Le Dernier Penalty : Histoire de Football et de Guerre

Le football, souvent perçu comme un simple jeu, peut parfois se révéler un miroir complexe des tensions sociales et politiques qui traversent une nation. Le Dernier Penalty : Histoire de Football et de Guerre de Gigi Riva explore cette intersection explosive à travers le prisme d'un événement sportif : le quart de finale de la Coupe du Monde 1990 opposant la Yougoslavie à l'Argentine. L'échec de Faruk Hadzibegic lors de la séance de tirs au but est-il simplement un fait de jeu, ou porte-t-il en lui les germes de la désintégration yougoslave ?

Arkan, le football et la guerre

Un même personnage traverse deux livres récents : il était surnommé Arkan, et, pendant la guerre civile de Yougoslavie, il a incarné la violence absolue. Avec ses « Tigres », il a perpétré des massacres de civils en Croatie et en Bosnie. On l’a assassiné à Belgrade avant qu’il ne parle trop. À moins que ses activités criminelles ne lui aient nui. Arkan plastronne au bord du terrain dans le stade Maksimir de Zagreb, le 13 mai 1990. Son club de supporters, les « Delije » (« héros » en serbe), accompagne l’Étoile rouge de Belgrade, le club de la capitale. En face, les supporters du Dinamo Zagreb ne sont pas plus aimables.

Sarajevo, une promesse de bonheur

Tournons nos regards vers Sarajevo, en 1957. C’est une « promesse de bonheur ». La ville est le foyer cosmopolite que l’on sait. Faruk Hadzibegic, personnage central du Dernier Penalty, est un enfant passionné par le ballon rond, fan du « Klub », le FC Sarajevo. Il appartient à la communauté musulmane de Bosnie ; l’expression, note Riva, est un oxymore : depuis toujours, on est laïque en Bosnie. On s’est converti quand l’occupant ottoman se faisait trop pressant, pour éviter les problèmes. La plupart des coéquipiers de Hadzibegic, que ce soit en club ou en équipe nationale, seront longtemps des Yougoslaves : un père bosniaque et une mère serbe, une mère monténégrine et un père croate, on peut varier les origines à l’infini. Arrêtons-nous sur un symbole : expulsés de Barcelone comme de toute l’Espagne en 1492, les juifs ont emporté la très précieuse Haggada de Pessah (récit de la sortie d’Égypte) jusqu’à la capitale bosniaque. Pendant la Seconde Guerre mondiale, protégée par un musulman, elle a échappé aux nazis. Faruk Hadzibegic est un joueur exemplaire. Il incarne l’esprit d’équipe, la sagesse et la rigueur. Tandis que le pays connaît les premiers soubresauts, que la Croatie et la Slovénie se lassent de la tutelle de Belgrade, Faruk reste optimiste, positif. La politique c’est la politique, le football… On connaît la tautologie ; elle a parfois du bon.

La Yougoslavie au bord du gouffre

La crise yougoslave annonce bien des conflits d’aujourd’hui. Conflit contre l’Europe, bien sûr, mais aussi révolte d’un Nord laborieux et économe contre un Sud anarchique et dépensier. Ljubljana et Zagreb pestent contre les impôts et contre une prise du pouvoir par les Serbes. Si Tito était croate, il a laissé Belgrade mener les affaires, malgré une constitution d’une extrême précision, qui prévoyait des partages, des alternances. À la mort du leader, figure emblématique des non-alignés, qui avait fait de Belgrade la troisième capitale mondiale après Moscou et Washington, les vieilles rancunes reviennent. Et le souvenir vivace des Oustachis pronazis, et des Tchetniks monarchistes et orthodoxes. Les Bosniaques ne se sentent pas concernés.

