L'association de la musique classique et du football peut sembler improbable au premier abord. Dans l'imaginaire collectif, une barrière culturelle infranchissable semble séparer ces deux mondes. D'un côté, la musique classique est souvent perçue comme un art élitiste, réservé à un public cultivé. De l'autre, le football est considéré comme un sport populaire, associé à la passion, à l'énergie et parfois à la ferveur des supporters. Pourtant, derrière cette apparente divergence, des liens subtils et des intersections intéressantes existent.
Divergence et convergence des mondes
Pour comprendre la divergence entre ces deux mondes, il faut remonter aux propriétés sociales de leurs publics, comme l'explique Bernard Lahire, sociologue et auteur de « La culture des individus ». Cependant, il existe bien des mélanges de registres chez les individus. Il est évident que parmi la classe dominante, certains regardent le football, et que des personnes issues des classes populaires apprécient la musique classique. Après la victoire de la France à la Coupe du monde 1998 par exemple, le football a réussi à séduire un public plus large. Mais lorsque les personnes interrogées mentionnent leur goût pour cette culture extrinsèque à leur univers, celles-ci instaurent toujours une certaine distance, comme pour se justifier.
Quand le classique investit le terrain
L'orchestre Le Palais royal de Paris, dirigé par Jean-Philippe Sarcos, a illustré cette convergence en se rendant au Stade Robert-Bobin de Bondoufle pour un match de foot très particulier. Le choix de ce stade s'est justifié par son architecture, dont les tribunes « rappellent les théâtres grecs », le patrimoine culturel qui s’en dégage et la verdure qui le surplombe. Cette initiative témoigne d'une volonté d'entretenir une relation de proximité avec le public et d'aller à la rencontre des habitants.
L'hymne de la Ligue des Champions : un exemple éloquent
L'hymne de la Ligue des champions de l'UEFA est un exemple frappant de l'union entre la musique classique et le football. Cette pièce, commandée à Tony Britten, s'inspire de Zadok the Priest de Georg Friedrich Haendel, une œuvre composée pour le couronnement du Roi George II de Grande-Bretagne en 1727. L'hymne est interprété par le Royal Philharmonic Orchestra et le Chœur de Saint Martin-in-the-Fields, insufflant une dimension solennelle et grandiose à chaque match de la compétition.
Compositeurs passionnés de football
Contrairement aux idées reçues, certains compositeurs classiques étaient de fervents supporters de football. Dimitri Chostakovitch, par exemple, était un grand supporter des équipes de sa ville natale, Leningrad : le Dynamo puis le Zénith. Son engouement était tel qu'il a rédigé des articles sur le sujet et a fait du football le centre de son ballet, L’Âge d’or. Dans cet ouvrage largement illustré de photos rares du compositeur et d'extraits de nombreuses lettres et œuvres manuscrites, ainsi que de nombreux articles de journaux d'époques, Dmitri Braginsky se focalise sur l'importance du sport dans la vie de Chostakovitch. Divisé en sept parties, le livre débute par la description de cette passion pour l'artiste, non seulement en tant que supporter, mais aussi comme joueur amateur et parfois arbitre, de football principalement, mais aussi d'autres sports. La seconde partie développe la création du ballet L'Age d'Or, avec sa dichotomie Ouest-Est d'une danse bourgeoise caractérisée par son érotisme, face à celle du prolétaire, en nervosité et éléments bruts. Viennent ensuite des parties consacrées aux articles de journaux écrits par le compositeur, particulièrement ceux du célèbre Krasny Sport, ainsi qu'à son utilisation approfondie des statistiques, avec d'impressionnantes tables d'analyses, puis des extraits de son journal intime consacrés au football.
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Football et musique : une équipe de rêve
Un article propose une analogie amusante entre des compositeurs classiques et des joueurs de football, imaginant une équipe de rêve où chaque musicien occuperait un poste spécifique sur le terrain.
- Gardien: Bach. Le bastion, la forteresse. Celui dont l'œuvre imposante protège l'équipe, telle autant d'arrêts décisifs -plus de mille compositions-. Celui dont tout découle: Bach, la "rivière" en allemand. Quadrillage de la surface et science des trajectoires (la musique mathématique), capacité à murmurer trois choses différentes à ses défenseurs (la polyphonie), à garder son sang-froid (le Clavier bien tempéré), à faire de ses bras et de ses jambes des lignes distinctes (le contrepoint), à esquiver le mauvais coup (l'art de la fugue)… Bach, c'est la terre et le ciel réunis (Messes, Cantates), la pelouse et l'au-delà de la barre, l'hommage perpétuel à la création. La main de Dieu. Celle du gardien cette fois.
- Défenseur central 1: Haydn. Le tuteur. Surnommé "papa" par ses musiciens d'orchestre, "père de la symphonie" par la postérité, il forme sur le pré Mozart ou Beethoven. Il rattrape les coups dans les ultimes minutes (les derniers feux du baroque), met le pied dans les zones de vérité quand ça chauffe (les symphonies du Sturm und Drang, Tempête et passion) et lance déjà le sprint final, préromantique. Il préfère se faire appeler Joseph plutôt que Franz, son premier prénom? De la trempe des grands défenseurs, il anticipe Beckenbauer deux siècles à l'avance plutôt que d'annoncer le Christ avec 17 siècles de retard.
