Malgré une histoire ancienne avec le cuju, un jeu similaire au football, et des investissements massifs récents, la Chine n'a pas encore atteint le niveau de popularité et de succès dans le football que l'on pourrait attendre compte tenu de sa taille et de son influence économique. Plusieurs facteurs peuvent expliquer ce phénomène, allant des choix politiques et économiques aux questions culturelles et structurelles.
L'investissement massif des années 2000 et le repli actuel
Après l'arrivée du football professionnel en 1994 et le lancement de la «Chinese Super League» en 2004, les années 2010 ont vu apparaître des clubs dotés de moyens considérables pour développer le football. En avril 2016, un «plan de développement du football à moyen et long terme (2016-2050)» est lancé et le président Xi Jinping déclare «en avoir assez d'être un nain footballistique alors que la Chine est un géant politique et économique». L'idée, pour la RPC, est de ne plus accepter d'être battue sur le terrain par des pays voisins de petite taille. Le développement du football est ainsi, pour le pouvoir, un moyen d'affirmer la puissance du pays. Les investissements ont été freinés à partir de la fin des années 2010 et une nouvelle politique prônée afin de limiter le «gaspillage». En 2017-2018, c'est au tour de l'Argentin Carlos Tevez de rejoindre le même club, suivi du Brésilien Hulk au Shanghai Port FC (pour un transfert à 55 millions d'euros). Dans la plupart des cas, l'aventure se termine mal: les joueurs repartent, les supporters sont déçus et le bilan financier est désastreux.
En matière d'investissement, l'avancée de la Chine s'est également faite, à la même période, avec le rachat de clubs européens par des groupes privés (néanmoins liés à l'État). En 2016, le Milan AC est racheté pour 740 millions d'euros (mais finalement, faute de paiement, le club est repris par des Américains). La même année, l'Inter Milan est acheté à hauteur de 70% par le groupe Suning (pour 270 millions d'euros). En Angleterre, toujours en 2016, West Bromwich Albion est racheté par le groupe Yunyi Guoka et Aston Villa par le groupe Recon. En Espagne, c'est l'Espanyol Barcelone qui a été racheté en 2015 pour 64 millions d'euros.
Des prises de participation sont également opérées dans de grands clubs, sans en prendre le contrôle, comme l'Atletico Madrid (20% pour 45 millions d'euros en 2015). En France, les investisseurs chinois ont également racheté des clubs, comme l'AJ Auxerre (en 2016 pour 7 millions d'euros «seulement»), le FC Sochaux (en 2015 pour 7 millions d'euros également), ou des parts de l'Olympique lyonnais (20% en 2016) ou de l'OGC Nice (80% en 2016).
Enfin, la Guangzhou Evergrande Football Academy de Qingyan est devenue la plus grande académie de football au monde avec 280 millions d'euros d'investissements par l'entreprise Evergrande et un partenariat avec le Real Madrid qui envoie des entraîneurs espagnols comme conseillers.
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Au niveau des structures, le plan de Xi Jinping prévoyait le développement d'un championnat de haut niveau avec des stades de qualité. Une ambition affichée est d'organiser une Coupe du monde (la Chine ayant déjà accueilli la Coupe du monde féminine de football en 2007). Les stades ont été construits ou agrandis avec l'implication des entrepreneurs chinois. Les dix plus gros entrepreneurs chinois ont tous acheté un club du championnat. Par exemple, Alibaba a pris 50% des parts du Guangzhou Evergrande. L'État a également participé en soutenant directement des clubs (comme Shanghai Port FC). Les droits télévisuels sont passés de 7 millions de dollars en 2014-2015 à 140 millions en 2015-2016. Aujourd'hui, les stades sont là. En plus de dizaines de stades d'environ 30.000 places, onze stades plus grands, d'une capacité située entre 57.000 et 80.000 places ont été construits ces vingt dernières années.
Le plan de Xi Jinping prévoyait aussi de rendre le football obligatoire à l'école, de créer 50.000 académies de foot (accueillant 50 millions d'enfants) et de faire en sorte que le football représente 1% du PIB de la Chine. Son prédécesseur, Hu Jintao, voulait passer «d'un pays de premier plan en matière d'organisations sportives à une puissance sportive de renommée mondiale». La professionnalisation a engendré une transformation des instances. Depuis 2020, l'organisation de la Chinese Super League est confiée par la Fédération chinoise de football aux clubs, dans un souci de développement commercial sur le modèle de la Premier League anglaise. Les sponsors se sont développés, avec notamment Ping An (société d'assurance), Nike, Ford, DHL, Shell, Tsingtao ou encore Tag Heuer.