Un autre match servira de révélateur : il oppose à Zagreb les Yougoslaves aux Néerlandais le 3 juin 1990. Contre toute attente, le stade entier hue les locaux, soutenant l’équipe des Pays-Bas. Des slogans hostiles à la Yougoslavie fusent des tribunes. Ce sera pire un mois plus tard, lors du premier match de ce Mondiale italien, à Milan. L’équipe allemande joue contre la sélection formée par Ivica Osim, alias l’Ours, passionné de géométrie et de football. Ce match réveille des blessures, tant anciennes que récentes. Les Yougoslaves gardent le souvenir des années de guerre, de la terreur et des violences extrêmes. En 1990, l’Allemagne, qui se réunifie, a fait ses choix : tout faire pour ramener la Croatie et la Slovénie dans le giron germanophone. Ces pays firent partie de l’Empire des Habsbourg, ils seront à leur place dans la vaste aire économique allemande qui naît. L’équipe d’Allemagne l’emporte, sèchement. Dès lors, tout est joué.

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La Coupe du Monde 1990 : un chant du cygne ?

Gigi Riva relate les bisbilles entre joueurs, les petites querelles qu’on ne peut pas toujours mettre sur le compte de la plaisanterie. Si la Yougoslavie accède aux quarts de finale, cela tient à l’alchimie, aux savants dosages concoctés par Ivic, à la fois sélectionneur et diplomate ou président d’une fédération imaginaire : il a ses mousquetaires, il a ses génies, dont l’un est serbe, l’autre monténégrin et le troisième macédonien. Il ne lui manque presque personne pour arriver en finale et, pour qui connaît les grandes équipes de football, autant dire que celle de Yougoslavie avait de quoi faire rêver. Arrive donc ce fameux Argentine-Yougoslavie. Pas moins que le match Allemagne-Yougoslavie, il résonne curieusement. Riva rappelle que le pays de Perón a accueilli avec beaucoup de bienveillance d’anciens nazis ou collaborateurs dont le chef oustachi, Pavelić. Le récit du match est passionnant. Tout se termine par les fameux coups de pied au but, qui désignent le vainqueur. On lira avec intérêt ce que Riva écrit de l’angoisse du tireur de penalty, plus grande que celle du gardien de but dont parlait Handke. Hadzibegic est le dernier des cinq tireurs. Il devait être le quatrième. Le détail compte peu pour qui ignore les superstitions, les fragilités ou les tactiques des footballeurs. Il échoue. L’équipe est éliminée. Ce sera la dernière de ce pays qui disparaît. Un mois plus tard cependant, la Yougoslavie devient championne du monde de basket… à Buenos Aires.

Un penalty manqué, un pays perdu ?

« Pourquoi, alors, ce penalty est-il devenu la source d’un tel regret, un tournant, un acte fatal constamment rappelé ? Parce que le football c’est l’enfance, et l’enfance c’est la Yougoslavie. L’enfance de Hadzibegic a été heureuse. Sa jeunesse aussi. Puis, comme la plupart de ses camarades, il s’est exilé. Il est devenu français. Il entraîne (et sauve souvent) des clubs de ligue 2, après avoir joué au FC Sochaux. Mais quand il revient à Belgrade, Zagreb ou Sarajevo, on l’interpelle avec tristesse, sans cruauté, sur le ton du « Ah, si vous aviez marqué ce penalty ! ».

Le destin de la Yougoslavie aurait-il changé, et son unité aurait-elle été préservée, si Faruk Hadzibegic avait marqué son pénalty décisif, en quarts de finale de la Coupe du monde de football contre l'Argentine de Maradona, le 30 juin 1990, à Florence ? C'est ce que le capitaine de son équipe, natif de Sarajevo, aurait tendance à penser, lui qui porte sur ses épaules l'inconsolable remords d'avoir vu son tir retenu par le gardien. Et c'est ce que tout le monde lui dit ou rappelle, lorsqu'il retourne au pays, lui qui s'est depuis longtemps établi en France. Mais les signes de fracture de l'ancienne fédération socialiste maintenue à flot par Tito étaient déjà nombreux, dix ans après la mort du dirigeant. Les virages des stades étaient chauffés à blanc par les slogans identitaires, et un match entre le Dynamo Zagreb et l'Etoile Rouge de Belgrade avait déjà mis le feu aux poudres. Bientôt, les supporters de football deviendraient les miliciens d'une guerre civile où les nationalismes s'affronteraient dans le sang et sous les bombardements. Spectatrice impuissante, l'Europe a perdu beaucoup de son âme dans cette guerre récente, lointaine et pourtant si proche. Au bout de son pied, c'est plus qu'un ballon qui attendait Hadzibegic : c'est un morceau de la grande Histoire.