- Défenseur central 2: Beethoven. Un roc. Une force de la nature intraitable en un contre un (Les créatures de Prométhée). Un souffle, une force émotionnelle (éveil du romantisme) qui en font l'un des plus grands. En lutte autant avec lui-même (surdité précoce) qu'avec les attaquants adverses, le gars ne redoute ni les entraînements au petit matin (sonate Aurore), ni une pelouse champêtre en guise de terrain (Symphonie pastorale). Tactiquement, l'homme croit dur comme fer aux vertus du bloc équipe (Neuf Symphonies), même s'il multiplie les une-deux (sonates piano-violon). Il livre bataille jusqu'au bout (Symphonie Héroïque) et reste toujours loyal avec l'entraîneur (opéra Fidelio). Ce très grand sait qu'entre souffrance (sonate Pathétique) et optimisme (Hymne à la Joie), il n'y a pas de hasard: s'il perd un match malgré son génie et sa foi en l'homme, c'est que "le destin frappe à la porte" (Symphonie n°5).
- Latéral gauche: Mendelssohn. Romantique. (Songe d'une nuit d'été). Le cœur sur la main la balle au pied. Rigoureux tactiquement (Symphonie italienne), ses matchs sont des scherzos, plaisants et enlevés. Un centre en retrait mémorable: le Concerto pour violon en mi mineur. A son débit: trop mièvre pour faire office de top-player. Pire: un effacement (Romances sans Paroles) rédhibitoire dans les matchs couperets. Finit sa carrière en roue libre dans un championnat mineur (Symphonie écossaise), couvert de gloire à défaut de génie.
- Latéral droit: Schönberg. "Belle montagne" porte mal son nom. Une montée, un calvaire. Se fait déborder sur sa ligne suite à ses fautes de concentration (Pierrot lunaire, 1912) et roupille à la mi-temps (Symphonie de chambre). Ne respecte rien: ni les anciens (plus de degrés tonique-dominante), ni les systèmes (il balance le système tonal traditionnel). Il enfile la chasuble sans s'échauffer (plus de gammes), croit réinventer la tactique à lui tout seul (à chaque note la même fonction: aucune). Ses séries de douze notes n'aboutissent nulle part? Ses centres non plus. Hommage au douzième homme d'un génie incompris.
- Milieu récupérateur, numéro 6: Brahms. Le gars qui sonne large et qui ratisse pareil. Une barbe à faire passer Alexis Lalas pour un ado. Joueur de devoir, sérieux et appliqué, il révolutionne son poste en composant le premier Requiem en allemand au lieu du latin. Il se construit le palmarès du digne héritier de Beethoven et déclare avec un phlegme tout hanséatique: "Les récompenses, je m'en fous, mais je veux les avoir." Capable de chevauchées endiablées (Danses hongroises), il sait tout faire, du jeu dans les petits espaces (lieder, musique de chambre) à la transversale de soixante mètres (symphonies). En formation all attack, Brahms, c'est le papa qui rappelle ses petits au plan de jeu dans la continuité de Bach et Beethoven. Le Brahms du cerf.
- Milieu gauche: Schumann. Entre en sifflant sur la pelouse, mais verse une larme dès le début de l'hymne. Tu pleures avec lui en chantant (Lieder) sans savoir pourquoi. Joueur romantique, rêveur et exalté (Fantaisie, Les Amours du Poète), ses dribbles risqués (Arabesque) se transforment parfois en but contre son camp: il se fait ligaturer un doigt pour donner plus de force aux autres phalanges et en devient paralysé de la main. Tendre et espiègle (Scènes d'enfants), affectueux (L'Amour et la vie d'une femme) et virevoltant (Papillons), Schumann feinte son défenseur (Carnaval) mais ne triche ni ne déçoit jamais: lui, il sort du bus. Ou de la calèche. Fragile et dépressif depuis toujours, il se jette dans le Rhin (1854) et, repêché, finit interné (1856). Les yeux de Chimène, la frappe de Schumann.
- Milieu relayeur: Wagner. Le joueur qui se projette vers l'avant, et l'avenir (derniers feux du système tonal traditionnel). Se contente de leitmotivs de trois notes (crochet-repique-frappe). Il garde trop la balle, voulant jouer 9, gardien, speaker, entraîneur et arbitre: compositeur, poète, dramaturge. Ses "drames musicaux"? Un plat trop riche une veille de match, mêlant mythologies germaniques et scandinaves, christianisme et hindouisme. L'homme des ouvertures millimétrées ou grandioses (Tannhäuser, Lohengrin), sonnant la charge depuis le rond central (le Ring) pour lancer "l'action sacrée" quitte à se perdre en route (Le Vaisseau fantôme) ou à se foirer à l'entrée de la surface (Chevauchée des Walkyries). Richard Warrior Wagner, âme sensible (mort déchirante d'Isolde) dans un corps de guerrier fatigué (Le Crépuscule des Dieux). Un goût immodéré des femmes, surtout celles des coéquipiers (Cosima, épouse de son ami chef d'orchestre von Bülow): l'amour des WAGS, la force des vagues (L'Or du Rhin). Richard Wagner, un cœur tendre à l'insu de son plein gré.