Le repli actuel
Les investissements ont été freinés à partir de la fin des années 2010 et une nouvelle politique prônée afin de limiter le «gaspillage». Certains grands clubs, comme Jiangsu Suning ou Tianjin Tainhai, mettent la clé sous la porte en 2020. Le premier, racheté en 2015 par le Suning Appliance Group pour 68 millions d'euros, avait recruté à prix d'or des joueurs internationaux brésiliens (Ramires pour 30 millions d'euros et Teixeira pour 50 millions), ainsi que l'entraîneur italien Fabio Capello. Le second avait recruté le Belge Witsel pour 20 millions d'euros et le Brésilien Pato pour 18 millions d'euros. Ces disparitions vont de pair avec la crise du Covid, qui a considérablement affaibli financièrement le football chinois. Même si le repli des investissements avait légèrement anticipé la crise sanitaire, les effets ont été catastrophiques pour la plupart des clubs. Dès 2017, une «luxury tax» avait été imposée par le gouvernement: tout club dépensant plus 6 millions d'euros pour acheter un joueur doit payer une taxe égale à 100% de l'indemnité de transfert (réinjectée dans le développement du football en Chine). Cette mesure, accompagnée d'une surveillance accrue des finances des clubs et de leur solvabilité, a freiné ces derniers dans leur développement. La Chine est désormais largement devancée par d'autres nations asiatiques (Qatar, Arabie saoudite).
Corruption et manque de transparence
Les récentes affaires de corruption révélées au sein de la fédération chinoise de football ne font que renforcer les craintes (Chen Xuyuan, président de l'Association chinoise de football, fait l'objet d'une enquête, après l'arrestation de Li Tie, ancien entraîneur de l'ACF et Chen Yongliang, secrétaire général). Aujourd'hui, le championnat chinois a une valeur marchande (prix estimé de tous les joueurs) très éloignée des plus grands championnats, avec une somme de 154 millions d'euros qui le situe à la sixième place sur le continent asiatique mais loin des européens (3,5 milliards pour la Ligue 1 en France ou 10,5 milliards pour la Premier League en Angleterre). Même le championnat des États-Unis est presque dix fois plus coté (1,3 milliard). Concernant le nombre de spectateurs dans les stades, les deux années Covid ont faussé les statistiques et la dernière saison redonne des chiffres un peu inférieurs à ceux des années précédentes -autour de 20.000 spectateurs en moyenne par match, en stagnation depuis 2014, après une montée rapide de 2009 à 2015 (de 14.000 à 22.000). Ces chiffres sont à rapprocher de ceux d'un championnat majeur comme la Ligue 1, où l'on recense 24.000 spectateurs en moyenne.
Un échec relatif dans le contexte plus large du développement chinois
La Chine a beaucoup investi dans le football dans l'optique de gagner une place importante sur la scène internationale permettant d'asseoir sa stature de grande puissance et de développer son soft power. Les résultats n'ont pas été au rendez-vous et les sommes investies n'ont pas été rentabilisées, si bien qu'aujourd'hui la Chine semble avoir reculé, pour ne pas dire renoncé. Dans ce domaine, elle est désormais largement devancée par d'autres nations asiatiques (Qatar, Arabie saoudite) dont les premiers succès seront toutefois à confirmer. Cet échec d'un investissement colossal est étonnant dans le paysage économique actuel, tant les succès sont nombreux pour les projets chinois sur des domaines où la Chine partait de loin à l'échelle internationale: éolien, ferroviaire, universités, etc. La Chine semble en avoir tiré les leçons en misant davantage sur la formation (académies de football), et plus généralement en se montrant plus patiente, espérant en tirer profit plus tard avec l'éclosion de talents. Elle paraît avoir réussi à sortir suffisamment tôt de l'emballement et de la folie des grandeurs qui caractérisent les pays du Golfe et qui peuvent conduire à des pertes importantes.
