Aleksandr Yakushev : Un Géant Russe dans l'Histoire du Hockey

Aleksandr Sergueïevich Yakushev, né à Moscou le 2 janvier 1947, est une figure emblématique du hockey sur glace russe et soviétique. Son héritage transcende les générations, marqué par une carrière exceptionnelle tant sur la glace qu'en dehors, bien que ses expériences en tant qu'entraîneur aient été plus contrastées.

Un Joueur d'Exception : La Série du Siècle et la Reconnaissance Internationale

Si l'on reconnaît les grands joueurs dans les moments cruciaux, Aleksandr Yakushev a prouvé sa valeur lors de l'événement le plus important de l'histoire de ce sport : la Série du Siècle de 1972. Il y a terminé meilleur marqueur soviétique, propulsant sa carrière sur le devant de la scène internationale. Avant cet événement, il était surtout connu pour ses accomplissements au Spartak Moscou.

Wayne Gretzky, marqué dans sa mémoire de jeune téléspectateur, le considère toujours comme le meilleur hockeyeur russe de l'histoire. Bobby Hull, après l'avoir affronté en 1974, a déclaré de lui qu'il était le meilleur ailier gauche de tous les temps : "Je n'ai jamais vu quelqu'un se déplacer avec autant de puissance et de grâce que Yakushev. Il sait ce qu'il fait."

Yakushev minimise cependant les éloges des Canadiens : "Je pense qu'on ne peut tirer une conclusion sur tel ou tel joueur qu'en le voyant en action sur plusieurs années, et pas sur la base de quelques bons matches."

Les Débuts Prometteurs et l'Influence de Vsevolod Bobrov

À l'exception de sa toute première saison en 1963/64, où il a débuté avec l'équipe première du Spartak Moscou à même pas dix-sept ans, Aleksandr a suivi les conseils de Vsevolod Bobrov. Ce dernier est alors la véritable icône du sport en URSS.

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Dans une interview au quotidien Sport-Express, Yakushev reviendra sur l'immense reconnaissance qu'il voue à Bobrov : "Je le considère comme mon père dans le hockey. Savoir dans quelles mains vous tombez lorsque vous passez des juniors à l'équipe première, c'est quelque chose d'extrêmement important. Il n'y pas que moi, cela a été une chance pour beaucoup de trouver Bobrov sur leur chemin. Il était exemplaire en tout, comme joueur, comme entraîneur, et comme homme. Il adorait ses joueurs, mais ne pliait pas devant eux. Il pouvait se montrer ferme aussi bien envers un jeune qu'envers un vétéran qui jouait en sélection comme Maïorov ou Starshinov. Pour les jeunes, comme Zimin, Shadrin ou moi, chaque jour avec lui était un bonheur permanent. En trois ans, il a établi les fondations du Spartak.

En 1967, le travail de Vsevolod Bobrov est couronné par le titre de champion d'URSS, et Aleksandr Yakushev fait ses débuts en équipe nationale. Il est même emmené aux championnats du monde de Vienne, mais uniquement en tant que dixième attaquant. C'est à partir des Jeux Olympiques de 1972 à Sapporo qu'il devient un titulaire indiscuté. Aux championnats du monde à Prague, où les Soviétiques sont entraînés pour la dernière fois par Tarasov, il marque onze buts.

Un Physique Imposant et un Jeu Respectueux

La première chose qui frappe chez Yakushev, c'est sa taille. L'ailier gauche fait 1 mètre 90, ce qui est très grand pour l'époque. Il a de longues jambes et de longues mains, qui lui donnent une envergure dominante. Il n'utilise cependant jamais son physique à mauvais escient, à des fins d'intimidation. C'est au contraire un joueur très propre, respecté à la fois pour son courage et pour son fair-play. Il combine ce grand gabarit avec une excellence technique dans le maniement de la crosse et dans la précision des passes.

Mais si sa taille est commune chez les ailiers modernes, Yakushev était une exception à l'époque, et cela n'avait rien d'aisé, comme il l'a confié à Sport-Express : "Franchement, et j'y ai souvent repensé, le rôle d'ailier est plus compliqué avec cette taille. Il y avait un stéréotype : un ailier doit être rapide, manœuvrable, adroit, avec un démarrage fulgurant. Je n'étais rien de tout ça. Ma vitesse de démarrage n'était pas exceptionnelle. J'avais un patinage endurant une fois que j'avais accéléré. Se battre dans les coins, comme un ailier doit le faire souvent, est difficile avec ma taille. Avec mes mensurations, on jouait habituellement au centre, où il y a plus d'espaces. C'est là que j'ai commencé, mais à l'arrivée de Bobrov, il m'a envoyé à l'aile gauche."