- Milieu droit: Schubert. L'as des formes courtes, qui excelle dans les Lieder (Le roi des aulnes) jusqu'à faire de sa vie un sprint le long de la ligne de touche. Avec ses boucles à la Rocheteau, il fait des débuts à la Paganelli et compose sa Symphonie n° 1 à 16 ans. Il devient vite une idole du public autrichien qui organise des festivals à son nom (Schubertiades). Dans son couloir, il joue en virtuose (Sonates pour piano), se permet des facéties complètement gratuites pour la galerie (La truite), donne le frisson quand il semble courir sur la corde raide (La jeune fille et la mort) mais n'a pas toujours 90 minutes dans les jambes (Symphonie inachevée). Excellent dans le jeu en triangle (Trios avec piano), il domine son sujet à l'extérieur d'un milieu à quatre (Rosamonde). Le succès, la fête, les filles : il se fait soigner pour une vilaine syphilis qui l'éloigne des pelouses. Un peu rangé des voitures, il donne tout dans ses dernières saisons (Messe allemande, Voyage d'hiver, Impromptus) mais finit sur la jante, le capot ouvert et le cœur cramé. Le rapide de Vienne.
- 9 et demi: Mozart. N°9, 10, ou 10 ½. Il transcende les postes et les époques. Jouant en A alors qu'il est encore poussin (premier menuet composé à six ans), Mozart doit tout à son père qui lui apprend les gammes et les jongles. Grossier dans la vie mais sublime sur le pré (le renversement de jeu limpide que personne n'avait vu), Mozart badine dans la surface (Petite musique de nuit), séduit la femme du sélectionneur (Don Giovanni), pipote l'arbitre (La Flûte enchantée) et transforme ses ultimes matchs en chefs d'œuvre (Concerto pour Clarinette, Requiem). Les contraires conciliés: l'art du contre en n'ayant jamais perdu le ballon. L'Allemagne qui joue catenaccio et l'Italie qui avance sans schéma tactique (lyrisme de l'opera buffa rital, maîtrise du contrepoint teuton). Mozart capable d'un hold-up à lui tout seul (L'enlèvement au sérail) comme d'un 7-1 dont il marque tous les buts (Messe du Couronnement). Un sourire dans une larme, une fulgurance dans un match perdu, un angle de tir impossible qui fait 2-0, une union contrariée qui a finalement lieu (Les Noces de Figaro) : Mozart, c'est Pelé qui sourit à Maradona.
- Attaquant de pointe: Carl Orff. La vitesse de Carl Lewis, la puissance de Carl Benz, le capital de Karl Marx. Carl On le jour, Carl Orff la nuit. Ses qualités: son attachement indéfectible au Bayern (compose son théâtre musical en dialecte bavarois), sa déférence envers les anciens (prédilection pour les rites, pour le grec et le latin), des capacités de percussion (crée une méthode d'enseignement où dominent xylophones et métallophones), son sens instinctif du but (retour aux musiques primitives). Les moins qui ternissent le tableau : l'homme d'un seul grand tournoi, les Carmina Burana; un rapport peu clair au régime hitlérien (sympathisant ou victime?); un jeu trop stéréotypé (peu d'harmonie, peu de mélodies). Plutôt Carlsberg que Smirnoff. Sans merveilles ni poésie. Lewis Carollff.
L'expérience de Jocelyn Gourvennec
Jocelyn Gourvennec, l'entraîneur du FC Nantes, incarne parfaitement cette double passion pour la musique et le football. Il confie qu'il aurait tenté de devenir musicien s'il n'avait pas percé dans le football. Ancien flûtiste et élève au conservatoire de Lorient, il estime qu'il y a beaucoup de traits d'union entre la musique (classique ou non) et le sport, en particulier le football. Pour lui, faire un footing et écouter de la musique lui permet d'avoir les idées claires. Il a toujours baigné dedans et il y a beaucoup de traits d'union entre la musique qu'elle soit classique ou non et le sport et en particulier le football. Nemanja Radulović [célèbre violoniste franco-serbe également invité du 13/14] parle en tant que musicien d'authenticité, de spontanéité, de se montrer tel qu'il l'est, comme peut l'être un joueur de foot. C'est de la création sur un terrain comme derrière un instrument. La musique l'a beaucoup aidé quand il était joueur pour préparer les matches, se concentrer, s'apaiser aussi dans le stress d'avant-match. En tant qu'entraîneur, il en écoute aujourd'hui un peu moins, mais loin d'un match, il continue d'en écouter parce que ça le recentre.
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