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La politique sportive nationale et les priorités du gouvernement
La Chine se rêve en nation du football. Et elle ne le cache pas. Depuis quelques années, des milliards d'euros sont investis dans la construction de nouveaux stades de football. Le dernier projet en date : le stade de Guangzhou Evergrande à Canton (au nord-est de Hong Kong), stade lié au club du Guangzhou Evergrande Taobao Football Club, l'un des plus grands clubs en termes de palmarès et d'histoire du football chinois, et dont les travaux ont débuté en avril dernier, en pleine pandémie mondiale de coronavirus. La Chine a d'ailleurs largement communiqué sur ce stade qui sera à la pointe de la technologie et à l’architecture très futuriste. “On a beaucoup communiqué sur le fait qu'il sera en forme de lotus (voir photo), mais en réalité, il sera beaucoup plus quelconque”, affirme Jean-Baptiste Guégan, enseignant en géopolitique du sport, auteur de Géopolitique du sport : une autre explication du monde (Ed. Bréal). La livraison du stade est prévue pour fin 2022. Et la machine ne s’arrête pas là. Le promoteur immobilier Evergrande, fondé par l'un des hommes les plus riches de Chine, a indiqué vouloir construire deux autres stades de 80 000 places. Le pays devrait ainsi disposer d'au moins 12 nouvelles grandes enceintes de football d'ici deux ans, a compté le quotidien officiel Southern Metropolis Daily. Image du stade Guangzhou Evergrande en construction depuis avril 2020. Cette véritable politique de construction d’infrastructures est le reflet d’une politique internationale plus globale menée par la Chine, où le football est devenu un des aspects importants dans sa politique étrangère et dans sa manière de se positionner par rapport au monde. “Le sport est un des éléments de cette politique internationale menée par la Chine. Le football est prioritaire avec les sports olympiques et le rugby. Si depuis la réouverture économique du pays en 1992, on constate une accélération de la diplomatie du sport et par le sport, la stratégie de puissance et de visibilité par le sport de la Chine a commencé sous Hu Jintao, ancien président de la République populaire de Chine et prédécesseur de Xi Jinping. Puis elle s'est matérialisée au début des années 2000, notamment à travers les Jeux olympiques et paralympiques de Pékin en 2008. “L’idée première était de montrer que la Chine était de retour. Donc cela a commencé par une politique d'accueil de grands événements. Puis, ils ont développé une politique de médailles", retrace Jean-Baptiste Guégan. Une politique des médailles qui a porté ses fruits. "Ensuite, avec le passage de Hu Jintao à Xi Jinping en 2013, on a changé de dimension, et c'est là où le football a été mis en cœur", analyse Jean-Baptiste Guégan. “Le sport est aussi important pour eux, parce qu’il fait partie du nouveau rêve chinois que dessinait Xi Jinping, avec un objectif assez simple qui consiste à doter la Chine d'une faculté à changer son image, à faire oublier deux ou trois choses comme la persécution des Ouïghours ou la situation à Hong Kong, et aussi à montrer qu’ils sont puissants dans tous les domaines”, précise Jean-Baptiste Guégan. C’est donc à partir des années 2014-2015 que l’intérêt de la Chine se développe pour le football. Dès 2016, elle met en place un plan de développement du ballon rond. “Pour justifier son plan, Xi Jinping avait déclaré qu’il en avait assez d’être un 'nain footballistique' alors même que la Chine était un géant politique et économique. Et que, finalement, il n'était plus tolérable que la Chine s'incline sur le terrain contre des voisins de taille moindre par rapport à lui. L'objectif est ambitieux. Car si on regarde de plus près le palmarès du pays, la marche est encore haute. La Chine n'a atteint qu'une seule fois, en 2002, le premier tour d'une Coupe du monde. Pour ce qui est de la Coupe d'Asie des nations, le pays a été deux fois finaliste en 1984 et 2004, et a atteint les quarts de finale en 2015 et 2019. Le plan de Xi Jinping s’échelonne sur trois grandes échéances, 