La Série du Siècle : Une Défaite Amère et une Reconnaissance Personnelle

Face aux professionnels de la NHL, il fait étalage de toutes ces qualités. Mais, malgré son très bon bilan personnel, Yakushev a en travers de la gorge le dénouement de la série du siècle, perdue par l'URSS : "Nous pensions que nous réussirions probablement à gagner une des trois dernières rencontres et à remporter ainsi la série. Mais cet excès de confiance a affaibli notre résolution, et cela s'est reflété dans une incapacité à finir nos actions. Il y a quelque chose qui fait défaut aux Européens en général, et aux joueurs soviétiques en particulier. Cela s'appelle lutter jusqu'aux derniers instants."

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Aleksandr Yakushev n'a pas failli individuellement lors de cette seconde partie de la série à Moscou. Lors de ces quatre rencontres, les Canadiens décident de déterminer les meilleurs joueurs soviétiques et de leur offrir une bague en or. Quatre anneaux sont ainsi remis à l'ailier du Spartak.

Courtisé par la NHL, Privilégié en URSS

Cela fait partie d'une volonté de courtiser les meilleurs joueurs soviétiques, et un contrat NHL lui est d'ailleurs proposé, comme à trois de ses coéquipiers, mais il considère cette perspective comme irréaliste. Les Los Angeles Kings le courtiseront longtemps, et on entendra même des rumeurs de défection à son sujet. Bien qu'il sache que les professionnels nord-américains touchent des centaines de milliers de dollars, et que lui n'a droit qu'à une prime de 1200 roubles pour une victoire en championnat du monde, Yakushev ne se plaint pas. Il sait qu'il fait figure de privilégié en URSS, et rappelle qu'il a un meilleur salaire que les ingénieurs. Il a d'autant moins de raisons d'envisager l'exil qu'il évolue dans le club de son cœur, le Spartak.

En effet, il risque d'être incorporé au CSKA, en devant effectuer son service militaire. L'échéance de celui-ci a été repoussée, mais le jour fatidique arrive alors qu'il a vingt-sept ans. Il est dix heures du soir, et un officier de l'armée, accompagné de deux soldats, vient frapper à sa porte. Yakushev échange des regards avec sa femme, et ils décident de ne pas ouvrir. Ils entendent les "visiteurs" faire les cent pas, puis s'éloigner. Deux heures plus tard, à minuit, Aleksandr doit s'envoler avec la sélection pour Helsinki, où ont lieu les championnats du monde. Arrivé en Finlande, il s'enquiert de sa situation auprès des dirigeants de la délégation et s'entend répondre qu'il n'a plus à s'inquiéter, et que sa situation est arrangée. Aleksandr Yakushev est soulagé, l'épée de Damoclès militaire lui est épargnée.

Ce vrai "Spartakiste" pourra poursuivre sa carrière dans son club de toujours, auquel il est indéfectiblement attaché. Il en admirait les footballeurs dans son enfance avant d'intégrer la section hockey. Aucun club ne déchaîne autant les passions, et la rivalité face au CSKA, l'équipe de l'armée et donc du pouvoir, est alors à son comble.

Le Trio Magique avec Shadrin et Shalimov

Il n'a pas progressé seul, mais avec son camarade Vladimir Shadrin, toujours présent à ses côtés. Ces deux-là ont eu beaucoup de partenaires sur leur ligne, d'abord Yaroslavtsev, puis Zimin, mais aussi Maltsev - du Dynamo - en équipe nationale. En 1974, les deux compères se voient adjoindre Viktor Shalimov, avec qui ils forment le trio majeur du Spartak et la deuxième ligne de la sélection soviétique, championne olympique à Innsbruck en 1976. C'est le match contre la Tchécoslovaquie lors de ces JO qui est selon Yakushev le plus important de sa carrière. Le Spartak obtient un quatrième - et dernier - titre cette année-là.

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Pourtant, en 1976, lui et Shadrin sont laissés hors de la sélection pour la Coupe Canada pour "fatigue mentale". Il se rattrapera aux championnats du monde 1977, à Vienne, où il avait débuté en compétition officielle. Pour la première fois, l'autorisation est faite aux professionnels de participer.

Le Crépuscule d'une Carrière et l'Exil Autrichien

Néanmoins, Aleksandr Yakushev est désormais considéré comme sur le déclin, comme du reste son équipe du Spartak. Le CSKA de Viktor Tikhonov a désormais les pleins pouvoirs, et le nouveau sélectionneur national retire d'ailleurs bientôt Yakushev de ses plans. Il ne participe donc pas aux championnats du monde de Prague, en 1978, où il avait envisagé de faire ses adieux. Du coup, blessé dans son orgueil, il aura la fierté de reconquérir sa place en équipe nationale. La pression populaire poussera Tikhonov à le réintégrer l'année suivante. Les séances d'entraînement commencent tout de même à être éprouvantes, et avec son centre de gravité très haut, Yakushev souffre d'autant plus de la perte de son agilité juvénile.