Que se serait-il passé, si Faruk Hadzibegic, Bosniaque de Sarajevo, n’avait pas raté son pénalty, le cinquième et fatidique tir au but, face à l’Argentine de Maradona, en quart de finale de la Coupe du monde de football, le 30 juin 1990, dans le stade de Florence ? Le destin de l’équipe nationale de Yougoslavie, dernière du nom, en aurait-il été durablement changé ? Rien n’est moins sûr. Car les lézardes étaient déjà nombreuses et profondes dans la façade de l’unité fédérale socialiste édifiée et longtemps préservée par Tito, mort dix ans auparavant. Les gradins des stades étaient, depuis plusieurs mois, chauffés à blanc par les meneurs des extrémismes identitaires, serbes ou croates.

Football et guerre : des liens inextricables

Déjà, le football emprunte au champ lexical de la guerre - on tire des « missiles", on fait le "siège du camp adverse » au football et à la guerre, et un attaquant au football est parfois qualifié de « canonnier ». Ensuite, « Dans les Balkans, dire que le sport est comme la guerre pas une métaphore. Le dernier pénalty.Histoire de football et de guerre est une formidable histoire de football et de guerre par un bon connaisseur des deux domaines - parfait homonyme d'un grand buteur italien des années 1960 et 1970, Gigi Riva a été lui-même un footballeur correct et il a couvert la guerre des Balkans dans les années 1990*.

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Début 1990, une Yougoslavie de six républiques fédérées et de deux provinces serbes autonomes, avançant quelque peu en somnambule (ou en zombie) depuis la mort de Tito dix ans plus tôt, est en pleine crise économique. Elle vient de voir s'affronter, durant toute l'année 1989, à grands coups de discours publics et de tribunes enflammées, le dirigeant nationaliste serbe Slobodan Milošević et, de manière beaucoup plus posée, son homologue slovène Milan Kučan, qui occupe alors la présidence tournante (depuis la constitution de 1974) de la Fédération, culminant lors du 14ème Congrès extraordinaire de la Ligue des communistes de Yougoslavie, en janvier 1990. Les élections parlementaires qui s'échelonnent tout au long de cette année-clé portent au pouvoir des nationalistes centrifuges en Slovénie et en Croatie d'abord, en Macédoine et en Bosnie-Herzégovine ensuite, tandis que les ex-communistes – mais en réalité déjà profondément acquis aux thèses nationalistes suprématistes – l'emportent en Serbie et au Monténégro, en toute fin d'année.

Pourtant, l'Histoire aurait-elle pu se dérouler différemment ? C'est cette sorte d'uchronie inversée, soutenue par nombre d'observations d'époque soigneusement recueillies alors, que nous propose Gigi Riva, à travers l'histoire étonnante de l'équipe nationale yougoslave de football, qui a vécu aussi cette année-là les tensions centrifuges qui agitent le pays, mais qui, après avoir éliminé l'Ecosse, la France et la Norvège en qualifications, disputait, depuis le 10 juin, la phase finale de la Coupe du Monde en Italie. Sortie 2ème de la phase de poules, derrière la RFA mais en éliminant Colombie et Émirats Arabes Unis, elle battit l'Espagne en huitièmes de finale, et se présenta face à l'Argentine en quarts de finale. Las, lors de la séance de tirs au but, Faruk Hadžibegić rate l'ultime pénalty de son équipe (qui en a déjà raté deux, comme son adversaire) et propulse l'Argentine vers la finale (après qu'elle aura vaincu l'Italie à domicile, en demi-finale), où elle s'inclinera face à la RFA.

