboks post-apartheid

Après l’euphorie de ce succès, le gouvernement de Mandela - notamment par le biais de son ministre du Sport et du Loisir, Steve Tshwete - prit conscience que la composition des équipes sportives nationales jouait un rôle fort, aussi emblématique que politique, dans l’unification du pays, et ce malgré un passage en force du professionnalisme ajouté à la pression des nouveaux sponsors pour ne faire du rugby qu’un sport-spectacle parmi tant d’autres. Dès 1999, S. Tshwete introduisit l’idée de quota pour en finir avec « une injustice manifeste » et « la résistance d’une oligarchie blanche ». Les équipes de rugby sud-africaines avaient, dès lors, le devoir d’inclure au minimum trois joueurs « de couleur » et de faire jouer au moins deux joueurs « non Blancs » à chaque match. Ce système informel et non structuré se révéla non efficient et finit par être abandonné en 2004.

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Entre temps, le gouvernement du successeur de Mandela, Thabo Mbeki, établit une politique de « Développement Économique Noir » (traduction littérale de Black Economic Empowerment) en 2003 dont l’objectif était d’accorder certains privilèges aux « Noirs Génériques » (Generic Blacks) - terme assez vague incluant presque tous les groupes de populations ayant subi des préjudices pendant l’apartheid. La discrimination positive faisait désormais partie intégrante de la politique socio-économique menée par l’ANC. La fédération sud-africaine de rugby se retrouvait donc au pied du mur : la transformation de sa structure et de sa politique de recrutement était nécessaire à sa survie notamment sur le plan légal.

En 2006, la SARU demanda au Dr Willie Basson (consultant) de rédiger une Charte de la Transformation (Transformation Charter) qu’elle adopta et présenta au Ministre du Sport et du Loisir de l’époque. Il s’agissait de réformer le rugby sud-africain afin de développer ce sport de la base à l’élite : l’inclusion des personnes « non Blanches » devint cruciale car les investigations du Dr Basson montrèrent que le réservoir de joueurs « Blancs » s’amenuisait sur le long terme. Les conditions étaient donc réunies pour la nomination en 2008 du premier entraineur « non Blanc » de l’histoire des Springboks et farouche opposant aux quotas, Peter de Villiers, qui fut ironiquement « qualifié d’“affirmative action coach” » (entraineur élu grâce à la discrimination posi­tive). L’arrivée au pouvoir de Jacob Zuma (2009) et la prise de fonction de Fikile Mbalula au poste du Ministre du Sport et du Loisir accélérèrent la mise en place d’un système multidimensionnel permettant d’évaluer la réelle transformation du rugby sud-africain - à l’aide de feuilles de route et d’objectifs à atteindre. Un des points importants de cette nouvelle politique sportive fut d’évaluer l’inclusion de personnes « Noires Génériques » et « Noires Africaines » aussi bien parmi les joueurs qu’au sein de l’administration de la SARU. Il ne s’agissait donc plus de sélectionner uniquement des joueurs pour leurs prouesses sportives, mais il fallait également qu’un certain nombre de joueurs Noirs puissent intégrer les rangs de la fédération nationale de rugby sud‑africaine.

Dès lors, il est possible de constater qu’à la suite de la période de transition démocratique (1989-1994), l’Afrique du Sud fit face à une période plus longue de « transformation » politique et socio-économique (depuis 1994) qui affecta tous les secteurs y compris le secteur sportif considéré comme une des clés de voute dans la construction d’une (nouvelle) identité nationale.

Afin de parvenir à ce but, une charte de la transformation (Transformation Charter) fut présentée aux fédérations sportives nationales assortie d’une feuille de route comportant un certain nombre de critères permettant de mesurer leurs niveaux de mutation. Les fédérations nationales furent également invitées, à partir de 2016, à définir leurs propres paramètres de transformation (self-target Barometer) - tel que le pourcentage de personnes « Noires Génériques » qu’elles emploient pour citer un exemple - afin de montrer qu’elles sont effectivement engagées dans le processus de métamorphose du sport qu’elle coordonne sur le plan national. Pour permettre la mise en place de ce plan d’action, le ministre nomma, en 2012, un comité indépendant, l’Eminent Persons Group (EPG), dont la mission était, dans un premier temps, d’aider les fédérations à dresser un bilan de leurs niveaux respectifs de transformation (c’est-à-dire quelles sont les mesures prises par les fédérations jusqu’au début des années 2010, ayant permis au sport qu’elle représente d’être accessible à l’ensemble de la population sud-africaine ? Quel est le pourcentage d’inclusion des « Noirs Génériques » et quelle est la proportion d’individus « Noirs Africains » au sein de ces fédérations ?). Un premier audit est effectué par l’EPG en 2012-2013 pour cinq sports qui font partie d’un premier projet pilote (athlétisme, cricket, football, netball et rugby) suivi de trois audits (2013/2014, 2014/2015 et 2015/2016) qui intègrent onze autres fédérations sportives. Dans un second temps, ce comité vérifie que les fédérations mettent en place des tableaux de bord à remplir de façon annuelle sur une durée de cinq ans (2015-2019) et évalue chaque année la réalisation de ces objectifs.

La question du dopage

Des questions sur la victoire des Boks lors de la coupe du monde 1995 ont été soulevées par France 2, notamment sur une culture du dopage. Pienaar, le capitaine emblématique des Boks, a raconté dans son autobiographie la prise systématique de pilules. "On était des amateurs, on s'entraînait dur. Il n'y avait rien d'illégal. C'étaient des vitamines mais plus tard, elles ont été interdites, alors on a tout arrêté", explique-t-il devant la caméra de France 2. Ces pilules, quelles étaient-elles ? "Quand François parle de pilules, ce n'est rien de plus que des vitamines B12", précise l'ancien deuxième ligne Kobus Wiese. On restait dans les limites, on prenait des piqûres de B12, des trucs pour les blessures (…) Ça ne pouvait pas être autre chose, je n'ai jamais été contrôlé positif." Or, au début des années 1990, les cures de B12 ont souvent accompagné la prise d'érythropoïétine (EPO), indécelable à l'époque, pour en accentuer les effets… Aucune preuve scientifique n'a à ce jour mis en lumière un lien de cause à effet entre le dopage et les maladies qui touchent les rugbymen sud-africains des années 1990.

L'émergence de Siya Kolisi

Ces quartiers pauvres où a grandi Siya Kolisi, capitaine noir des Springboks depuis cinq ans, avant d’obtenir une bourse pour intégrer la prestigieuse Grey High School à Port Elizabeth. "Venant d’un township, n’ayant pas grand-chose, entrer à Grey, c'est voir votre rêve commencer à se réaliser. Car il y a beaucoup, là-bas. Ils vous donnent toutes les armes pour devenir celui que vous voulez devenir. Donc j’ai commencé à voir grand", confie Siya Kolisi. En 2018, l’Afrique du Sud, par l’intermédiaire de son sélectionneur Johan « Rassie » Erasmus, lui-même Springbok de 1997 à 2001 (36 sélections), nomme le premier capitaine noir de l’histoire en la personne du flanker Siya Kolisi. Suivra en 2023 le talonneur Bongi Mbonambi.

La victoire de 2019 et 2023

En 2019, l’Afrique du Sud remporte son troisième titre de champion du monde devant l’Angleterre (32-12), comme en 2007. En 2023, l'Afrique du Sud est devenue la première nation à décrocher un quatrième titre de champion du monde, en battant en finale son grand rival néo-zélandais par la plus petite marge (12-11), à nouveau au Stade de France.

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