2020, 2030 et 2050. La première a eu pour objectif de mettre toute la jeunesse chinoise au football. Des élèves participent à un cours de football en mars 2015 dans un collège de Hangzhou, dans la province du Zhejiang, à l'est de la Chine. Le gouvernement chinois a investi dans le développement à long terme du football, en développant notamment les programmes de ce sport dans les écoles du pays. Pour 2030, l’objectif monte d’un cran : “Devenir un pays important sur la scène asiatique, et éviter de perdre des matchs contre des pays comme le Népal par exemple, qui sont moins puissants économiquement ou politiquement par rapport à la Chine. Il y a à la fois la volonté d’avoir un rayonnement à l'échelle continentale et aussi d’accueillir de grandes compétitions, notamment la Coupe du monde masculine”, poursuit Carole Gomez. L’objectif pour les Chinois est d’accueillir dans la décennie 2030 le Mondial. “Je crois peu à l’attribution de la Coupe du monde à la Chine en 2030. Ils vont candidater et mettre les moyens, c’est certain. Mais l’alliance Espagne-Portugal-Maroc est favorite”, estime Jean-Baptiste Guégan. Avant d’approfondir son propos sur l’attribution des villes hôtes : “Il y a un 211 fédérations à la Fifa. Si on enlève ceux qui candidatent, ça fait environ 200. Le premier qui a 100 fédérations gagne. Et celui qui a l'Europe, soit une cinquantaine de fédérations, tout comme l’Afrique, gagne. Donc avec cette alliance, ils sont bien partis.” Un calcul que les Chinois ont en tête. Et ce n’est pas hasard si les Chinois développent leur politique en Afrique, à travers ce qu’on appelle la diplomatie des stades. Même si ce n’est pas uniquement pour cette raison-là, elle pourrait leur permettre d’en tirer profit. “Cela leur permettrait d'avoir ces pays en leur faveur lors des grandes échéances. Car en Afrique le pouvoir sportif est directement aligné sur le pouvoir politique. Si je prends l’exemple du Cameroun et de la Guinée, ils feront leur choix en fonction de leurs intérêts et leurs intérêts aujourd'hui sont chinois”, affirme Jean-Baptiste Guégan. Pour l’enseignant en géopolitique du sport, une attribution de la Coupe du monde en 2034 paraît, en revanche, très plausible. Dernière échéance, celle de 2050, et non des moindres. D'ici 2050, elle souhaite devenir une nation importante du football et exister sur la scène internationale et notamment lors des compétitions mondiales. Et de remporter la Coupe du monde d’ici à 2049, année du centenaire de la proclamation de la République populaire de Chine. Tout un symbole. Si les Chinois développent le sport pour des raisons politiques, ce n’est pas l’unique raison. "Le régime est très attentif au calme de sa population. Ainsi, ils ont la volonté de construire une économie du sport et du divertissement en Chine, pour répondre à la demande des Chinois. L'idée profonde des élites chinoises est de garantir la sécurité et la prospérité du peuple chinois sans qu'il ait à demander la démocratie et qu'il accepte donc un auto-contrôle et une auto-censure. Tout en laissant le parti communiste chinois au pouvoir. C’est leur obsession”, développe l'enseignant en géopolitique du sport. "Même si on est dans une société qui est de plus en plus contrôlée depuis trois ans, et où le gouvernement mène une politique très répressive comme à Hong Kong ou au Tibet, il est en même temps très à l'écoute des mouvements de la société pour éviter de se faire renverser. “Il faut considérer, même s’il s’agit d’une moindre mesure, que le gouvernement développe aussi sa politique sportive pour des questions sanitaires”, souligne encore l’enseignant en géopolitique du sport, Jean-Baptiste Guégan. En effet, la population de la Chine vieillit, et aujourd’hui elle se dirige vers les mêmes problèmes que connaît l'Europe, autrement dit l'obésité et la sédentarité, mais avec dix ans de retard. “Le sport occidental en Chine est vu comme un produit d'exportation, donc il y a aussi l'idée de développer les sports à la chinoise avec des vedettes nationales pour justement favoriser l'exercice physique et éviter les problèmes