Après un dernier match dans lequel il inscrit un quadruplé contre le CSKA de Tikhonov, une sortie de rêve pour le Spartakiste, il part en 1980 comme ambassadeur du hockey soviétique. L'État récupère 70% du montant du contrat qu'il signe en Autriche, plus précisément à Kapfenberg, où le terrain avait déjà été déblayé le terrain par des Russes, Martiniuk et Gureïev, ce dernier étant même devenu entraîneur-joueur au moment où son compatriote arrive. Il est difficile de toujours répondre aux attentes quand on débarque avec dans le dos l'étiquette d'un des meilleurs joueurs de tous les temps, mais dans les matches importants, Yakushev laisse toujours parler sa classe et fait monter son équipe sur le podium, terminant deuxième meilleur marqueur du championnat à deux points de Gureïev. La deuxième saison, par contre, il ne montre son talent que de manière plus épisodique, car l'entente est moins évidente avec un entraîneur local, Günter Heubrandtner.

La Reconversion Difficile en Entraîneur

C'est que, dès le moment de sa retraite internationale, Yakushev avait déjà envisagé sa reconversion : "J'ai le hockey dans le sang et je ne peux pas abandonner ce sport comme ça. Aussi vais-je devenir directeur ou entraîneur d'une équipe." Quoi de mieux pour entamer une nouvelle carrière que de le faire au sein de "son" Spartak. Pour autant, il sait qu'il doit tout reprendre à zéro et que c'est un métier différent.

Comme son maître spirituel, Aleksandr Yakushev devient l'entraîneur du Spartak, entre 1989 et 1993, en plein pendant une période de grandes mutations, qu'il accompagne en monant lui-même sur les barricades avec sa femme pour empêcher le putsch communiste de 1991. Il accepte donc la dislocation de l'URSS, même si le championnat national perd beaucoup de sa valeur avec l'exil des meilleurs hockeyeurs. Après une première année difficile, Yakushev, considéré en Russie comme un entraîneur-démocrate (par opposition au style dictatorial d'un Tikhonov, même s'il sait se montrer dur si nécessaire), amène son équipe deux fois sur le podium. Mais en 1993, le Spartak tombe dès les huitièmes de finale des play-offs face au Metallurg de Magnitogorsk. Qu'une équipe aussi prestigieuse puisse être éliminée par un obscur club de province, voilà qui est intolérable et qui coûte évidemment son poste à l'entraîneur.

Tout cela sera une bien maigre consolation pour Yakushev. Il refait un bref passage en Autriche, en deuxième division, à Zell am See, en 1993/94. On l'y accuse de trop faire travailler les joueurs à l'entraînement jusqu'à pomper leur énergie, puis on le vire après une cinquième place en expliquant que le bilan n'est bon ni dans les affluences ni dans la formation des joueurs locaux. Un hockeyeur de légende ne peut pas enseigner le hockey en un an, et les sept jeunes formés à Zell finissent à zéro but. Ce club qui a consommé les entraîneurs à répétition fera faillite un an plus tard.

Yakushev part ensuite en Suisse pour entraîner le HC Ambrì-Piotta. Il s'y fait une image d'homme discret et peu bavard, mais c'est surtout parce qu'il ne parle que russe. Piotr Malkov lui sert de traducteur. Son expression "Lui detto che…" ("Lui déclaré que…") est rentrée dans la légende des conférences de presse au Tessin. Aleksandr passe un peu plus de deux ans dans la région avant d'être licencié le 5 novembre 1996 pour manque de résultats.

En 1998, Yakushev atteint ce qui semble être la consécration en tant qu'entraîneur. Il est nommé à la fois à la tête du Spartak et de l'équipe nationale. Malheureusement, il échouera sur toute la ligne. Le Spartak Moscou est relégué pour la première fois de son histoire en division inférieure. Yakushev doit de plus affronter une grève des joueurs, et quand vient l'heure des conflits d'intérêt, les relations humaines sont irrémédiablement dégradées, à des années-lumière de celles qu'il louait lors de son précédent passage dans son club, qui a bien changé entre-temps. En essayant ensuite vainement de faire remonter le Spartak, Yakushev est finalement viré avant la fin de sa deuxième saison.

Les championnats du monde 2000 sont organisés à Saint-Pétersbourg, et le public russe se réjouit de pouvoir enfin voir évoluer sur son sol toutes les stars qu'il ne voit plus qu'à la télévision depuis l'exode vers l'Amérique du nord. Initialement, Yakushev compte disposer de cinq ou six renforts de NHL, mais ceux-ci sont tous pressés de vivre l'évènement et les candidats potentiels se multiplient. Dans les derniers jours précédant le début des Mondiaux, les stars de NHL affluent les unes après les autres, et il en laisse venir quatorze au total, en donnant congé aux joueurs du championnat russe qui ont fait toute la préparation. Déjà jugé distant envers les joueurs, avec une réputation écornée par ses revers avec le Spartak, Yakushev n'a plus de vrai contrôle sur son équipe. Il se laisse faire par des individualités capricieuses, à qui il donne en vain toute latitude pour déployer leurs qualités personnelles, au détriment du collectif.

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