La préparation de l'équipe sud-africaine de rugby, les Springboks, pour la Coupe du Monde au Japon a suscité un vif intérêt, notamment en raison de leur impressionnante transformation physique. Une photo publiée sur les réseaux sociaux, dévoilant les joueurs torse nu, arborant des muscles saillants et des abdominaux dessinés, a déclenché une vague de réactions allant de l'admiration à l'inquiétude, en passant par des soupçons de dopage. Cet article explore les différentes facettes de cette polémique, en analysant les raisons de cette transformation, les interrogations qu'elle soulève et les enjeux qui en découlent.
Une photo qui fait le buzz
En pleine préparation pour la Coupe du monde de rugby 2019, les Springboks ont publié sur les réseaux sociaux une photo où l’on voit une partie de l’équipe prendre la pose, muscles saillants, biceps gonflés et abdominaux bien dessinés. Les Sud-Africains, qui sont l’un des favoris pour le titre mondial au Japon, ont posté une photo d’eux tous muscles dehors. Cette image a rapidement fait le tour du web, suscitant de nombreux commentaires et interrogations.
Réactions et interrogations
L’étalage de muscles des Springboks a suscité l’incrédulité et l’étonnement chez certains observateurs. Interrogé par Le Parisien, Fabrice Landreau, ancien talonneur devenu directeur sportif délégué du Stade Français, a fait part de son incrédulité devant un tel étalage de muscles. «Quand j'ai vu ça, j'ai pensé à un photomontage. C'est tellement fou, a-t-il commenté. Je pensais à une photo pour teaser, attirer l'attention sur l'équipe avant la Coupe du monde. Si ce n'est pas montage, c'est qu'ils sont très affûtés.» Même interrogation pour Mathieu Blin, également ancien talonneur du club parisien, également interrogé par Le Parisien : «Ces garçons sont prêts pour être bodybuilders. Au niveau du calendrier des Dieux du Stade, ils sont bien. (…) Si on parle de la photo, du visuel, c'est très surprenant, voire flippant.» L’ancien flanker de l’Ulster et du XV du Trèfle, Stephen Ferris (35 sélections), a retweeté le cliché en posant cette questions : «Des prétendants au titre ?»
Sur les réseaux sociaux, de nombreuses personnes, notamment la journaliste Pascale Lagorce, se sont interrogées sur la transformation physique de l’ailier du Stade Toulousain, Cheslin Kolbe. Sur le site du club haut-garonnais, champion de France en titre, on peut lire que les mensurations de l’ailier de poche sont : 1,71 m pour 74 kg. Le centre des Bleus Sofiane Guitoune, partenaire du ‘Sud-Af’ à Toulouse, s’amusait : "On a vu ça, on a vu Kolbe. Chelsin, il a des nouveaux bras, il est très costaud, même sur le haut du corps. Sur le groupe du Stade, on lui a envoyé la photo et on lui a dit: qu’est-ce que t’as mangé?"
Si l’intention était d’impressionner, on peut dire que la photo a fait son effet. Mais pas dans le bon sens du terme. Rapidement, de nombreux internautes ont évoqué le spectre du dopage et plusieurs acteurs du monde de l’ovalie se sont interrogés sur les moyens d’obtenir de tels résultats.
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Dopage : un spectre qui plane
Historiquement, l’Afrique du Sud a toujours fait du défi physique à outrance l’une des composantes majeures de son rugby. Mais cela c’est aussi, régulièrement, associé à des soupçons de dopage. L’annonce du décès, de Chester Williams, à 49 ans, est venu réveiller de vieux démons. Le seul joueur métis de l'équipe victorieuse en finale de la Coupe du monde 1995 contre les All Blacks néo-zélandais (15-12) est le quatrième membre de cette sélection à mourir avant cinquante ans. Un décès précoce qui devrait relancer les rumeurs sur sa préparation médicale. Avant lui, le demi de mêlée Joost Van Der Westhuizen avait lutté pendant six ans contre la maladie de Charcot avant de s'éteindre à 45 ans en février 2017. Une maladie rare dont fut également victime Tinus Linee, international dans les années 1990, foudroyé en quelques mois en 2014. Le troisième ligne aile Ruben Kruger, auteur de l'essai si controversé contre les Bleus en demi-finale à Durban en 1995, était lui décédé en 2009 à 39 ans, des suites d'une tumeur au cerveau contractée dix ans auparavant. Enfin, André Venter, dit «l'Indestructible» est aujourd'hui en fauteuil roulant. Ce colosse de 1,95 m pour 103 kilos, international à 6 reprises entre 1996 et 2001, est touché par une myélite transverse… une inflammation de la moelle épinière qui touche une personne sur un million ! Simple coïncidence ?