d’obésité, qui est un fléau en Chine, tout comme la sédentarité”, poursuit le spécialiste. Des jeunes joueurs s'entraînent dans un camp d'entraînement de football d'été à Handan, dans la province de Hebei, en Chine, le 17 juillet 2020. Beaucoup de choses ont été faites sur les cinq dernières années par le Chine dans le cadre de sa politique de développement du football, comme les nombreuses constructions de stades, les rachats de parts ou de clubs étrangers, les créations d’académie pour former la jeunesse, les partenariats noués avec les grands clubs européens, le recrutement de joueurs à l’étranger ou encore les investissements massifs d'entrepreneurs chinois dans les clubs de la Chinese Super League (1ère divisions chinoise). Mais aujourd'hui, peut-on faire un premier bilan ? "Même si la Chine a gravi quelques places dans le classement Fifa, il est encore trop tôt pour savoir si leur politique a fonctionné”, reste prudente Carole Gomez, directrice de recherche à l’IRIS. Toutefois, on peut constater dès aujourd’hui, que la Chinese Super League, le championnat de première division chinoise refondé en 2004, est davantage présente dans les médias qu’il y a quelques années. On peut aussi relever une augmentation importante du nombre de licenciés dans des clubs de football, qui est passé de 137 000 en 2014 à 4 millions aujourd'hui, selon le site Chine Informations. Aujourd’hui, ce qui est visible est donc encore très loin des objectifs espérés par le gouvernement. “Le niveau du championnat chinois est bas, et est proche du niveau National voir de National 2 en France. Les équipes sont assez mal entraînées, et il n’y a pas de grands joueurs chinois qui sortent du lot. Malgré la véritable politique d'Etat volontariste, ces efforts ne se traduisent pas encore par des résultats en termes de performances locales. Certes, des clubs chinois montrent quelques bons résultats en ligue asiatique, mais ce n'est pas encore ceux espérés par le pouvoir chinois”, développe Jean-Baptiste Guégan. Les Chinois vont devoir attendre encore quelques années avant de récolter le fruit de leur travail. Aujourd’hui, la sélection nationale n’est qu’à la 76e place du classement de la Fifa. “On se rend compte que le régime autoritaire veut tout contrôler, mais dans le sport, ça ne marche pas comme ça”, ajoute le spécialiste. La Chine a bel et bien commencé à montrer sa volonté de devenir une puissance du football sur la scène internationale. Mais, même si elle met des moyens financiers pharamineux dans cet objectif et a repensé sa politique, le contexte géopolitique pourrait la freiner dans sa course vers la puissance sportive. “Xi Jinping a tendu beaucoup de sujets, comme le conflit armé avec l’Inde, la situation à Hong Kong ou encore la persécution des Ouïghours qui commence à être largement médiatisée. Pour la première fois, la situation géopolitique chinoise va avoir une affluence directe sur les décisions qui vont être prises à l'échelle du sport mondial. Et on ne pourra pas avoir un Qatar 2022 une deuxième fois”, conclut Jean-Baptiste Guégan.
Les alternatives populaires et la concurrence avec d'autres sports
Devancé par le basket, le tennis de table et le badminton, le football n'est pas le sport numéro un en Chine. Mais l'intérêt pour le ballon rond dans le pays le plus peuplé de la planète (1,37 Md d'habitants) croît plus vite que pour tous les sports concurrents qui le devancent, selon une étude de l'agence Nielsen Sports, parue jeudi. Le niveau d'adhésion au football a progressé de quatre points en trois ans, soit 31% de la population urbaine, à comparer aux 40% de Chinois qui aiment le basket, un chiffre en quasi stagnation. La popularité croissante du football en Chine résulte d'une stratégie d'investissements massifs décidée au plus haut niveau de l'Etat, rappelle l'étude. Résultat, «la liste des clubs et des agences sous contrôle chinois a considérablement augmenté au cours des deux dernières années. De même, la Chinese Super League devient de plus en plus importante comme l'illustrent les nombreux transferts réalisés ces derniers mois.»