Un fardeau à porter

Faruk Hadzibegic porte l’un des plus grands fardeaux de l’histoire : celui d’avoir raté le cinquième penalty de son pays lors d’un quart de finale de Coupe du Monde. C’était en 1990. Avant que la Yougoslavie n’explose. Certes, la Yougoslavie ne disparaît pas avant 2003. Mais ce pays n’est plus celui qui existait dix ans plus tôt. Ce penalty est un prétexte pour Gigi Riva. Gigi Riva va suivre le parcours de Faruk Hadzibegic à Sarajevo, sa ville natale, en passant par la France et l’Italie, lors du Mondial 1990. L’auteur va également évoquer la Serbie, la Croatie, l’Argentine… En fait, plus que football, l’auteur va principalement parler politique.

« Les joueurs entrent sur le terrain. L’auteur évoque la vie de cette équipe multiethnique, avant la Coupe du Monde 1990 et pendant celle-ci, avec ce fameux quart de finale face à l’Argentine en point d’orgue. Il nous présente les matchs amicaux qui ont précédés la compétition, les difficultés de cohabitation des joueurs - rappelons que le pays est en train d’imploser et que chaque acte est politique, de la sélection d’un joueur par l’entraîneur en passant par la formation de petits groupes au sein de la sélection -, les débuts difficiles dans ce groupe D face à l’Allemagne de l’Ouest, puis le réveil face à la Colombie et les Émirats. Chaque rencontre a droit à son chapitre. C’est l’un des ouvrages qui m’a le plus marqué. Par son style d’abord, puisque l’auteur ne perd pas de temps et enchaîne les chapitres courts tout au long des 200 pages, qui sont dévorés en bien peu de temps. Par son originalité ensuite, puisqu’il s’agit d’un essai et que c’est plutôt rare à l’heure actuelle, dans un monde de l’édition où peu de risques sont pris et où l’on peut crouler sous des dizaines d’ouvrages semblables.

« Ah, si vous l’aviez marqué ce pénalty… Peut-être que le destin du pays aurait été différent ! » Est-ce vrai ? Est-ce que tout aurait été différent si Faruk avait réussi son penalty ? Gigi Riva le dit d’emblée : rien n’est vraiment certains. Toutefois, la question posée par l’auteur va nous rester en tête tout au long de l’enquête qu’il va mener, comme un fil rouge. Mais l’auteur revient irrémédiablement à ce quart de finale de Coupe du Monde 1990 contre l’Argentine. On a beau connaître la fin de l’histoire, on s’accroche avec la Yougoslavie, on y croit, on a envie de les voir triompher, de voir l’histoire changer.

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Un symbole d'une chute annoncée

Michel Platini et Zico, lors d'un passionnant France-Brésil du Mondial 1986, ont manqué un pénalty. Roberto Biaggo a balancé les espoirs de l'Italie par-dessus la barre transversale dans la finale américaine de 1994. David Trezeguet, après le coup de tête de Zidane à Materazzi, a trahi la France à Berlin en 2006. Diego Armando Maradona a failli des onze mètres dans le même matche que Faruk. Leo et Messi et Cristiano Ronaldo ont provoqué, contre Chelsea et le Bayern Munich, l'élimination de la finale de la Coupe des clubs champions de Barcelone et du Real Madrid. Leurs erreurs restent confinées dans le cercle, il est vrai assez large, des supporters, elles donnent lieu à des récriminations de bar, à la rancœur d'avoir raté une fête. Celle d'Hadzibegic est devenue la malédiction des Balkans, le symbole d'une chute annoncée.

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