Depuis la Coupe du Monde 1995, durant laquelle les springboks furent fortement suspectés d’avoir pris des produits dopants, les joueurs sud-africains sont régulièrement mis en cause dans des affaires de dopage. Ces derniers mois, Chiliboy Ralepelle et Aphiwe Dyantyi ont été contrôlés positifs à des substances interdites. Deux internationaux donc, et lorsque l’on regarde cette photo il est difficile de faire abstraction des récentes affaires touchant le rugby sud-africain.
Pour Didier Plana, ex-préparateur de Perpignan, et toujours en charge des statistiques au club, les Springboks, en dévoilant cette image, ont donné le bâton pour se faire battre. "Je ne sais pas si c’est une bonne idée de faire le buzz comme ça aujourd’hui, le timing n’est pas bon pour eux dans le sens où il y a eu une mort suspecte d’un joueur de 49 ans (Chester Williams, le 6 septembre, ndlr), qui est déjà la quatrième ou cinquième de l’équipe championne du monde en 1995, a-t-il rappelé. Le doute s’est installé autour de cette équipe-là, alors ça tombe mal…"
La culture de la musculation en Afrique du Sud
Pour autant, il n’y avait selon lui pas de raison de tirer la sonnette d’alarme à partir d’une simple photo. "On parle de joueurs qui se préparent depuis des mois, et de joueurs qui sont tous fanas de muscu. Parce que tous les Sud-Africains que j’ai côtoyés, c’était ça: ils ont toujours été plus développés musculairement que nous parce qu’ils font tout simplement plus de muscu qu’ils ne courent. Ils ont cette culture-là. Quand Fred Michalak y est allé jouer, tout le monde l’avait retrouvé plus ‘body-buildé’ à son retour en France. C’est leur façon de se préparer, c’est leur crédo."
Jean-Luc Arnaud, ancien préparateur physique du XV de France (2007-2011) et actuel directeur du centre de formation du SU Agen, évoque lui aussi cette passion sud-africaine pour la fonte. "Ce que je peux dire, c’est que c’est vraiment dans leur culture, oui. Quand j’allais faire des compétitions là-bas avec le Pôle France, ou que j’y allais même individuellement, j’ai toujours vu dans les collèges des gosses avec de la musculation au programme scolaire. Je me souviens d’une scène: j’étais à Durban, à la Glenwood High School, et dans un coin de terrain où il y avait des pneus avec des cordes, j’ai vu des gamins de 13 ans arriver, poser leurs sacs, s’attacher la corde autour de la taille, et s’enfiler 20 diagonales de suite en traînant les pneus, avant d’enchaîner des pompes et tout derrière. Sans que personne ne leur ait rien demandé…"
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Sur la photo elle-même, l’ancien collaborateur de Marc Lièvremont assure ne rien voir de très étonnant. "Vous prenez n’importe quelle formation ou presque qui se prépare pour le Mondial, vous mettez les joueurs torse nu après une grosse séance de renforcement, où le muscle a été gorgé, et je pense que vous aurez la même photo", observe-t-il. Les Russes, qui participeront à la compétition, n’ont pas hésité non plus à publier quelques vidéos de leurs prouesses barres en mains. Guitoune, lui, s'est rappelé des résultats de la préparation pré-Mondial 2015 sur son corps. "C’est juste que les Sud-Africains s’entraînent différemment, moi aussi je sais qu’à l’époque j’avais pris quatre ou cinq kilos", notait le Tricolore."