L'impact des scandales de corruption
Voilà six ans que l’État multiplie les coups de filet dans ses plus grandes instances. Au début de l’année 2012, la justice bande les muscles et orchestre l’arrestation d’une cinquantaine de personnes parmi lesquelles figurent des joueurs, des arbitres et des responsables. L’immense majorité passe rapidement aux aveux sous la torture dénoncée par les avocats de la défense. C’est le cas de Xie Yalong, ex-président de la ligue nationale, qui avoue avoir touché 1,7 million de yuans de pots-de-vin, soit 213 000 d’euros, selon la presse locale. Verdict : dix ans et demi de prison. Même sentence pour Nan Yong, son successeur qui ne traîne pas moins de dix-sept chefs d’accusation pour corruption. Autre poids lourd du banc des accusés, le fameux arbitre Lu Jun, aka le « sifflet d’or » et ses 128 000 dollars de gain pour sa flopée de matchs truqués. Secrétaire général du parti, Xi Jinping, alors grand favori pour reprendre la présidence du pays, affiche sa volonté de s’en prendre « aux mouches comme aux tigres » . Soit, aussi bien aux cadeaux entre hauts fonctionnaires qu’aux vices de bas étage. Quatre ans plus tard, si sa politique anti-corruption tient toutes ses promesses, les doutes persistent autour du football chinois. « La loi anti-corruption a fortement fait dégringoler l’économie chinoise. Avant, on pouvait acheter n’importe qui avec un beau cadeau. Aujourd’hui, la loi anti-corruption est si répressive qu’elle semble porter ses fruits, mais tout n’est pas réglé » , avoue Jean-Louis Rocca, sociologue spécialiste de la Chine. Sous couvert d’anonymat, un entraîneur français exilé depuis des années en Chine affirme que la corruption « est toujours d’actualité parmi les petites équipes de Chinese Super League et surtout en seconde division » . Sinophone, en poste en D1, puis dans les divisions inférieures, l’homme a pas mal bourlingué dans la Chine profonde : « À chaque intersaison, des équipes achètent des joueurs qui seront susceptibles de se coucher » , révèle-t-il. « Ils sont ciblés. On les choisit via leur situation familiale, via l’influence de leurs agents. C’est assez tabou en Chine, mais dans les petites équipes de première division et en seconde division, c’est fréquent. Surtout en fin de saison. Ça touche les joueurs, les arbitres, mais les entraîneurs sont approchés également. En Chine, le football, c’est pas la passion, c’est du business. Regarde par exemple, l’État a rendu la pratique du foot obligatoire dans les écoles. Ces écoles sous-traitent à des clubs sportifs privés. Eh bien du jour au lendemain, plein de gens ont senti le business et se sont mis à s’improviser entraîneurs. » Philippe Troussier, entraîneur du Shenzhen Ruby de 2011 à 2013 et du Hangzhou Greentown de 2014 à 2015, confirme : « Quand on m’a parlé de ce phénomène, je ne pouvais le croire. Mais à y regarder de plus près, c’est possible. Mais après, quand on sait ça, entraîner en Chine, c’est dur, car on y repense tout le temps. Dans les petites équipes de première division et à tous les étages inférieurs, un joueur chinois lambda ne gagne pas suffisamment pour s’émanciper et gagner sa vie. Il est donc une proie facile à toute proposition d’extra. Benjamin Gavanon a joué deux saisons en Chinese League One (D2). De sa cinquantaine de matchs joués au Shenzhen Ruby, l’ancien Marseillais ne garde pas un grand souvenir. « Tu veux que je te raconte mon dernier jour en Chine ? J’ai joué mon dernier match de la saison en fin d’après-midi. Le soir, j’étais dans l’avion avec toutes mes valises. Je voulais rentrer. » Durant ses deux printemps passés en terre du milieu, il aurait été approché par des locaux pour courber l’échine selon une source voulant rester anonyme. L’ancien milieu défensif dément : « Je ne comprends pas pourquoi on a pu dire que j’ai été approché. Mais ce qui est certain, c’est que j’ai entendu parler de ça. Comme tout le monde, mais à aucun moment, quelqu’un n’est venu me voir… Ce sont des on-dit, mais après c’est une réalité. » Les enveloppes circuleraient principalement en fin de saison. Elles concerneraient les clubs mal classés, susceptibles de descendre, et les clubs un poil justes pour monter à l’échelon supérieur. Les cibles ? Les joueurs et dirigeants du ventre mou. « La fin de saison en Chine est réputée pour être prise de tête. Y a des résultats totalement illogiques, des comportements de joueurs incompréhensibles… Nous, à la fin, on perdait contre des équipes d’habitude très faibles. Après, c’est jamais illogique de perdre dans le football, mais pas s’incliner contre le dernier 7-1… Je me souviens de matchs injouables où les arbitres sifflaient des fautes qui sortaient de l’ordinaire. Des penalty donnés pour des fautes commises à trois mètres de la surface, des cartons rouges sur des duels aériens anodins. Le tout, avec quelques coéquipiers particulièrement mauvais… Une fois, on a su… Parce qu’il y avait un coéquipier chinois anglophone qui disait qu’il avait été approché via son agent qui avait des parts dans un club mal classé qu’on allait rencontrer et que ça l’arrangeait qu’on perde.
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