Tout pour la puissance, une bonne idée ?
En fait, à l’heure où deux écoles de rugby semblent s’affronter au niveau mondial, le cliché interroge surtout sur le choix du staff sud-africain de miser autant sur la dimension athlétique. "Le rugby est un sport physique, et encore plus pour les Springboks, estime Jean-Luc Arnaud. Là, les mecs veulent montrer qu’ils sont prêts. Si vous enlevez le côté affrontement, vous enlevez une bonne partie de leur rugby…"
"Ce sont des choix de préparation, explique Plana. Ils ont dû vraiment axer leur préparation sur la force, sur la puissance, comme l’Afrique du Sud le fait souvent pour détruire son adversaire. Les All Blacks, par exemple, ne sont pas dans ce thème-là, ils ne sont pas dans l’hypertrophie, mais davantage dans le déplacement et la vitesse. […] Quand on sur-développe une filière, c’est souvent au détriment d’une autre. Peut-être qu’on aura une équipe sud-africaine qui sera un peu moins rapide, un peu moins explosive, peut-être qu’ils auront mal calculé leur coup.
Prudence et mesurе
Après l’alarmisme à chaud, les spécialistes qui ont accepté de nous répondre - un certain nombre ont refusé - se veulent donc plus mesurés dans leurs analyses. "Je ne sais pas exactement combien on peut prendre de kilos sur une prépa, c’est difficile de raisonner comme ça, glisse Didier Plana. Ça dépend aussi de ce qu’on leur donne en terme d’alimentation, de protéines, mais ça peut aller vite. En tout cas il faut rester prudent par rapport à ce sujet… Je parle notamment pour vous, les journalistes. Il n’y a aucune raison actuellement de jeter l’opprobre sur ces joueurs. Je ne veux surtout pas accuser, ni défendre qui que ce soit."
Et l’ancien centre de résumer son propos: "C’est une photo, publiée pour moi à un moment inopportun, mais qui n’est pas non plus choquante. Ils sont bien préparés visiblement oui, mais rien de plus. Je connais le mental qu’ils ont, la capacité de travail qu’ils ont, il faut leur reconnaître ça. Développer son physique et le sur-développer avec des produits illicites, c’est évidemment très différent. Mais je prie pour que ce ne soit pas le cas. On ne peut pas dire qu’il n’y a jamais eu aucun cas de dopage dans le rugby, il y en a comme dans les autres sports, mais là, organiser ça de façon collective, avec 45 joueurs, 15 membres du staff, et une fédération derrière, j’espère que c’est impossible."
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L'absence du Springbok sur le torse
Vous aurez sûrement remarqué que l'emblématique antilope sauteuse, aussi appelée « Springbok » en Afrikaans, n'apparaît pas sur le torse des joueurs sud-africains lors de cette Coupe du monde au Japon. Quelles en sont les raisons ?
Sous le régime de l'apartheid (1948-1991), le rugby sud-africain reflétait très clairement la division du pays entre les populations blanches et noires. Introduit par les Britanniques à la fin du XIXe sicle, le rugby était réservé à l'élite blanche alors que les communautés métisses et noires se tournaient davantage vers le football. Adopté dès 1906 comme symbole sportif par les blancs, le « springbok » devient l'emblème des différentes équipes nationales comme le rugby ou le cricket jusqu'au début des années 90.
L'apartheid est aboli le 30 juin 1991. Longtemps utilisé pendant l'ère de la ségrégation raciale, le Springbok est considéré par le peuple comme un symbole de cette sombre période. En 1994, le Conseil National Africain essaye d'imposer la Protea (plante typique sud-africaine) comme emblème national. Le capitaine Francois Pienaar lors de la finale 1995 arborant le Springbok et la protea en dessous.
Il faut attendre la fin de l'année 2008 pour que les deux logos soient séparés. Le Congrès National Africain refait valoir son souhait de distinguer les deux emblèmes. Nous retrouvons donc la protea sur le coeur et le Bok sur la partie droite de la poitrine.